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AVANT-PROPOS
Quelque. vingt ans avant d'avoir découvert
le Nouveau Monde, et alors que déjà Fidée de
cette expédition obsédait sans cesse son esprit,
Christophe Colomb recevait d'un savant phy-
sicien florentin nommé maître Paul des lettres
où ^ trouvaient les passages suivants :
J'apprends le noble désir que tu as de passer
dans les régions où croissent les épiées (les In-
des). C'est pourquoi, en réponse à la lettre où lu
me demandes mon avis sur ton projet, je t'envoie
la copie de ce que j'écrivais dernièrement à mon
ami Fernand Martinez, chanoine de Lisbonne.
Je suis heureux de savoir que tu as un grand
crédit auprès de ton illustre roi. Tu m'annonces
que, malgré nos fréquents entretiens au sujet de la
route qui doit exister entre l'Europe et les Indes,
et que je crois beaucoup plus courte que celle que
suivent ordinairement les Portugais en côtoyant la
Guinée, tu m'annonces, dis-je, que ^a'^^^^'sXfe ^^-
sïreraît encore guelques éclairc\sseix\exiV'& ^wx ç>^Vv.^
nouvelle route, afin que ses vaîsseo^u^ i^\x^%^xvV\^
AVANT- PROPOS
tenter. Quoique je ne doute pas que rétude d(
sphère ne vienne à Tappui de mon opinion sur
conformation du globe, je t'envoie^ pour rend
mes explications plus faciles à saisir,' une cai
où j'ai tracé toutes les îles qui, selon moi, setn
vent le long de la route qui de V Occident doit r
ner aux Indes et représente Vextrémité orientale
continent asiatique^ avec les îles et les ports oh l
doit mouiller:..
... Ne t'étonne point que je désigne sous
nom d'Occident les contrées où croissent les ar
mates, et que l'on appelle vulgairement aujourd'l
Orient, puisque, la terre étant sphédque, en faisa
voile vers le couchant, on doit finir par trouver (
régions que trop de gens prétendent nepass'éte
dre au delàf du Levant...
Ce pays, considérablement peuplé, ^est div'
en beaucoup de provinces et même de royaumi
contenant d'innombrables villes, qui^ont sous
domination d'un prince appelé le Grand Khan, c
fait le plus souvent sa résidence en la province
Cathay. Les prédécesseursiîë ce prince furent ti
désireux d'entrer en relation avec les prin(
chrétiens. 11 y a environ deux siècles, l'un d'c
envoya des messagers, au souverain pontife, po
l'engager à lui donner des savants, des docteu
qui l'instruisissent, lui et ses peuples, dans no
foi; mais les envoyés trouvèrent sur leur ro
de tels obstacles qu'ils durent s'en retourner s;
avoir accompli leur mission. (Voy. Marco Pc.
liv, P', chap. IV.) , «
De i2otre temps, le pape Eu^èu^ \N V5\^\\^^\\^
AVANT-PROPeS
1431 à 1447) reçut de la part de ce souverain
L ambassadeur qui lui rappela Testime que sa na-
tion professait pour les chrétiens. Me trouvant alors
à Rome, je m'entretins avec lui de son pays et no-
tamment de la beauté des villes, des monuments,
des rivières qui s'y trouvent. Il me rapporta
toutea sortes de choses merveilleuses sur la mul-
titude des cités, des bourgs bâtis le long des cours
d*eau; il m'en cita surtout un qui baigne plus de
deux icenls villes, où lion voit des ponts de marbre
très larges, ornés de milliers de cplonnes... •
Cette contrée mérite donc qu'on en cherche le-
plus court et le plus facile chemin ; car il peut nous
en venir de grandes richesses çn or, argent, pierres
précieuses, qui n'ont pas encore été apportées chez
nous... Cette vaste contrée est, paraît-il, gouvernée
de fait par des philosophes, des savants, qui excel-
lent dans les art^, les lettres, et qui ont aussi le
commandement des arniiées.
Tu verras qu'à partir de Lisbonne, en allant
par mer vers Toccideat, j'ai tracé les degrés à
franchir pour atteindre la célèbre cité de Quittai,
'''li mesure environ trente-cinq lieues détour. Son
-.>m signifie la Ville eéleste. On raconte des mer-
veilles des hommes de génie auxquels elle a donné
le jour, de ses richesses, .de ses édifices...
J'ai marqué aussi l'île de Zipangu, qui doLt être
xv^ncontrée d'abord, et où se trouvent en quantités
'Considérables de l'or, des perles et pierres précieu-
s. C'est avec des plaques d'or ûu qvioiv^ ç.çv\ys^^
..3 temples et ies demeures des somx^^^vw^---^^
>oute pour atteindre celte ile^es\ mcotvtvwe, xiv^\^^^
8 AVANT-PROPOS
suis certain qu'on peut s'y rendre avec toute s
reté...
Or, si le savant florentin envoyait au « futur
amiral des mers océanes » ces lettres, qui — à
ce qu'affirme Fernand Colomb, dans l'histoire
qu'il a écrite des découvertes de son père —
furent d'une grande et décisive autorité sur
ses déterminations, nous avons la preuve que
ce n'était pas seulement à ses entretiens avec
l'ambassadeur du souverain asiatique qu'il
devait la connaissance des choses énumérées
par lui pour surexciter l'esprit d'entreprise du
hardi navigateur.
Cette preuve nous l'avons en cela que, depuis
plus d'un siècle et demi, d'assez nombreuses
reproductions avaient été faites, en diverses
langues, de la relation que le Vénitien Marco
Polo avait publiée de ses voyages et de son
long séjour en ces lointaines contrées. Les prin-
cipaux détails que contiennent les lettres du
savant se retrouvent, en efi'et, mentionnés dans
cette relation.
Les frères Nicolo etMatteo Polo, marchands
vénitiens, après un premier voyage en Orient,
avaient iiîomentanément reparu à. Venise^ d'où
/& étaient repartis, l'un d'eux emm^xia.w\. ^q>w
AVANT-PROPOS
fils Marco, alors âgé de quinze ans*. Us
n'étaient revenus qu'après avoir passé vingt-
six ans au milieu des populations asiatiques.
« Ils eurent, dit M. Pauthier, beaucoup de
peine à se faire reconnaître par les parents et
amis qu'ils avaient laissés dans leur patrie. Ils
ressemblaient à des Tartares par leur costume,
leur figure même et leur langage, qui était à
peine intelligible ; car ils avaient presque ou-
blié leur langue maternelle; ils ne la parlaient
qu'avec un accent étranger, et sans doute aussi
avec un singulier mélange de mots en usage
aux pays d'où ils revenaient. » Ils ne tardèrent
pas cependant à reprendre les habitudes euro-
péennes et à se voir d'autant mieux recherchés
par la société distinguée de Venise qu'ils fai-
saient volontiers montre des objets précieux
qu'ils avaient rapportés de leur voyage; et
comme, en outre, quand ils parlaient des ri-
chesses des Tartares, ils ne comptaient jamais
que par millions, leur logis avait reçu le nom
de maison des millioiuiaireSy et le plus jeune
n'était jamais appelé autrement que Marco
MillioJii, »
Il va de soi qu'en vertu même de l'opu-
/. Marco Polo, né à Venise en 1251 , v mouTwV ^xv VVl^-
i
10 AVANT-PROPOS *
I ^ ■ I I I , a
lonce résultant de leur voyage, les voyagei
auraient dû trouver quelque créance po
les récits qu'ils faisaient sur les paysvisi
par eux. Mais il y avait dans ces récits l8
de prodigieuses assertions; la généralité d
faits qui en formaient le fond s'éloignait. t(
lemeht des réalités jeuropéennes, qu'on soi
çonnait les trois millionnaires de traduira n
de fidèles souvenirs, mais les suggestions d'u
très féconde et très fantaisiste imagination.
« A beau mentir qui vient de loin, » disi
déjà le proverbe, qui leur était communéme
appliqué. Et c'était avec des sourires d'incr
dulité que leurs compatriotes les écoutaie
affirmer à qui mieux mieux les merveilles i
lointain empire. « Bah! paroles eïi l'air; a
tant en emportera le vent ! »
Et autant, en efi'et, en çût emporté le ve»t
un jour Marco , alors prisonnier de guerre d
Génois; ne se fût avisé de dicter à un nomn
Rusticien, de Pise, son compagnan de cap
vite, — qui d'ailleurs les transcrivit en fraiiça
du temps, — la relation circonstanciée de se
voyage et le tableau des choses vues et 6h%è
vées par lui*.
1. Celte relatien, que le' Vénitien avait tout.simpi
AVANT-PROPOS 11
Et ainsi fut fait lo Ifvrc que nous reprodui-
sons aujourcrhui,et qui longtemps encore ne
fut considéré, aussiJ)ien q<ic les récits verbaux
des trois "voyageurs, que comme une très ro-
manesque et très amusante.fiction, bonne tout
•au plus à fournir des thèmes et des ëituiations
invraisemblables aux poètes et aux conteurs,
qui d'ailleurs ne se^gênèrent pas pour y puiser
des types de héros et des descriptions imagi-
naires. (L'Arioste notamment parle souvent de
la reine du Cathay.)
Peu à peu toutefois Tattention et la curio-
site que le livre de Marco Polo avaient dirigées
§ur Textrême Asie eurent à compter avec une
suite de témoignages bien propres à changer
du tout au tout le caractère attribué jusqu'alors*
aux assertions extraordinaires du Véni-tien.
Tantôt c'étaient des voyageurs qui avaient
contrôlé sur divers points ses itinéraires; tan-
tôt des cosmographes qui reconnaissaient,
démontraient la certitude de sesdonnée^ topo-
ment intUulée : le Livre de Marco Polo, changea plusieurs .
fois de litre dans les reproductions et tradnclions qui en
furent faites à diverses époques et en divers pays, par
exemple : le Devisement du monde, le Livre des Merveilles
fVAsie, k'Livfe de Marco.Polo et des Merveilles du monde.
Je- Livre des mœurs et coutumes ck'S2)ays d'Orieut^, ciVç,,-
12 AVANT-PROPOS
graphiques; puis, la facilité, la fréquence
relations devenant plus grande, des envc
des diverses cours d'Asie arrivant en Eur
confirmaient à qui mieux mieux les dires
narrateur.
Tel celui avec lequel s'était entretenu
correspondant de Christophe Colomb. Noi
de la lecture du livre de Marco Polo, le sav,
florentin devait naturellement en faire i
sorte de questionnaire à l'adresse de Tétn
ger, qui ne trouvait rien à démentir dans
récits qu'on avait si longtemps regardés comi
absolument fabuleux.
A ce moment, la preuve semblait donc di
faite pour l'ensemble de l'œuvre, qui, cessî
d'être une production de fantaisie, devenait
plus respectable, le plus magistral des do(
ments historiques, et devait exercer d'aillei
une influence considérable sur le mouvem<
cosmographique d'un siècle où, comme le
un poète historien, « l'homme, prisonnier t
restre, allait enfin savoir faire le tour de
prison ».
Une conséquence, indirecte en réalité, '
cette influence ne fut rien moins que la i
couverte du Nouveau Monde. Ainsi (\ue no
J'avons remarqué, les argumexvV^ c\v3l^\^ ^%.nî
AVANT-PROPOS 13
florentin fit valoir, de par Marco Polo, auprès
de Christophe Colomb, achevèrent de fixer les
projets de Tillustre Génois, qui, en partant de
Palos avec ses trois caravelles, ne doutait nul-
lement qu'il dût atterrir aux pays visités et
décrits par Marco Polo : savoir le Cathay (la
Chine) ou Tile de Zipangu (le Japon). Quel-
ques jours après avoir découvert les premières
Antilles : Les indigènes, écrivait-il sur son
journal, m'ont fait comprendre que l'or sus-
pendu à leurs 7iari7ies se trouve à l'iritérieur de
leur île; mais je ne le fais pas rechercher pour
ne pas perdre ?non temps, voulant aller voir si
je puis aborder à l'île de Zipangu,
Et ailleurs : Lorsque j'arrivai à l'île que
j'avais nommée de la Juana, j'en suivis la
côte, vers le couchant ; je la trouvai si grande
que je pus croire que c'était la terre ferme, ou
province du Cathay,
L'erreur, si grande qu'elle fût, était expli-
cable en l'état des connaissances possibles à
cette époque; mais, en somme, quel résultat!
Toujours est-il que plus les temps ont passé,
rendant moins rares les communications entre
les points extrêmes de la terre, et plus s'est
confirmée la yéraciié^ partant la YvauV^ N^^xvt
du livre de Marco Polo.
• U ■ ' AVANT-PUOPOS
« Il ne faut pas s'étonner si la relatio]
Marco Polo a tant occupé les savants, écri
en 1826 Walckenaer dans son Histoire cjt
raie des voyages. Lorsque, dansla loague s<
des siècles, on cherche les trois hommes
par la grandeur et Tinfluénce de leurs déc
vertes ont le plus contribué au progrès d(
géographie ou de la .connaissance du glo
le modeste nom du voyageur vénitien vien
placer sur la même ligne que ceux d'Alexi
dre le Grand et de Christophe Colomb. » *
Et nul aujourd'hui n'^st tenté de coni
dire cette flatteuse appréciation.
Quelques nïérites qu'ait un homme, en-ci
lui faut-il l'aide de certaines circonstances pc
qu'on les lui reconnaisse. Marco Polo fut,
ce sens, servi à souhait.
• Au commencement de ce treizième siècle
il vivait, les destinées de l'extrême Ori
avaient été soumises à une profonde pert
batîon, par l'avènement du fameux Dj<3ng
-Khan, qui,- devenu, encore enfant, chef d'i
bande mongole, avait successivement env.
et asservi tous les grands royaumes de l'A
centrale. Mais le terrible conquérant, même
milieu de ses victoires a\iY\e%^^w^G'^\^% \vw^
Ç. " •"
AVANT-PROPOS 13
» ■
.icés en civilisation, était resté le Tartare
int de la vie en quelque sorte sauvage de
pères. Cette vie, ses premiers descendants
continuèrent, bien que par la conquête ils
lussent en contact avec l'état social dont le
T^^rveilleux tableau devait faire paraître ima-
^.jaires les relations de Marco Polo.
A quelques années près, c'est-à-dire à la
distance d'un règne assez court, tout autres
eussent été pour Marco Polo et Taccueil du
monarque et l'aspect de la région et de la cour
où il eût été reçu. La preuve nous en est four-
nie par le très curieux fécit qui, dans le pré-
sent volume, précède celuidu Vénitien.
Vers le milieu du treizième siècle, le roi
Louis IX, alors engagé dans sa première croi-
sade, avait ouï dire que le grand khan des
Tartares mongols, petit-fils do Djengis, avait
témoigné d'assez formelles sympathies à un
prince chrétien d'Arménie. Il lui sembla de
[ine politique de chercher, par delà les li*-
mitesde l'islam qu'il combattait, de puissantes
alliances morales^ dont l'influence pût, au cas
échéant, fournir un appui efficace aux reven-
dications des peuples chrétiens. De Chypre, où
il était alors^ il députa donc une tovlù^^^'è^ÔLÇ;
caractérisant bien les idées qu'elle devait. VàcXv^t
16 AVANT-PROPOS
de faire prévaloir auprès du souverain mong
Trois pauvres moines partirent chargés de c
montrer au, prince asiatique tous les avantag
moraux et matériels qui pourraient résull
pour lui et pour ses peuples d'embrasser
foi chrétienne, ou tout au moins d'accuei
et protéger les hommes qui viendraient
prêcher dans son empire.
Comment ces moines furent reçus par le
petit-fils de Djengis-Khan et quel fut le résu
de leur mission, on le verra dans la relal
même du voyage que l'un deux, Guillaume
Rubruquis, d'origine flamande, rédigea
latin, sous forme de lettre au saint roi.
Or ce voyage eut Heu dans les années 15
12S4. Alors sur le vaste domaine de DjêB
régnait Mangou-Khan, qui, en vrai Tarif
avait gardé les goûts et les mœurs de son aï'
Les envoyés de saint Louis durent l'aller c.
cher dans ses campements des montagnes e
visiter sous la tente du nomade.
Six ou sept ans plus tard, à Mangou-Kl
succédait son frère Koubilaï, qui, s'étantd
nitivement rendu maître des dernières p
vinces du grand empire civilisé, s'y éta'
en s'assimilant, avec une véritable supérîoi
d'instinct, toutes les traditions de grandeui
. AVANT-PROPOS .17
■■ ' ■ — ■■ 1 »
de magnificence de la dynastie détrônée. C'est
à la cour de Koubilaï et sur divers points de
ses- opulents domainCTs que vécut pendant
plus de vingt ans Marco Polo.
Ainsi s'explique le contraste des deux récits,
[le premier -d'ailleurs ne le cédant en rien au
second pour l'évidente véracité, et pour ie pit-
toresque, pour l'intérêt des tableaux-.
Bien que le récit sincère du moine fût de
ûatûre à parler moins vivement à l'imagina- '
lion des lecteurs d'Occident, nul doute que
s'il eût été connu peu après sa rédaction,
comme le fût celui du Vénitien, il n'eût valu
à l'auteur l'honneur des fegroductions, des
traductions, qui donnèrent une notoriété uni-
verselle au livre de Marco Polo.
Mais la précieuse épître, que peut-être même
le royal destinataire ne reçut jamais, devait
rester dans l'ombre jusque veVs la fin du
seizième siècle, où un compilateur anglais
(Hakluit) la découvrit et l'inséra dans un
recueil de navigations et découvertes. Quelque
cinquante ans plus tard, Pierre Bergeron, géo-
graphe* français, écrivain assez, habile, en
publia la traduction que nous reproduisons.
Comme nous l-avons remarqué plus haut,
18 AVANT-PROPOS
d'après rautorité des commentateurs les plus
compétents, il serait aujourd'hui avéré que la
relation de Marco Polo fut primitivement
écrite en français. Plusieurs versions de ce
texte ont été publiées, dont Tune en 184S, à la
librairie Didot, avec des notices, remarques et
annotations du très savant sinologue G. Pau-
thier, qui a fait de cette publication un vérita-
ble monument à la gloire du célèbre voyageur.
Si curieux et intéressant que soit le texte
publié par M. Pauthier, d'après deux magni-
fiques manuscrits de la Bibliothèque- nationale,
ayant appartenu à Jean, duc de Berry, frère de
Charles V, nous ne pouvions songer à le re-
produire dans une collection populaire, où sa
forme par trop archaïque eût assurément dé-
concerté la majorité des lecteurs.
Il nous a semblé préférable d'adopter le
texte que ce même Bergerou, traducteur du
récit de Rubruquis *, donna, d'après un ma-
1. Bien que portant lune et l'autre l'empreinte litté-
raire du temps où elles furent publiées, chacune de
ces deux traductions — dont nous avons cru devoir
respecter presque toujours l'extrême simplesse et même
les naïves incorrections — affectent cependant une
forme particulière évidemment due à l'art instinctif du
traducteur, qui a su se pénétrer intimement, en quelque
sorte, du tempérament propre à chacun des narrateurs.
AVANT-PROPOS 19
icrit latin de la bibliothèque de Brande-
.arg, qui fut publié vers 1670 par le célèbre
ientaliste André Muller, et que Ton considéra
ngtemps comme une des versions les plus
:acles, — selon quelques-uns même comme
original du fameux voyage. Dans ce texte, en
fet, comme il résulte de l'attentive révision
le nous en avons faite sur les meilleures
iitions modernes, et notamment sur celle de
authier, rien n'est omis des faits généraux
i des détails qui caractérisent le récit primitif,
out au plus y voyons-nous une tendance à la
mdensation des parties, dont le développe-
lent peut, dans un texte archaïque, offrir de
intérêt aux philologues, mais qui a le désa-
tntage de paraître oiseux quand le document
»t destiné aux lecteurs ordinaires. Toutes les
première version, faite d'après un assez pauvre latin,
>nserve bien Thumble et touchante ingénuité qui ca-
ictérise le messager du saint roi, tanSis que la seconde,
on moins simple pourtant, se ressent, par une allure
us ferme, du naturel et de la condition du conteur*
nsi se trouve établie une différence vraiment inté-
jsante entre le pèlerin en robe de bure et aux pieds
s, qui ne rapporte de la visite faite aux tentes des
rtares que sa pieuse indigence, et le marchand véni-
,n qui, tout fringant d'honneurs et d'opulence, revient
louir ses compatriotes avec ses souvenirs du pays
•î merveilles.
20 ' AVANT-PROPOS
fois d'ailleurs que l'abréviation nous a paru
ser sous silence la moindre indication curiei
nous avons eu soin de combler la. lacmi
l'aide des meilleurs textes. Le présent volu
renferme donc bien, en substance toujours
le plus souvent avec ses expressions sim]
ment modernisées pour la lecture courà^
la véritable et entière relation de Marco I
Mais si, pour les raisons que nous vehor
dire, nous nous sommes éloignés du préc
texte reproduit. par M, Pauthier, une ra*
majeure nous a fait n'en appeler pour ai
dire qu'à la seule autorité du docte comm
tateur, quand il s'est agi des annotations
dispensables à une œuvre de ce genre ^ et j
particulièrenient en tout ce qui concerne
nombireuses concordances géographiques,
vaste et magnifique étude ayant fait part
et définitivement- la lumière sur les pointé
plus obscurs de la vieille narration, nour
pouvions que recourir sans cesse à ce g'
sûr. Nous avons d'ailleurs marqué de Tini
du savant les emprunts textuellement
par nous à son travail, objet de notre rc
naissante admiration.
VOYAGE
DE
GUILLAUME DE RUBRUQUIS
f
V'-
*^ ^3r»' »Î-J
VOYAGE
DE
GUILLAUME DE RUBRUÛUIS
I
Notre départ de Gonstantinople, et notre arrivée à
Soldaia, première villes des Tartares.
Vous saurez, ^'il vous plaît, sire, qu'étant parti de
lions tantino pie le 7 de mai de l'an 1253, hous en-
trâmes en la mer du Pont, que les Bulgares appel-
lent la Grande Mer, laquelle, selon ce que j'ai appris
des marchands qui y trafiquent, a environ mille milles,
ou deux cent cinquante lieues d'étendue en sa lon-
gueur de l'orient à l'occident, et est comme séparée
en deux. Vers le milieu il y a deux provinces : l'une
vers le midi, nommée Sinope, d'une forteresse de ce
nom qui est un port du soudan de Turquie; l'autre
vers le nord, que les chrétiens latins appellent Gazarie,
et les Grecs qui y demeurent Gassaria, comme qui di-
rait Césarée. Elle a deux promontoires ou caps, qui
s'étendent en mer vers le midi et le pays de Sinope ; il
y a bien trois cents milles entre Sinope et Gazarie; de
sorte que de ces pointes jusqu'à Constantinople on
compte sept cents milles, tant vers le midi que vers
l'orient, où est l'ibérie, qui est une province de la Géor-
gie. Nous vînmes donc au pays de Gazarie, qui est en
forme de triangle, ayant à l'occident une ville appelée
24 VOYAGES EN ASIE
Kersonïi-, où saint Clément, évoque d'Ancyre, fut i
tyrisé ; et, passant à la vue de la rille, nous aperçu
une île, ojî est une église qu'ils disent avoir été 1^
de la main des anges.
Au milieu et comme à la pointe vers le. midi t
Ville de Solddia*, qui regarde de côté celle de Sine
c'est là où abordent tous les marchands venant
Turquie pour passer vers les pays septentrional
ceux aussi qui viennent de Russie et veulent passer
Turquie. Les uns y portent de l'hermine et aut
fourrures précieuses;. les autres des toiles de coton,
draps de soie et des épiceries. Vers l'orient de ce pa
là est une ville appelée Matriga, où s'embouche
tleuve Tanaïs (le Don) en la mer du Pont (mer Noi
ancien Ponl-Euxin) ; ce fleuve, à son embouchure a p
(le douze milles de large : car, avant qu'il entre
celle mer, il lait comme une autre mer vers le nr
qui s'étend en long et en large quelque sept c(
milles 2, et sa plus grande profondeur ne va pas à
pas; de sorte que les grands vaisseaux n'y -peuv
aller. Mais* les marchands venant de Constantino
à Matriga envoient de là leurs barques jusqu'
fleuve Tanaïs, pour acheter des poissons secs, comr
esturgeons, thoses, barboles et une infinité d'auti
sortes . ,
Cette province de Gazarie est environnéç de mer
trois côtés, à savoir : à l'occident, où est la ville
Kersona; au midi, où est Soldaïa, où nous abordâmi
et où est la pointe du pays; et à l'orient, où est M
terta ou Matriga et l'embouchure du Tanaïs. Au de
est la Zichie, qui n'obéit pas aux Tartares> et les Suèv
et Ibériens à l'orient, qui ne les reconnaissent p..-
aussi.- Après, vers le midi, est Trébizonde, qui a un
seigneur particulier, nommé Guion, qui est de la ra^p
des empereurs de Constantinople et obéit aux Tarlare
puis Sinope, qui est au Soudan de Turquie, qui leur
i. Aujourd'hui Soudak, en Crimée.
^' La mer d'Azof, le Palus-MeoMe des ancVetift.
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 28
v,«v*t .aussi; de plus la terre de Vastacius ou Vatace,
dont le fils, «.ppelé Astar, du no^l de son- aïeul ina-'
ternel, ne reconnaît point les Tarlares. Depuis Tem-
bouchure du Tanaïs, tirant vers l'occident jusqu'au
Danube, tout est sujet aux Tartares, et même au delà
du Danube vers Gonstantinople. La Valachie, qui est
le pays d'Assan, et toute la Bulgarie jusqu'à Solinia
leur payent tribut. Ces années passées, outre- le tribut
ordinaire, ils ont pris de cbaque feu une hache et tout
le blé qu'ils ont pu trouver. Nous arrivâmes donc à
Soldaïa le 21 mai, où étaient venus avant nous cer-
tains marchands 4e Gonstantinople, qui avaient fait
courir le bruit que des ambassadeurs de la Terre •
Sainte, qui allaient vers le Tartare Sartach, y devaient
bientôt venir; et toutefois j'avais dit publiquement à
Gonstantinople, prêchant dans l'église de Sainte-Sophie,
que je n'étais envoyé ni par Votre Majesté* ni par
aucun autre prince, mais que seulement je m'en allais
de moi-même prêcher la foi à ces infidèles, suivant Les
statuts de notre, ordre. Quand je fus donc arrivé là, ces
marchands m'avertirent de parler discrètement, parce
qu'ils avaient dit que j'étais enyoyé vers eux, et que je
me gardasse bien de me désavouer pour tel, car autre-
ment on ne me Laisserait pas passer. Je dis donc à ceiix
qui y commandaient en l'absence des chefs (qui étaient
allés porterie tribut à Baatu et n'étaient pas de rétour),
que nous avions entendii dire en la Terre Sainte de
Sartach, leur seigneur, qu'il était chrétien, dont tous les .
chrétiens de delà s'étaient grandement réjouis, et sur-
tout le très chrétien roi de France, qui était en pèleri-
nage en ces pays-là et combattait contre les Sarrasi-ns
et infidèles, pour leur ôter les Saints Lieux d'entre les
mains. Que pour moi, mon intention était d'aller vers
Sartach et lui porter des lettres du roi mon seigneur,
par lesquelles il lui donnait avis de tout ce qui concer-
nait le bien du christianisme. Ils nous recurent fort
/. C'est pendant 4e cours de Ja première croVsaAe que .a^vuV V»q>\\s
coaffa à Rubruquia la mission qui fait l'objet de la prcacule re\t\.v:vow.
26 -VOYAGES EN ASIE
honnêtement, et nous donnèrent logement en ré£
épiscopale. L'évoque du lieu, qui avait été vers Sartc.
nous en dit beaucoup de bien, que depuis nous ne tr
vàmes guère véritable. Alors ils nous donnèrent le ch
de prendre des charrettes à bœufs, pour porter
bardes, ou bien des chevaux de somme; les marcha
de Constantinople me conseillaient de ne point pren<
de leurs charrettes, mais que j'en achetasse moi-raê
en particulier de couvertes, comme celles dont les R
siens se servent pour porter les pelleteries, et que
misse dedans tout ce que nous aurions besoin de ti
tous les jours; d'autant que si je prenais des cheva
je serais sujet de les faire décharger en chaque hôl
lerie pour en prendre d'autres, et d'aller lentemen
cheval, en suivant le train des bœufs. Je suivis If
conseil, qui ne se trouva pas toutefois si bon, d'autî
que nous fûmes deux mois entiers h aller vers Sarta
ce que nous eussions pu faire en un mois avec <
chevaux.
J'avais fait provision à Constantinople de fruits se
de vin muscat et de biscuit fort délicat, par le coni
de ces marchands, pour faire présent aux premi
capitaines tartares que nous trouverions, aflri d'av
Je passage plus libre : car ces gens-là ne regardent f
de bon œil ceux qui ne leur donnent rien. Je mis de
tout cela en un chariot, et, n'ayant trouvé là auc
des capitaines de la ville, ils me dirent tous que si
pouvais faire porter le tout jusqu'à Sartach, il en ser
fort aise. Nous commençâmes à prendre notre chen
le 1®' juin avec quatre chariots couverts, et de
autres qu'ils nous donnèrent pour porter nos hts
matelas à reposer la nuit, outre cinq chevaux de selle
pour nous, car nous étions autant de compagnie, ^
savoir : mon compagnon frère Barthélémy de Crémoi
Gozet, porteur des présents, un bonhomme turcoma
ou interprète, un garçon nommé Nicolas, que j'avi
acheté de nos aumônes à Constantinople, et moi.
nous avaient aussi donné deux \vorûiïi^?» ^ç>>« TCks?
yes chariots et avoir soin des bœuîs eV à^^cXv^N^w^.^^
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 27
a de grands promontoires ou caps sur cette mer depuis
Kersona jusqu'aux embouchures du Tanaïs, et environ
quarante châteaux entre Kersona et Soldaïa, dont
chacun a sa langue particulière; il y a aussi plusieurs
Goths, qui retiennent encore la langue allemande.
Ayant passé les montagnes vers le nord, on trouve
une belle forêt en une plaine remplie de fontaines
et de ruisseaux; après quoi se voit une campagne de
quelque cinq journées, jusqu'à bout de cette province,
qui s'étrécit vers le nord, ayant la mer à l'orient et
l'occident, qui est comme une grande fosse ou canal
d'une mer à l'autre.
Cette campagne était habitée par les Comans, avant
la venue des Tartares ; et ils contraignaient toutes les
villes susdites, châteaux et villages de leur payer tribut;
mais quand les Tartares y arrivèrent, une si grande
multitude de ces Comans s'épandit par le pays en
fuyant vers le rivage de la mer, quHls se mangeaient par
grande nécessité les uns les autres presque tous en
vie, ainsi qu'un marchand qui l'avait vu me l'a conté :
ils déchiraient à belles dents et dévoraient la chair des
corps morts, ainsi que les chiens font les charognes.
Aux extrémités de ce pays, il y a de fort grands
lacs, sur le bord desq^iels se trouvent plusieurs sources
d'eaux salées : sitôt que la mer est entrée dedans, elle
se congèle en un sel dur comme la glace. De ces salines
Baatu et Sartach tirent de grands revenus : car de
tous les endroits de la Russie on y vient pour avoir du
sel, et pour chaque charretée on donne deux pièces de
toile de coton. Par mer il vient aussi plusieurs navires
pour charger de ce sel, et on paye selon la quantité
qu'on en prend.
Après être partis de Soldaïa, au troisième jour nous
trouvâmes les Tartares; et quand je les eus vus et
considérés, il me sembla que j'entrais en un nouveau
monde. Mais avant que de poursuivre mon voyage, je
représenterai à Votre Majesté la façou de N*\e eX. tsvçê.m^'^
de ces gens-là le mieux qu'il me sera possv\Ae.
28 VOYAGES EN ASIE
De la demeure des Tartares.
Les Tartares n'ont point de demeure permanent,
ne savent où ils doivent aller habiter le. lendema
car ils ont partagé entre eux toute la Scythie,
s'étend depuis le Danube jusqu'au dernier Orient,
chaque capitaine, s5lon qu'il a plus ou moins d'homr
sous soi, sait les bornes de ses pâtura'ges et où il c
s'arrêter selon les saisons de l'année. L'hiver app
chant, ils descendent aux pays chauds vers le m
1 été ils montent aux régions froides vers le nord,
hiver ils se tiennent aux pacages destitués d'eai
quand il y a des neiges; à cause que la neige leur s
d'eau. Les maisons où. ils habitent pour dormir si
fondées sur des roues et des pièces de bois entrelac
et aboutissent en haut à une ouverture commet
cheminée, faite de feutre blanc, qu'ils enduisent
chaux ou terre blanche, ou de poudre d'ossemer
pjour la faire reluire, quelquefois aussi de côul
noire; cette couverture de feutre par le haut est e
bellie de diverses couleurs de peinture. Au-deyan'
la porte ils pendent aussi un fq^itre tissu de dive
couleurs, qui représentent des ceps de vignes,
arbres, des oiseaux et autres bêtes. Ils ont de
maisons-là de telle grandeur qu'elles ont bien tre
pieds de long : j'ai pris la peine quelquefois d'en'n
surer une qui avait bien vingt pieds d'une roue
l'autre ; et quand cette maison était posée dessus, elle
passait au delà des roues. Chacun des côtés avait pour
le moins cinq pieds de large, et j'ai compté jusqu'à
vingt-deux bœufs pour trahier une -de ces maisons, onze
d'un côté et onze dé l'autre. L'essieu entre "les roi
était grand comme un mât de navire, avec un homi
à la porte pour guider les bœufs. Ils font aussi comi
de grands coffres ou caisses de. petites pièces de b<
en carré, qu'ils couvrent de même matière en dora
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 29
Tun des bouts il y a une petite porte ou fenêtre;
petit'es maisonnettes sont couvertes de feutre enduit
suif ou de lait de brebis, afin que la pluie ne
puisse percer, et qu'ils ornent de- diverses peintures
jroderies. Us y serrent tous leurs ustensilles, leurs
ucsors et richesses, puis les lient fortement sur des
roues et des espèces de chariots ou de traîneaux, qu'ils'
font tirer par des chameaux, afin de traverser les -plus
grandes rivières. Ils n'ôtent jamais ces coffres ou. mai-
sonnettes de dessus leurs traîneaux. Quand ils posent
leurs maisons roulantes en quelque endroit, ils tournent
toujours la porte vers le midi, et h côté-, deçà ou delà,
à environ demi-jet de pierre, ils mettent aussi ces
-grands coffres, de sorte que leur maison -est- située
entre deux rangs de ces chariots et coffres, comme
entre deux murailles. Leurs femmes font elles-mêmes
de ces chariots très bien construits. Il se trouve de
riches Moals* où Tartares qui ont bien cent et deux
cents de ces chariots et cabanes. Baatu a seize femmes,
dont cliacuae a une grande maison accompagnée de
plusieurs de ces petites, qui sont comme des pavillons
séparés où demeurent les llUes et les servantes ; de sorte
que chacune.de ces grandes a plus de deux cents pe-
s qui en dépendçnt. Et quand ils assoient ces niai-
s pour -s'arrêter en quelque lieu, la première des
mes fait poser sa petite cour vers l'occident, puis
tv^les les autres en font de même chacune en sonfang :
si bien que la dernière se trouve à l'orient, et l'espace
d'entre elles est environ un jet de pierre; de sorte que
la cour d'un de ces riches Tartares semble un gros
bourg, où il y a toutefois bien peu d'hommes. La
moindre de leurs femmes aura vingt et trente de ces
chariots et cabanes à sa suite; ce qui leur est aisé à
transporter, tout le pays étant plain et uni. Ils lient
ces cbariôts avec leurs bœufs ou chameaux, les uns à la
suite des autres, avec une femme au-devant qui con-
1. La désignation de Moàl, dont le narrateur fuit le synonyme do
Tactare, . est fréquemment employée dans ïe cours du rédl.
30 VOYAGES EN ASIE
duit les bœufs, et toutes les autres la suivent. Sïi
trouvent en quelque pays fâcheux à traverser, ils
lient ces chariots et les font passer séparément,
leur marche est aussi lente que le pas d'un bœuf
d'un mouton.
III
De leurs lits, de leurs idoles et cérémonies
avant de boire.
Après qu'ils ont posé leurs maisons la porte aurai
ils mettent le lit du maître vers le septentrion ; l'ha
tation des femmes est toujours à l'orient, c'est-à-d
au côté gauche du maître, qui est dans son lit, le
sage tourné vers le midi ; mais le lieu des hommes (
de l'autre côté droit à l'occident. Quand ils entr
dans ces maisons, ils ne pendent jamais leurs arcs
carquois du côté des femmes. Au-dessus de la tête
maître il y a toujours une petite image comme u
poupée faite de feutre, qu'ils appellent le frère du s
gneur de la maison ; et une autre de même sur la tête
de la femme, qu'ils appellent aussi frère de la maîtresse,
et cela attaché à la muraille. Entre ces deux, un peu
plus haut, il y en a une autre petite, fort maigre, qu
tiennent comme la gardienne de la maison. La m
tresse du logis a coutume de mettre à son côté dr..
aux pieds du lit, en lieu assez éminent, une peau de
chèvre pleine de laine, ou autre matière, et auprès une
petite image qui regarde ses femmes et servantes. Près
de la porte, et du même côté de la femme, est une
autre image avec un pis de vache pour les femmes qui
ont la charge de traire les vaches, car cet office leur
appartient. De l'autre côté de la porte, vers les hommes,
est une autre petite idole, avec un pis de jument
pour les hommes qui traient ces bêtes-là. Lorsqu'ils
s'assemblent pour boire et se divertir, la première
chose qu'ils font, c'est d'asperger de XeuT \iQ\^?Ȃi\v ^^\.\ft.
image qui est sur la tête du itvBtUTe, ^V ^w iorav. ^^
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 31
me à toutes les autres par ordre ; il vient ensuite
un garçon qui sort de la maison avec une tasse pleine,
et en répand trois fois vers le midi, en ployant le
genou à chaque fois, et cela à l'honneur du feu ; puis
il en fait autant vers l'orient pour l'air ; vers l'occident
pour l'eau ; et enfin vers le nord pour les morts. Quand
le maître tient la tasse, avant que de boire il en
répand une portion à terre ; que s'il boit étant à cheval,
il en jette avant que de boire sur le col ou les crins du
cheval. Après que le garçon a ainsi fait son effusion
vers les quatre parties du monde, il retourne au logis,
et deux garçons avec leurs tasses et deux soucoupes
présentent à boire au maître et à sa femme assise sur
le lit au-dessus de lui.
IV
De leur boisson et de quelle manière ils invitent et
excitent les autres à boire.
En hiver ils composent une très bonne boisson de riz,
de mil et de miel, qui est claire comme du vin ; car
pour le vin on le leur apporte d'assez loin. Mais l'été
ils ne se soucient que de boire du koumis * dont il y a
toujours une provision auprès de la porte ; et près de
là il y a un joueur d'instruments avec sa guitare. Je
n'y ai point vu de nos cistres et violes, mais ils ont
beaucoup d'autres sortes d'instruments de musique
que nous n'avons point. Quand ils commencent à boire,
un des serviteurs crie tout haut ce mot : Ha ! et aus-
sitôt le joueur d'instruments commence ; mais quand
c'est une grande fête, ils frappent tous des mains et
dansent au son de la guitare, les hommes devant le
maître et les femmes devant la maîtresse. Après que
le maître a bu, l'échanson s'écrie comme auparavant,
et le joueur se tait; alors tous les hommes et les
y. Le Â'oum/s, boisson enivrante faite avec, du \a\l de ^MmetA \et-
meaté, est resté le breuvage favori des Tartaros nomades.
32 VOYAGES EN ASIE
femmes boivent h leur tour, quelquefois, à qui mi(
mieux. Quand .ils veulent inviter quelqu'un à bo
ils le prennent par les oreilles, qu'ils tirent bien 1
pour lui faire ouvrir là bouche et le gosier, p
battent des.mains et dansent avQclui. Quand ils vçul.
faire une grande fête et témoigner une grande je
un prend, la coupe pleine, et deux autres Se metl
à ses côtés, et vont ainsi tous trois- en chantant, j"«î-
qu'à celui à qui ils doivent présenter le gobelet, p
chantent et dansent devant lui ; et sitôt qu'il a éter
la main pour prendre la tasse, les autres la relin
puis incontinent la représentent, ce qu^ils font tr
ou quatre fois par galanterie, lui donnant et ôtant
coupe jusqu'à ce qu'il soit de bonne et gaie hume
et qu'il ait grande envie de boire ; ehfm ils lui laisse
la coupe, en dansahf, chantant et trépignant jusq
ce qu'il ait bu.
De leur nourriture et manière de manger.
Ils mangent indifTéremment de toutes sortes de cha
mortes ou tuées; car entre tant de troupeaux de bê
qu'ils ont, il n'est pas possible, qu'il n'en mei
beaucoup d'elles-mêmes ; -toutefois en été, tant que le
koumis ou vin de jument dure, ils ne se soucient ]
d'autre nourriture; de sorte que si alors il arrive c
quelque bœuf ou cheval meure, ils le sèchent, -coupé |
petites tranches, le pendant au soleil et au vent ; ai
la chair se sèche sans sel ni sans aucune mauva.ux. .
senteur. Ils font des andouilles de boyaux de cheval, '
meilleures que celles qui se font.de pourceau, et i
mangent cela tout fraîchement, gardant le reste e^*** *
chairs pour l'hiver. Des peaux de bœufs ils font
grandes bouteilles, qu'ils sèchent bien à la funiée, ei '
du derrière delà peau du cheval ils font de très be
chaussures. De la chair d'un mouton ils donner.
manger à cinquante, et mèrtift e^ivl ^^y^^ww^^ % '^
coupent tort menue en une ècM^W^, ^^^^ ^^ ^^ ^"^ ^^
GUILLAUME DE RUBRUQU4S ' • 33
■ * — «■ ■ : —
eau, qui est toute leur sauce ; puis avec la pointe du
outeau ou de la fourchette, qu'ils font exprès pour
ela, et avec quoi ils mangent des poires et pommes
uites au vin, ils en présentent à chacun des assistants '
ne bouchée ou deux, selon le nombre des conviés ; pour
î maître, comme on lui a servi la chair du mouton,
. en prend le premier ce' que bon lui semble; s'il en .
eut donner à quelqu'un un morceau, il faut qiie celui-
i le mange tout seul, et aucun autre né lui en oserait
rësenter. Que s'il ne peut achever tout seul, il faut
u'il emporte le reste, ou le donne à son valet, pour le
li garder, ou bien qu'il le serre en « saptargat » ,
est-à-dire en son escarcelle ou bourse carrée, qu'ils
ortent sur eux pour mettre de telles choses ; ils y
errent aussi les os, quand ils n'ont pas eu le temps de
;s bien ronger et curer, afin dB les achever après tout
leur aise, de peur que rien ne s'en perde.
m
'VI
Comme ils font leur boisson de koumis.
Leur koumis ou vin de jument se fait de cette sorte î
5 étendent sur la terre une longue corde tendue h
îux bâtons, à laquelle ils attachent environ trois
îures durant trois jeunes poulains des juments qu'ils
îulent traire, lesquelles demeurant ainsi près de leurs
Dulains se laissent traire fort paisiblemenj. ; que s'il
en rencontre quelqu'une plus farouche que les autres,
5 lui approchent son poulain, afin qu'il la puisse teter
1 peu, puis le retirent promptement et lui font venir
îlui qui. a charge de la 'traire. Quand ils ont amassé
nsi une grande quantité de ce lait, qui est doux
)mme celui de vache lorsqu'il est fraîchement tiré,
5 le. versent dans une bouteille de cuir ou autre vais-
^au, oCrnls îe battent et remuent très bien, avec un bois
'opre à cela, qui est gros par en bas comiïVG \^ VviVvï.
un homme, et concave par-dessous. lia^jïîitvV îù^^v
// remué, jl commence à bouillir cou\Tv\e ^\3l n\v\
34 VOYAGES EN ASIE
nouveau et à s'aigrir comme du levain ; ils le batt
jusqu'à ce qu'ils en aient tiré le beurre. Gela fait, ils
en tcUent, et quand ils le trouvent assez piquant, ils
boivent ; car cela pique la langue comme fait le ri ^
quand on le boit. Lorsqu'on a achevé de b'oire, on garde
sur la langue un goût d'amande, qui réjouit beaucoup
le cœur, et même enivre parfois ceux qui n'ont pas
la tête bien forte. Ils en font d'une autre sorte, qui est
noire et qu'ils appellent « cara koumis », pour l'usage
des grands, et le font de cette manière : Le lait de ju-
ment ne se caille point. Ils remuent ce lait jusqu'à
ce que le plus épais aille au fond du vaisseau, comme
fait la lie de vin, et le plus pur et subtil demeure
dessus comme du lait clair ou du moût blanc, car les
lies en sont fort blanches : ils les donnent à leurs
serviteurs, ce qui les fait fort dormir. Mais il n'y a que
les maîtres qui boivent celui qui est clarifié, et cer-
tainement c'est une boisson fort agréable et qui a de
grandes vertus.
Baalu a trente métairies en son quartier, qui s'étend
environ une journée; il tire tous les jours de chacune
le lait de cent juments, ce qui revient à trois mille.
De môme qu'en Syrie les paysans apportent et rendent
à leurs maîtres la troisième partie de leurs fruits, aussi
ceux-ci rendent le lait du troisième jour. Quant au
lait de chèvre, ils en tirent premièrement le beurre,
puis le font bouillir jusqu'à parfaite cuisson, et après
ils le serrent dans des peaux de chèvres pour le con-
server ; ils ne salent point leurs beurres, et toutefois
ils ne se gâtent point, par suite de cette grande cuis-
son ; ils gardent cela pour l'hiver. Quant au reste du
lait demeuré après le beurre, ils le laissent aigrir au-
tant que possible, puis le font bouillir, d'où vient du
caillé, qu'ils dessèchent au soleil, qui le fait devenir
dur, et ils le gardent en des sacs pour l'hiver; et quand
en cette saison le lait leur manque, ils prennent de ce
caillé dur et aigre, qu'ils appellent « gri-ut », le mettent
dûiis une bouteille de cuir, ^\eUe\\t pax-dessvis de l'eau
chaude, et balteni le tout en sorle qu^ c<e\^ ^^N\^wV\yw
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 35
lide aigrelet dont ils usent pour leur boire au lieu
lait, car ils se gardent bien de boire de Teau toute
VII
Des animaux dont ils se nourrissent, de leurs
habillements et de leurs chasses.
Les grands seigneurs tartares ont des métairies et
lieux pour leur provision vers le midi, qui les four-
nissent de millet et de farines durant l'hiver ; les
pauvres s'en pourvoient par échange de moutons et de
peaux ; pour ce qui est de leurs esclaves, ils se con-
tentent de boire de l'eau fort épaisse et fort vilaine. De
tous les animaux dont ils se nourrissent ils ne mangent
d'aucune sorte de ralS à longue ou courte queue.
Ils ont beaucoup de petits animaux qu'ils appellent
« sogur », qui s'assemblent vingt ou trente ensemble
en une grande fosse l'hiver, où ils dorment six mois
durant ; ils en prennent une grande quantité. Ils ont
aussi des lapins à longue queue, dont le bout est garni
de poils noirs et blancs, et plusieurs autres sortes de
petites bêtes bonnes à manger. Je n'y ai point vu de
cerfs, peu de lièvres, mais force gazelles ; j'y ai vu
grand nombre d'ànes sauvages, qui sont comme des
mulets, et une autre sorte d'animal qu'ils appellent
« artak », qui a le corps justement comme un bélier et
:ornes torses, mais de telle grandeur qu'à peine
le main en pouvais-je lever deux *. De ces cornes ils
font de grandes tasses. Ils ont aussi des faucons, des
gerfaux et des cigognes en quantité. Ils portent ces
oiseaux de proie sur la main droite et mettent au
faucon une pej,ile longe sur le cou, qui lui pend jus-
qu'à la moitié de l'estomac, et quand ils le lâchent à
la proie, ils baissent avec la main gauche la tète et
l'estomac de l'oiseau, de peur qu'il ne soit baVXM à.>\
/. Vof. Marco Polo, lir. U'>, chap. xxxvii.
36 VOYAGES EN ASIE
vent, et emporté en haut. La plus grande part de le
vivre» vient de chasse.
. Pour ce qui est de leurs vêtements, Voire Maje
saura que toutes les étoffes de soie, d'or et d'arge
et de coi;on, dont ils s'habillent en été, leur vienne
du Cathay, de la Perse et autres pays d'Orient et c
Midi. Mais pour les fourrures précieuses dont ils bc
couvrent en hiver, de plusieurs sortes que je n'ai jama
vues dans notre pays, ils les font venir da Russie, i
la Grande-Bulgarie, de Pascatir, qui est la grâm
Hongrie, de Kersis, et autres pays pleins de forêts, qu*
sont tous au nord ou à côté, et qui leur obéisseï '
L'hiver ils portent toujours deux pelisses au moii
l'une dont le poil est contre la chair et l'autre dont
poil est en dehors contre le vent et la neige; celles-ci
sont- ordinairement de peaux de loup ou de renar(^ *
et quand ils demeurent au logis, ils en oftt d'une aut
'sorte, plus délicate encore. Les pauvres se servent
peaux de chiens et de chèvres pour le dessus.
Quand ils veulent chasser, ils s'assemblent en grar
nombre aux environs d'un pays ou -quartier où ils Sa-
vent qu'il y a des bêtes, et s'approchent ainsi peu à pf "
pour les entourer, comme dans des tofles ; alors ils I
tuent à coups de flèches. Ils se font aussi des chauss
et caleçons de ces 'peaux. Les riches fourrent enco
leurs habits d'éloupes de soie ou peluche, qui est fort
douce, légère et chaude ; mais les pauvres ne les dou-
blent que de toile, de coton et de laine la plus déh*
qu'ils peuvent tirer : de la grosse ils font le feu
pour couvrir leurs maisons, leurs coffres et leurs lits,
font leurs cordes de laine et d'un tiers de crins
cheval. Les feutres leur servent aussi à couvrir d
bancs et des chaises, et à faire des capes et cabar
contre la pluie, de sorte qu'ils dépensent.Beaucoup
laines à ces divers usages.
•■■- ^
GUI1.LAUME DE RUBUUQUI^, 37
9U
VIII
De la façon dont les hommesTse rasent et des
ornements des femmes.
Les hommes se rasent un petit can'é sur le haut de
lête et font descendre leurs cheveux du* haut jusque
r les tempes de part et d'autre. Ils se rasent aussi les
tempes et le coJ> puis le front jusqu'à la nuque, et lais-
nt une touffe de cheveux, qui leur- descend jusque
r les sourcils ; par côté au derrière de la tête ils lais-
nt des cheveux dont ils font des touffes, qu'ils lais-
tnt pendre jusque sur les oreilles.
L'habillement des filles- ne diffère guère de <;elui des
ommes,. sinon qu'il est .un peu plus long; mais le len-
emain qu'une fille est mariée, elle se co.upe les che-
ux du milieu de la tète jusque sur le front, et porte
le tunique comme telle de nos religieuses, mais un
*^eu plus longue et plus large de tout sens, fendue par
Bvant, et attachée sous le côté droit. En <:ela les Tar-
tres sont différents des Turcs : car ceux-ci attachent
ujours leurs vestes du côté gauche, et les Tartares
ujours du droit. Les femmes ont un ornement de tête *
)pelé « botta », fait d'êcoxce d'arbre ou autre matière,
plus légère qu'ils peuvent trouver; cette coiffure est
osse et ronde, tant que les deux mains peuvent em-
asser; sa longueur est d'une coudée et pliis, carrée
le haut comme le chapiteau d'une colonne. Elles
vrent cette coiffure, qui est vide en dedans, d'un
dètas ou autre étoffe de soie fort riche. Sur le carré
i chapiteau <lu milieu elles metttînt comme' des
.jyaux de plumes ou de cannes fort déliées, dé la lon-
gueur d'une coudée et plus; elles enrichissent cela par
le haut de plumes de paon, et tout à l'entour de petites
umes de queues d'oiseau aussi bien que de pierres .
^cieuses. Lés grandes dames mettent cet ornement
'le haut de la têle, qu'elles serrent îorV. .tocÀV^-
nt, avec une certaine coiffe qui a >ane ouveTVvxx^ ^ti.
38 VOYAGES EN ASIE
haut, et là elles ramassent tous leurs cheveux dej-
le derrière de la tête jusqu'au sommet, en forme
nœud, puis les mettent sous cette coiffure, qu'elles atta-
chent bien serrée par-dessous le menton. Si bien que
quand on voit de loin ces femmes allant a cheval en
cet habillement de tête, il semble que ce soient des
gens d'armes, portant le casque et la lance levés. Elles
vont à cheval comme les hommes, jambe de-çi, jambe
de-là; elles lient leurs robes retroussées sur les reins
avec des rubans de soie de couleur de bleu céleste et
d'une autre bande ou ceinture, les serrent au-dessous
du sein, attachant une autre pièce blanche au-dessous
des yeux, qui leur descend jusqu'à la poitrine. Elles
sont toutes fort grasses; celles qui ont le plus petit nez
sont estimées les plus belles : cette graisse lès rend
difformes, du visage principalement.
IX
Des ouvrages des femmes et de leurs mariages.
L'emploi des femmes est de conduire les chariots,
de poser dessus les maisons ambulantes, de les dé-
charger aussi, de traire les vaches, de faire le beurre
et le gri-ut, ou lait sec, d'accommoder les peaux de»
bêtes, les coudre ensemble avec du fil de cordes, qu'elles
séparent en petits filets et retordent après à longs
filets. Elles font aussi des souliers, des galoches, et toutes
autres sortes d'habillements. Jamais elles ne lavent les
robes, disant que Dieu se courrouce et envoie des ton-
nerres quand on les suspend pour les faire sécher; et
quand elles aperçoivent quelqu'une qui les lave, elles
es leur ôtent de force et les battent bien fort. Ils crai-
gnent tous beaucoup le tonnerre; quand ils l'entendent,
ils chassent de leurs maisons tous les étrangers et
s'enveloppent en des feutres ou draps noirs, où ils de-
meurent cachés jusqu'à ce que le bruit soit passé. Les
femmes ne ia vent jamais non p\\i"s \ft?» fec\xçXV^%, ^Vo^aïvd
/a chair est cuite, elles lavent \a Na\ss^\\^ ^n^ç, ^wXi'^Ai'^.-
GUILLAUME DE RU13RUQU1S 30
chaud lire de la marmite qu'ensuite elles reversent
ans.
.es femmes s'adonnent aussi à faire des feutres, et
couvrent leurs cabanes et maisons.
Les hommes s'amusent seulement à faire des arcs,
;s flèches, des mors, brides, étriers, des selles de
evaux, des chariots et des maisons, pansent les che-
ux, traient les juments, battent le lait pour en faire le
mmis, font aussi des bouteilles et vaisseaux pour
/ mettre, ont soin des chameaux, les chargent et dé-
largent quand il est besoin. Pour les brebis et les chè-
es, les hommes et les femmes en ont soin, tantôt les
-is, tantôt les autres, comme aussi de les traire. Us
réparent et accommodent leurs peaux du lait de brebis
jiaissi. Quand ils veulent se laver les mains ou la tête,
ils remplissent leur bouche d'eau, puis la versent peu
peu dessus et se lavent ainsi les mains, la tôle et les
lieveux.
Pour ce qui est de leurs mariages, il faut savoir que
personne n'a de femme s'il ne l'achète; de sorte que
quelquefois les filles demeurent longtemps à marier,
leurs père et mère les devant garder jusqu'à ce que
quelqu'un les vienne acheter. Ils observent les degrés
de consanguinéité, à savoir le premier et second seu-
lement, mais ils ne savent ce que c'est que l'affinité,
u'ils ne gardent en aucune sorte, car ils peuvent avoir
isemble ou successivement deux sœurs pour femmes.
Les veuves et veufs ne se marient jamais entre eux , d'au-
tant qu'ils ont tous celte croyance que celles qui les ont
servis en cette vie les serviront encore dans l'autre, et que
les veuves par conséquent retourneront toujours à leurs
premiers maris ; de là arrive entre eux cette vilaine cou-
tume qu'un fils, après la mort de son père, épouse toutes
ses femmes, excepté celle dont il est fils ; car la famille
du père et de la mère échet toujours au fils, si bien
qu'il est obligé de pourvoir à toutes les femmes que son
père a laissées. Quand donc quelqu'un est demeuré
* accord avec un autre d'acheter et prendrai ^a V\\\e ^"cv
,^ariage, le père de la Me fait un banqueV, eV\B. ^\\\<^
.40 VOYAGES EN ASIE
s'enfuit se cacher vers ses parents les plus proche
alors le père dit h soa gendre que sa fille est à lui,
qu'il la cherche et la prenne partout où il la pourra
trouver. Ce que l'autre fait et la cherche diligemme '
avec tous ses amis, et l'ayant trouvée, la saisit et
mène ainsi comme par force en sa maison.
X '
De leur justice , jugements , de leurs mort et sépultures.
Pour ce qui est de leur manière d'administrer la
justice, leur coutume est que quand deux hommes
sont en déhat de quelque chose, personne. n'ose s'en
entreniettre, le père même ne peut assister son fils;
mais celui qui se sent offensé en appelle à la cour de
justice du seigneur; et si après cela quelqu'un attente
. -. quelque chose contre lui, il est mis h morLsans rémis-
sion. Mais il faut que cela se fasse promptement et sans
délai, et que celui qui a souffert l'injure mène l'autre
comme prisonnier. Ils ne punissent personne de mort
s'il n'a été surpris sur le £ait ou qu'il l'ait confessé lui-
même. Mais quand quelqu'un est accusé par d'autres,-
on ne laisse pas de lui donner la torture pour le faire
• avouer. Ils punissent de mort l'homicide, et le grand
et notable larcin ; mais pour une moindre chose, comme
pour un mouton, pourvu qu'on n'y ait point été sur-
pris plusieurs fois, ils battent cruellement et donnent
cent coups; il faut que ce soit avec autant de bâtons
divers, et cela par sentence du juge, lis font mourir
aussi ceux qui se disent messagers et envoyés par
quelque prince et' ne le sont pas, comme aussi les sa-
crilèges , c'est-à-dire sorciers ou sorcières. .
Quand quelqu'un vient à mourir.entre eux, ils le pleu-
rent fort, avec de grands- cris et hurlements; alors ils
sont exempts de payer tribut'pour toute cette année-là.
Que si quelqu'un se trouve présent à la mort d'un autre
déjà grand et homme, fait, il demeut^ ww \xw j^wVvèx
sans Ç€er mettre le pied.dans le ptx\a\s vi^i Ç»\'ïiv\^>L\vî\.w,
GUILLAUME DE RUBIIUQUIS 41
à si ce "n'est qu'un enfant mort, il n'y peut entrer
.'après une lunaison. Ils ont coutume de laisser au-
ès de la sépulture du défunt une de ses maisons ou
►ânes.' S'il est de race seigneuriale (comme est celle
Cingis, qui fut le premier seigneur et roi entre eux),
^ ne sait pas bien l'endroit de sa sépulture; mais il y
., toujours aux environs du lieu où ils enterrent leurs
nobles une loge pour retirer ceux qui la. gardent. Je
n'ai pas su s'ils enterrent des trésors avec les morts,
'^our les Comans, ils ont coutuiîie d'élever une butte
e terre sur la sépulture du mort et lui dressent une
statue, la face tournée à l'orient et tenant une tasse à
Ja main. Aux riches et grands ils dressent des pyra-
mides ou petites maisons pointues, el j'ai vu en des
endroits de grandes tours de brique, et en d'autres des
maisons bâties de pierres, encore qu'en ces quartiers-
là on n'y en trouve point. J'y ai vu aussi une sépulture
où. ils avaient suspendu seize peaux de cheval sur de
grandes perches, quatre à chaque face du monde^ puis
ils y avaient laissé du koumis pour boire et de la
chair pour manger; cependant ils disaient que ce mort-
là avait été baptisé. J'ai remarqué d'autres sépultures
formées de très grands carrés bâtis de pierres, les unes
rondes les autres carrées, puis quatre pierres longues
dressées aux quatre coins du monde (points cardinaux)
à l'entour de cet espace*. Quand quelqu'un devient ma-
lade, on met un signal sur sa maison, pouf dire qu'il
se trouve mal et que personne n'aille le voir; car les
malades ne s(5nt visités de personne sinon de celui qui
les sert. Quand aussi quelque grand seigneur est ma-
lade, ils posent des gardes bien loin à l'entour de sa
cour ou palais, afin d'empêcher qu'aucun ne s'avance
pour passer ces bornes-là, craignant que quelque
esprit malin ou le vent n'enlre aussi avec eux. Entre
eux les devins leur servent de prêtres. Voilà ce que je
pus alors remarquer de leurs mœurs et façons de
vivre; •
42 VOYAGES EN ASIE
XI
De notre entrée sur les terres des Tartares.
Quand nous commençâmes d'entrer parmi ces peu-
ples barbares, il me fut avis, comme je Tai déjà dit,
que j'arrivais en un autre monde. 11 nous environnèrent
tous à cheval, après qu'ils nous eurent fait attendre
longtemps, pendant qu'ils étaient assis à l'ombre de
leurs chariots noirs. La première chose qu'ils nous de-
mandèrent fut si nous n'avions jamais été parmi eux;
et ayant su que non, ils commencèrent à nous deman-
der effrontément de nos vivres : nous leur donnâmes
de nos biscuits et du vin que nous avions apporté du
lieu d'où nous étions partis, et en ayant vidé une bou-
teille, ils en demandèrent encore une autre, disant par
risée qu'un homme n'entre pas en une maison avec un
pied seul ; ce que nous leur refusâmes toutefois, nous
excusant sur le peu que nous en avions. Alors ils s'en-
quirent d'où nous venions et où nous voulions aller :
je leur répondis, comme j'ai dit ci-dessus, que nous
avions ouï dire du prince Sartach qu'il était chrétien,
que j'avais dessein d'aller le trouver, d'autant que
j'avais h lui présenter les lettres de Votre Majesté : sur
quoi ils me demandèrent fort si j'y allais de mon propre
mouvement ou si j'étais envoyé par quelqu'un; je ré-
pondis que personne ne m'avait contraint d'y aller et
que je n'y fusse pas venu si je n'eusse pas voulu; telle-
ment que c'était de moi-même et de la volonté et per-
mission de mon supérieur, car je me gardai bien de
dire que je fusse envoyé par Votre Majesté. Après cela
ils s'enquirent de ce que nous avions sur nos charrettes,
si c'était de l'or ou de l'argent ou de riches habil-
lements que je portais à Sartach. Je répondis que Sar-
tach verrait lui-même ce que nous lui portions, quand
nous serions parvenus où il était, et que ce n'était pas
à eux de savoir cela ; mais que se\i\eTCi<iYv\,\\^ xsv^ ^vs^^^^wl.
conduire vers leur chef, aUa qu'W m^ ^^V m^\v^^ ^^^^
GUILLAUME DE HUBRUQUIS 43
dach s'il voulait, sinon que je pusse m'en retourner.
Il cette contrée-là il y avait un proche parent de Baatu,
Dmmé Scacatay, pour lequel j'avais des lettres de re-
)mmandation de l'empereur de Constantinople, qui le
priait de me permettre le passage; alors ils consenti-
rent de nous donner des chevaux et des bœufs et deux
hommes pour nous conduire ; et nous renvoyâmes ceux
«lui nous avaient amenés.
Mais avant que de nous donner cela, ils nous firent
ngtemps attendre, nous demandant de notre pain
Dur leurs petits enfants, et de tout ce qu'ils voyaient
ue portaient nos garçons, comme couteaux, gants,
ourses, aiguillettes, et aulres choses; ils admiraient
tout et le voulaient avoir. Sur quoi je m'excusais
qu'ayant un grand chemin à faire nous ne devions pas
nous priver des choses nécessaires pour un si long
voyage ; mais ils me disaient que j'étais un conteur. 11 est
bien vrai qu'ils ne me prirent rien par force, mais c'est
leur coutume de demander avec cette importunité et
effronterie tout ce qu'ils voient, et tout ce qu'on leur
donne est perdu entièrement. Us sont fort ingrats, d'au-
tant que, s'estimant les seigneurs du monde, il leur
semble que l'on ne doit rien leur refuser; et quoi qu'on
leur donne, si l'on a besoin de leurs services en quelque
chose, ils s'en acquittent très mal.
Us nous donnèrent à boire de leur lait de vache, qui
était fort aigre, car on en avait tiré le beurre; et ils l'ap-
pellent « apra ». Enfin nous les quittâmes, et il me sem-
blait bien que nous étions échappés des mains de vrais
démons; le lendeTnain nous arrivâmes vers leur capi-
taine. Depuis que nous partîmes de Soldaia jusqu'à
Sartach, en deux mois entiers nous ne couchâmes en
aucune maison ou tente, mais toujours à l'air ou sous
nos chariots; et en tout ce chemin nous ne trouvâmes
aucun village ni vestige d'aucuns bâtiments, si ce n'était
des sépultures des Comans en grand nombre.
Un jour le garçon qui nous guidait nous donna à boire
ou ko u mis, mais en le buvant je lressa\\\\s (iL\iO\^^xv^
pour la nouveauté de la boisson, d'aulanV (\we ^îVKvxiA's.
44 VOYAGES EN ASIE
je n'en avais goûté; mais une seconde fois je le trouv
d'assez bon goût.
XII
De la cour de Scacatay ; difficulté -que les chrétiens
font de boire du koumis.
Le malin nous rencontrâmes les chariots de Scaca-
tay, chargés de maisons et de cabanes; je crus voir
une grande ville; j'admirais aussi le grand nombre de
leurs bœufs, chevaux et brebis, avec si peu d'hommes
pour les conduire. Je demandais combien il avait
d'hommes avec lui, et on me dit qu'il n'en avait pas
plus de cinq cents; sur cela le garçon qui nous con-
duisait me dit qu'il fallait présenter quelque chose à
Scacatay ; il fit arrêter toute notre troupe et s'en alla
devant annoncer notre arrivée. C'était environ sur les
*
neuf heures; ils posèrent leurs maisons le long d'une
rivière, et un truchement vint nous trouver, qui, ayant
appris de nous que nous n'étions jamais venus chez
eux, nous- demanda de nos vivres; nous lui en don-
nâmes; il demandait aussi quelque habillement, parce
qu'il devait nous présenter à son seigneur et parler
pour nous; mais, nous excusant de cela, il s'enquit
de ce que nous portions à son maître; nous tirâmes
' alors une. bouteille de vin, un panier de biscuits, et un
petit plat plein de pommes et autres fruits; mais cela
ne lui plaisait pas ; il eût voulu que nous hii eussions
porté quelques riches étoffes. Nous ne laissâmes pas
de passer ainsi et de venir près de Scacatay dans une
grande crainte et confusion. Il était assis sur son lit,
tenant une guitare en main; et sa femme était auprès
de lui. Je pensai, h la vérité, tant elle était camuse,
qu'on lui avait coupé le nez; elle semblait n'en avoir
pas du tout, et elle s'était frottée, à cet endroit-là d'un
^/7^ueiïl fort noir, comme aussi les sourcils, ce qui était
fort laid et difforme à regarder. îe ôâ-s» a ^c,aç.a\.^^ \^"s»
mêmes choses que j'ai dites ci-4^^^>3i^/- ^^^ "^ "^^"^^
£^""..r
GUILLAUME DE RUBRUQUIS Ao
lait toujours redire les mênfes paroles, comme nous
avions été bien instruits par ceux qui avaient élé
rmi eux, de ne changer jamais notre discours. Je le
ppliai aussi de daigner recevoir notre petit présent,
/excusant sur ce que j'étais religieux, et que notre
?dre ne nous permettait de posséder ni or, ni argent,
ni riches habillements, dont je ne pouvais lui faire
aucun présent, jnais qu'il lui plût prendre de nos
ivres par manière de bénédiction. Alors il fit prendre
ce que nous lui offrions, et distribua aussitôt tout à
3S gens, qui étaient assemblés pour boire. Je lui
3mis aussi les lettres de l'empereur de Grèce (cela fut
' Toctave de l'Ascension), lesquelles il envoya à Sol-
aia pour les faire traduire, à cause qu'elles étaient
écrites en grec, et qu'il n'y avait personne qui sût cette
langue. Il nous demanda si nous voulions du koumis;
d'autant que les chrétiens grecs, russiens et alains*
qui sont entre eux et qui font profession (^ garder
étroitement" leur loi, n'en veulent pas goûter, ei ne s'es-
timeraient plus chrétiens s'ils en avaient seulement
goûté; de sorte qu'il faut que leurs prêtres les récon-
cilient de cela comme' s'ils avaient abjuré la foi chrér
tienne. Je lui répondis donc que nous avions assez de
quoi boire encore, et que quand cela viendrait à nous
manquer, nous étions prêts à boire de ce qui nous
serait présenté. U s'informa de ce que contenaient les
lettres que Votre Majesté envoyait à Sartach : je lui dis
qu'elles étaient cachetées et qu'il n'y devait avoir que
de bonnes et amiables paroles; il nous demanda ce
que nous avions à dire à Sartach : je répondis que ce
n'était que des choses concernant la foi chrétienne, à
quoi il répliqua qu'il serait bien aise de les entendre.
Alors je lui déclarai du mieux qu'il me fut possible
par notre truchement, qui avait fort peu d'esprit et
d'éloquence, tout ce qui était du symbole de la foi. Ce
qu'ayant écouté, il branla la tête sans dire autre chose.
Après il nous donna d^ux hommes pour ivow?» ^^\^ev,
/. Vof. Marco Polo, llv. ÏJ, chap. lxii.
{
46 VOYAGES EN ASIE
et avoir soin de nos bœufs et chevaux, et nous dit de
nous en aller avec lui dans nos chariots, jusqu'à ce que
celui qu'il avait envoyé pour faire interpréter les lettres
de l'empereur de Constantinople fût retourné. Nous
fûmes toujours avec lui en voyage jusqu'au lende-
main de la Pentecôte.
XIII
Comme les Alains vinrent devers nous la veille de
la Pentecôte.
La veille de la Pentecôte vinrent vers nous certains
Alains qu'ils appellent Acias, ou Akas, qui sont chré-
tiens à la grecque, ont le langage grec et des prê-
tres grecs, et cependant ne sont point schismatiques
comme les Grecs; mais, sans acception de personne,
ils hono||nt toutes sortes de gens faisant profession du
christianisme ; ils nous présentèrent de la chair cuite
et nous prièrent d'en manger et de prier pour l'àme
d'un des leurs qui élait défunt; je leur dis qu'étant
la veille d'une si grande fête, je ne pouvais pas manger
de la viande ce jour-là, et leur fis une petite exhortation
sur cette solennité, dont ils furent fort contents : car ils
ignorent tout ce qui est des cérémonies de la religion
chrétienne, et ne connaissent rien que le nom de
Christ, Ils s'enquirent aussi de nous, comme aussi
firent plusieurs autres chrétiens russiens et hongrois,
comment ils se pourraient sauver en buvant du kou-
mis, mangeant de la chair des bêtes mortes, et tuées
par les sarrasins et autres infidèles ; ce que les prêtres
grecs et russiens estiment comme choses impures et
immolées aux idoles, disant aussi qu'ils ignoraient les
temps de jeûne, et que difficilement ils pourraient les
garder quand ils les sauraient. A cela je leur répondis
et les instruisis du mieux que je pus, les exhortant à
Ja foi. Quant à la chair qu'ils ivous avaient apportée,
nous la réservâmes pour le jout de \a ^^K.^ ', c»^^ ^^^i. w^
ne trouvait rien à acheter pour ov m ^o\ït txv^^wV^'^^
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 47
, n'était pour des toiles et des draps, dont nous
'avions point. Quand nos serviteurs leur offraient de
L monnaie, ils la frottaient entre leurs doigts et l'ap-
rochaient du nez pour sentir si c'était du cuivre ; ils
i nous donnaient aucune sorte de nourriture, si ce
Il était du lait de vache fort aigre et puant. Le vin com-
mençait déjà à nous manquer et les eaux étaient toutes
gâtées et troublées par les chevaux , de sorte qu'il n'y
avait pas moyen d'en boire, et sans le biscuit que nouo
avions, et surtout la grâce du bon Dieu qui nous assis-
lit, nous fussions tous morts de faim.
XIV
'un sarrasin qui disait se vouloir faire baptiser et de
certains hommes qui semblent être lépreux.
Le jour de Pentecôte vint vers nous un certain sar-
isin, auquel nous donnâmes quelque exposition de
L foi ; et lui, entendant les grands bienfaits de Dieu
ivers les hommes, en l'incarnation de Christ, la résur-
îction des morts et le jugement final, et que les pé-
lés étaient lavés et effacés par le baptême, il nous fit
itendre quïl désirait être baptisé ; et comme nous
ions tout prêts à le faire, il monta aussitôt à cheval,
sant qu'il s'en allait chez lui et voulait consulter de
tte affaire avec sa femme. Étant revenu le lendemain,
nous dit qu'il n'osait se faire baptiser, parce qu'il ne
urrait plus boire de koumis, selon l'opinion des chré-
ns de ce pays-là, et que sans un tel breuvage il lui
rait impossible de vivre en ces déserts, et jamais je
lui pus ôter cette opinion, quoi que je lui susse re-
3ntrer. Ce qui fait voir cpmbien ils sont détournés de
foi par cette fantaisie que leur ont donnée les Uus-
ms, qui sont en grand nombre parmi eux. Ce même
ur, Scacatay nous donna un guide pour nous mener à
'tach, et deux autres hommes pour noMS couà-xxvs:^
qu'au plus proche logement, qui était a c\uc\ \o\k-
.^s delà, selon que nos bêtes pouvaient iï\atTc\\^Y . \\5.
48 VOYAGES EN ASIE
nous donnèrent une chèvre pour manger et plusieurs
bouteilles pleines de lait de vache, avec un p^ti de
koumis, parce qu'il est fort cher et précieux entre eux.
Prenant donc notre chemin vers le nord, il me
sembla que nous passions par une des portes d'enfer;
et les garçons qui nous menaient commençaient à nous
dérober tout ouvertement, parce qu'ils voy<iient que
nous n'y prenions pas fort garde, mais reconnaissant
notre perle, nous en eûmes un peu plus de soin.
Nous vînmes enfin au bout de cette province, qui est
fermée d'un grand fossé qui s étend d'une mer h
l'autre. Il y avait au delà un logement où ceux chez
qui nous entrâmes nous semblèrent lous comme des
ladres, tant ils étaient hideux ; c'étaient tous pauvres
et misérables gens qu'on y avait mis pour recevoir le
Iribut de ceux qui venaient chercher du sel de ces sa-
lines dont nous avons parlé. De là ils disaient que
nous avions à cheminer quinze journées entières sans
trouver personne. Nous bûmes avec eux du koumis, et
nous leur donnâmes un panier plein de fruits et du
biscuit. Ils nous donnèrent huit bœufs, une chèvre et
quelques bouteilles pleines de lait de vache, pour un si
grand chemin. Ainsi ayant changé de bœufs, nous nous
mîmes en chemin, et en dix jours nous arrivâmes en
un autre -logiement, et ne trouvâmes point d'eau en
tout ce chemin, sinon en quelques fosses creusées en
des lieux" bas, et deux petits ruisseaux seulement que
nous rencontrâmes. Nous cheminions toujours droit à
l'orient, depuis que nous fûmes une fois sortis du
pays de Gazarie, ayant la mer au midi et de grands
déserts au nord, qui durent quelquefois plus" de vingt
journées d'étendue, et où on ne trouve que des forêts,
des montagnes, avec des pierres. L'herbe y est très
bonne pour les pâturages. C'était là que vivaient les
Comans et qu'ils tenaient leurs troupeaux.: ils s'appe-
laient Gapchat, et selon les Allemands Vàlans, et leur
/?aj-s VaJanie; Isidore l'appelle Alaniej depuis le Tanaïs
jusqu'aux Méotides et le Banub^b. lowV cç^ ^^^^ ^w %^
longueur, depuis le Danube iusc\v\'a\\'\îm^\'5»,c\vvv'5»^^^\:^
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 49
1 x\sie de l'Europe, est de plus de deux mois de chemin
pour un homme de cheval allant vite, comme font les
Tartares, et tout cela est habité par les Comans Cap-
chat, et même depuis le Tanaïs jusqu'à l'Etilia ou Volga,
y ayant entre ces deux fleuves environ dix grandes
journées. Au nord de ce pays-là est la Russie, toute
pleine de bois, qui s'étend depuis la Pologne et la
Hongrie jusqu'au Tanaïs; elle a été toute ravagée par
les Tartares, qui la ruinent et désolent encore tous les
jours, à cause qu'il s préfèrent les sarrasins aux chrétiens
tels que sont les Russiens. Quand ces pauvres gens ne
peuvent plus donner ni or ni argent, ils les emmènent
avec leurs enfants comme des troupeaux de bêtes, pour
leur faire garder les leurs. Au delà de la Russie , en
tirant au nord, est la Prusse, que depuis peu les cheva-
liers teutoniques ont subjuguée entièrement; ils pour-
raient en faire autant et bien aisément de toute la
Russie, s'ils voulaient s'y employer. Car si les Tartares
savaient que notre grand pontife, le pape, fit croiser
les peuples contre eux, ils s'enfuiraient tous bien vite
et s'iraient cacher dans leurs déserts.
XV
Des souffrances et incommodités que les nôtres endu-
rèrent en ce voyage et de la sépulture des Comans.
Nous allions donc toujours vers l'orient, ne trouvant
rien en notre chemin que ciel et terre, et quelque-
fois à main droite la mer qu'ils appellent mer du Ta-
naïs, et çà et là des sépultures de Comans, que nous
découvrions de deux lieues loin ; car les enterrements
de toute une famille et parenté se font en un même en-
droit. Tant que nous cheminions parmi ces déserts,
nous étions assez bien , au prix du niai que nous avions
quand nous arrivions en un de leurs logements, lequel
était si grand que je ne le saurais exprimer, Notre
guide voulait qu'à chaque capitaine que noMa Vtownvwv^
nous lui fissions un présent, à quoi nous Tve ^oxxnVqxv^
. 50 VOYAGES EN ASIE •
pas fournir, d'autant que nous étions huit personnes
qui vivions tous de nos provisions, sans compteT les ser-
viteurs tartares qui voulaient manger comme nous.
Nous étions cinq maîtres, puis les trois qui nous con-
duisaient, deux qui menaient les charrettes, et un qui
venait avec nous jusqu'à Sartach. Les viandes qu'ils
nous donnaient ne nous suffisaient pas, et nous ne
trouvions rien à. acheter avec notre argent. Lorsque"
nous étions assissous nos charrettes à l'ombre, à cause
de la grande chaleur qu'il faisait alors, ils nous impor-
• tunaient extrêmement, se venant jeter sur nous, nous
. tourmentant et pressant pour voir tout ce -que. nous
portions. J'étais fort chagrin de voir que quand je leur
voulais dire quelque parole d'édification, notre trudie-
ment me disait : « Vous ne me ferez pas prêcher au-
jourd'hui; je n'entends rien de tout ce que vous dites. »
Il disait vrar: car depuis je compris fort bien, lors-
que je commençai à entendre un peu la langue, que
quand je lui disais une chose il en rapportait une
autre à sa fantaisie. Voyant donc qu'il né servait de rien
- de lui dire quelque chose pour le répéter, j'aimai mieux
me taire. Nous cheminâmes ainsi de logement eh lo-
gement, avec grande peine et travail; de sorte. que
peu de jours avant la fête de la Madeleine,' nous arri-
vâmes. au grand tleuve de Tanaïs (le Don) qui fait la
borne de l'Europe et de l'Asie, comme le Nil est celle
de l'Asie et de l'Afrique. En ce lieu où noiis arrivâmes,
Baatu et Sartach ont fait faire un logement de Russiens
sur la rive orientale de ce fleuve, pour faire passer les
ambassadeurs et marchands avec de petites barques.
Ils nous y passèrent les premiers, ensuite nos chariots, -
mettant une roue en une barque et une autre roue en
une autre, et attachant bien ces barques les unes aux
autres, ils nous firent passer cette rivière. Notre guide
•s'y comporta fort mal, car sur ce qu'il crut que ceux •
du logemeût nous dussent fournir de chevaux, il ren-
voja les bêtes .qui nous avaient portés; et comme
nous leur en demandioïis d'aulres,V\s Yvo\\"à\Çi^ci\v^"^\fô^\.
fort bien que Baatu leur avail dotiu^ vxw^ràVi^^^ ^\
~ -^ t ^
GUILLAUME DE RUBRUQUIS , 51
les exemptait de cela, qu'ils n'étaient destinés qu'à
passer et repasser ceux qui allaient et venaient ; et
même ils. prenaient un gros droit des marchands pour
cela. Nous demeurâmes ainsi trois jours entiers sur le
bord de la rivière. Le premier jour ils nous donnèrent
un grand poisson appelé barbote, tout frais ; le second
jour du pain de seigle et quelque peu de chair, qu'un
officier de ce bourg-là avait été prendre de maison en
maison ; et le troisième jour des poissons secs, dont ils
ont en abondance. .
Au reste, ce fleuve était large en ce lieu-là, comme est
la Seine à Paris. Avant que d'y arrîver, nous avions
passé plusieurs autres rivières très belles et poisson-
- neuses ; mais les Tartares ne savent pêcher ni ne se sou-
cient pas du poisson, s'il n'est si grand qu'ils en puissent
manger çt s'en rassasier comme on fait du mouton.
Ce fleuve est la borne orientale de la Russie et prend
sa source en des marais qui s'étendent jusqu'à l'océan
Septentrional, mais il a son cours vers le midi et
s'embouche en une grande mer de sept cents milles
d'étendue avant que d'arriver à la grande mer; toutes
. les eaux que nous passâmes vont de ce côté-là.
Ce fleuve traverse à l'occident une grande forêt,
et les Tartares ne montent jamais au delà vers le nord,
parce qu'en ce temps-là, qui est environ vers le com-
mencement du mois d'août, ils reprennent leur chemin
vers le midi. Si bien qu'ils ont un logement plus bas,
par pu les ambassadeurs passent en temps d'hiver.-
ous étions donc là en une grande peine, ne pouvant
•ouver ni bœufs ni chevaux pour notre argent ; à
la fin, après que je leur eus fait connaître le travail
que j'avais entrepris pour le bien commun du christia-
nisme, ils nous accommodèrent de bœufs et d'hommes ;
mais pour nos personnes, il nous fallut aller à pied.
C'était au temps qu'ils coupaient les seigles, car le fro-
ment n'y vient pas bien ; mais ils ont du millet en
abondance. Les femmes russiennes orneivl \^\3lt^ V^V.^^
ainsi que les nôtres, et bordent leurs rolû^a d^^xù^ \^
bas jusqu'aux genoux de bandes de vaVr el d'\i«tm\u^
52 VOYAGES EN ASIE
Les hommes portent des manteaux comme les Alle-
mands ; mais ils se couvrent la tête de certains bonnets
en feutre pointus et fort hauts. Nous cheminâmes trois
jours entiers sans trouver aucune habitation , étant fort
las, et nos bœufs aussi, ne sachant où nous pourrions
trouver les Tartares ; il nous arriva deux chevaux qu'on
nous avait envoyés en diligence, dont nous fûmes fort
réjouis. Notre guide et notre truchement montèrent
dessus pour aller découvrir de quel côté nous pourrions
trouver quelque logement. Enfin, au quatrième jour,
nous en trouvâmes avec autant de joie que ceux qui
après la tempête arrivent au port. Ayant pris là des
chevaux et des bœufs, selon que nous avions besoin,
nous poursuivîmes notre chemin de logement en loge-
ment, tant que nous parvînmes le dernier jour de juillet
jusqu'à celui de Sartach.
XVI
Du pays oîi était Sartach et des peuples qui
lui obéissent.
Tout le pays au delà du Tanaïs est très beau, rempli
de forêts et de fleuves du côté du nord. Il y a de grands
bois qui sont habités de deux sortes d'hommes. Les uns
s'appellent Moxel, qui n'ont aucune loi, et sont entiè-
rement idolâtres. Ils n'ont point de villes ni de villages,
mais seulement quelques cabanes çà et là dans les bois.
Ceux de cette nation avec leur seigneur avaient été tués
la plupart en Allemagne. Les Tartares les y avaient
menés ; et ils ont conservé de l'estime pour les Alle-
mands, et s'attendent bien d'être un jour délivrés par
eux de la servitude des Tartares. Quand quelque mar-
chand étranger arrive chez eux, il faut que celui chez
qui il descend le pourvoie de tout ce qui lui sera né-
cessaire tant qu'il y demeurera. Ils ont quantité de
pourceaux, de miel, de cire, de riches fourrures et
de faucons. Il y ei proche d'e\ii âL9A3Ax^^^^\sc^\^^ oj^v
s'appellent Merclas ; les Lalms\fts a^^^\\^\vVU%.\\^%V^'3>
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 53
sont sarrasins. Au delà d'eux est le fleuve Étilia (Volga),
qui est le plus grand que j'aie jamais vu : il vient du
nord et de la Grande-Bulgarie * ; il va droit au midi,
pour tomber dans un grand lac ou mer (Caspienne), qui
a plus de quatre mois de circuit, et dont je parlerai
ci-après. La dislance de ces deux fleuves du Tanaïs et
d'Étilia n'est pas grande dans les endroits et pays du
nord, où nous avons passé plus de dix journées, mais
vers le midi ils sont bien plus éloignés. Car le Tanaïs
s'embouche dans les Palus-Méotides, et l'Étilia dans
ce grand lac qu'il fait, avec plusieurs autres fleuves
qui s'y rendent de Perse. Au midi nous avions de très
grandes montagnes où habitent les Kergis (Kirghis), et
les Alains ou Acas, qui sont chrétiens et combattent
encore tous les jours contre les Tartares. Après eux,
vers ce grand lac ou mer, sont des sarrasins, qu'on
■ appelle Lesges, qui sont sujets des Tartares; puis on
trouve la Porte de fer^ que, dit-on, le grand Alexandre
fît faire pour empêcher les Barbares d'entrer en Perse;
j'en parlerai encore ci-après, d'autant que j'y passai à
mon retour. En tous les pays qui sont entre ces deux
fleuves, par où nous avons passé, habitaient autrefois
les Comans avant que les Tartares eussent occupé cette
région.
XVII
De la cour de Sartach et de sa magnificence.
Nous trouvâmes Sartach à trois journées du fleuve
Étilia, et sa cour nous sembla fort grande : car il a six
i. L'auteur entend par Grande-Bulgarie une région de Tancienne Scy-
thie qui s'étend vers le nord à l'ouest des monts Ourals. De lu seraient
venus, avec les invasions, les ancêtres des Bulgares actuels, qui 'se sont
fixés dans les Balkans et sur le bas Danube. On voit encore en effet sur
la rive droite de la Kama, aniucnt septentrional du Volga, les ruines
d'une ancienne cité de Bolgari, à laquelle ces peuples doivent leur nom.
2. Nom donné à la ville de Derbend, placée sur un défilé Irèa Ccé-
quenté, formé par un versant du Caucase et le rivage Ae\a. tact Ç»^%-
pienae. Une grande porte de fer, qui défend au xvord Y etiVtéft Ôl^ <i%W^
yiUe, lui a valu ce surnom.
I)i VOYAGES' EN ASIE
' - - -t
»
femmes,' et son fils aîné, qui habite proche de lui,. en a
deux ou trois, et chacune d'elles a une grande* maison
ou habilation,'qui contient pluS de deux mille chariots.
Notre guidé s'adressa à un certain chrétien nesto-
rieri* nommé Coyat, qui est un des principaux'de cette'
cour; il nous fit aller bien loin vers un seigneur
nommé Janna : c'est ainsi qu'ils appellent celui qui a
la charge de recevoir les- ambassadeurs. Ce Coyat lious
ordonna de le venir trouver vers le soir. Là-dessus
notre guide s'enquit de nous,' quels, présents nous
avions à lui faire; et il s'offensa fort quand il vit que
nous n'apportions rien pour cela. Étant introduits vers
ce seigneur, nous le trouvâmes assis en sa pompe et
magnificence, faisant jouer d'une guilare et danser
devant lui. Je lui exposai comment j'étais venu pour
voir son seigneur, et le priai qu'il nous aidât à lui
faire voir nos lettres. Je m'excusai de ne lui apporter
aucuns présents, ni à son maître , sur ce que j'étais
religieux, ne possédant ni ne recevant rien, et. ne tou-
chant même ni or, ni argent, ni aucune chose pré-
cieuse, excepté quelques livres et une chapelle (orne-
ments sacerdotaux) pour. le service divin; de sorte
qu'ayant quitté mon bien propre je ne pouvais être por-
teur de celui d^autrui. Lui, là-dessus, me répondit assez
bénignement que je faisais bien, étant religieux, de-
garder ainsi mon vœu, et qu'il n'avait point de besoin
du nStre, mais qu'il nous donnerait plutôt du sien, si
nous en avions besoin. Après cela, il nous fit seoir
et boire de leur lait; puis il nous pria de faire la bé-
nédiction pour -lui, ce . que nous fîmes. Entre autres,
choses il nous demanda qui était le plus grand sei-
gneur entre les Franks ou chrétiens occidentaux; je
lui répondis que c'était l'Empereur, s'il jouissaft pai-
siblement de lout ce qui lui appartient ; mais il me ré-
pliqua que non, et que. c'était plutôt le. roi de France.
Car il avait ouï parler de Votre Majesté par monsei-
gneur Baudouin de Hâinaut. Je trouvai là aussi un
'. Voy. Marco Polo, Wx- l", cbap. xv.
GUILLAUME DE RUURllQUÎS V 55
— ' — ; z •" • . '
frères chevaliers du Temple, qui avait été à Chypre
.. .ji avait co nié tout ce qu'il'avait vu.
Cela fait, nous retournâmes eu notre logement. Le
lendemain je lui envoyai un flacon de vin muscat, qui
s'était fort bien conservé le long du chemin, avec un .
panier plein de biscuit. Ce qu'il eut très agréable, et.il
retint nos serviteurs ce soir-là avec lui. Le jour sui- .
vant, il m'envoya dire que je vinsse à la cour et que*
j'apportasse les lettres du roi avec ma chapelle et mes
livres', d'autant que son seigneur voulait voir le tout.
Ce que nous fîmes, faisant porter une charrette pleine
de nos livrçs et des ornements de notre chapelle, avec
une autre de pain , de vin et de fruits. Étant arrivés
devant lui, il nous fît -exposer tous nos livres et orne-
ments; il y avait à l'entour de nous fprce Tartares,
chrétiens et sarrasins, tous à cheval. Ayant Inen re-
gardé tout, il nous demanda si nous voulions faire
présent de cela à son maître; je fus fort étonna de
cette parole, et, dissimulant le mieux que je pouvais
mon déplaisir, je lui répondis que je le suppliais de
faire en sorte que son seigneur voulût nous faire l'hon-
neur de recevoir ce pain, ce vin et ces fruits, non
comme un présent, étant si peu de chose^ mais par
manière de bénédiction, afin de ne venir les mains
vides en sa présence; qu'il pourrait voir les lettres du
roi mon seigneur et y apprendrait la cause pourquoi
nous étions venus vers lui, et qu'alors nous attendrions
son commandement et sa volonté. Que pour les orne-
ments de la chapelle , c'était chose sacpée, qu'il n'était
permis qu'aux prêtées de toucher. Alors il nous com-
manda de nous en revêtir et d'aller ainsi trouver son .
seigneur : ce que je fis, apr-ès m'ôtre revêtu des riches
ornements et chapes que nous avions, tenant en main
une fort belle Bible, que Votre Majesté m'avait donnée,
et un psautier très riche , qui était un présent, de la
reine, où il y avait dé très belles enluminures; mon
compagnon portait le missel et la croix , et notre clerc,
velu d'un autre paiement, prit VenceusoVr, eV xvovl^ ^\-.
rivâmes en cet équipage vefs son seiguewt 't^^vVîxOsv. \\%
S6 VOYAGES EN ASIE
levèrent une pièce de feutre qui était pendue devant
la porte, afin qu'il nous pût voir arriver eu cette céré-
monie. Alors ils commandèrent au clerc et au truche-
ment de fléchir le genou par trois fois; ce qu'ils ne
requirent pas de nous. Puis ils nous avertirent de
prendre soigneusement garde en entrant ou sortant de
ne toucher pas le seuil de la porte, et que nous chan-
tassions quelques cantiques de bénédiction pour leur sei-
gneur. Nous entrâmes donc entonnant un Salve refjina.
A l'entrée de la porte il y avait un banc, sur lequel
était du koumis et des tasses. Toutes ses femmes y
étaient venues ; et ses Moals ou Tartares nous pressaient
fort en entrant avec nous. Là Coyat prit l'encensoir
en main et le présenta à Sartach, qui le regarda fort
en le touchant; il lui fit voir le psautier, qu'il consi-
déra bien aussi avec sa femme, qui était assise auprès
de lui; après il lui montra la Bible et demanda si
c'était rÉvangile; je lui répondis que ce livre con-
tenait la sainte Écriture; et voyant une image, il
s'informa si c'était celle de Jésus -Christ, et je lui dis
que oui; car il faut remarquer que les chrétiens nes-
toriens et arméniens ne mettent jamais de figure de
crucifix sur leurs croix ; et il semble par là qu'ils ne
croient pas bien à la passion du Fils de Dieu ou qu'ils
en aient honte. Après quoi il fit retirer tous ceux qui
étaient alentour de nous afin de mieux voir tous nos
ornements. Alors je pris l'occasion de lui présenter
les lettres de Votre Majesté, avec les interprétations
en arabe et en syriaque; car je les avais fait traduire
en ces langues et caractères, étant à Acre, où il y
avait des prêtres arméniens, qui savaient le turc et
l'arabe, et le chevaher templier entendait le syriaque,
le turc et l'arabe. Cela fait, nous sortîmes pour
laisser nos ornements et nous en dépouiller, et les
interprètes vinrent avec Coyat pour déchiffrer nos
lettres. Sartach, ayant entendu ce qu'elles portaient,
reçut noire présent de pain, de vin et de fruits, et
nous ïît rendre nos ornera^enls el i\o?>\\n\^%*, V^xs^ç^^^
fui le jour de Saint-Pi erre-a\ix-\Àev\s.
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 57
XVIII
nent nous reçûmes commandement d'aller trouver
Baatu, père de Sartach.
lendemain malin , un certain prêtre, frère de
Lt, vint demander un petit vase où il y avait du
me, parce que Sartach le voulait voir, comme il
it, et nous le lui donnâmes, et sur le soir Coyat
> fit appeler, disant que le roi notre maître avait
. une lettre civile et honnête à son maître , mais
. y avait certaines choses difficiles à faire , h quoi
'osait toucher sans le conseil de son père Baalu;
insi il nous le fallait aller trouver, et cependant
aisser les deux chariots, avec tous les ornements
!S livres, que son seigneur Sartach voulait voir plus
iculièrement et à loisir. Ce qu'ayant entendu, je
>çonnai aussitôt qu'il y avait quelque mauvais
ein caché là-dessous; et sur cela, je lui dis que*
5 laisserions sous sa garde non seulement les deux
iots qu'il demandait, mais aussi les deux autres
nous avions encore. Il nous répondit qu'il ne de-
dait pas ceux-là, que nous en fissions ce que
; voudrions. Je lui dis que cela ne se pouvait
rer ainsi, mais que nous lui laisserions le tout
disposition ; alors il nous demanda si nous vou-
» demeurer en ce pays-là; je lui dis que s'il avait
entendu les lettres du roi mon maître, il pouvait
r que c'était notre intention; sur quoi il nous
lit que, cela étant, nous avions besoin d'être fort
blés et patients; et ainsi nous le quittâmes ce
là. Le lendemain il nous envoya un prêtre nes-
n pour les chariots, et nous les lui fîmes mener
quatre. Le frère de Coyat vint au-devant de nous
para toutes nos bardes d'avec ee que nous avions
§ le jour précédent à la cour, qu'il pxil coycvkv^
à sol, à savoir les livres et les vèleïn.etv\.s*, ÇaO^^X.
'commandé que nous portassions avec wom^ V.^^'3»
1
58 VOYAGES EN ASIE
les vêtements sacrés dont nous nous nous étions re
tus devant Surtach, afin de nous en vêtir aussi' c
vant Baatu, -s'il était besoin. Cependant le prêtre nous
. ôta tout dé force, disant que puisque nous avions
apporté tout cela à Sarlach, pourquoi le voulions-
nous porter, encore à Baatu? Comme je lui en voulais
rendre raison, il me dit que je n'en parlasse pr"
davantage : ce qu'il nous fallut "souffrir patiemmec
n'ayant aucun accès près de Sarlach-, et personi
qui nous en fit justice. Je craignais assez de me
truchement qu'il n'eût rapporté quelque chose autre-
ment que je ne l'avais dit; outre que je savais bien
qu'il eût bien désiré que nous eussions fait un présent
h Sartach du tout. Mais je me .consolai en une chose,
c'est qu'aussitôt que je reconnus -leur désir, je relirai
secrètement la Bible et quelques auttes livres que
j'aimais le mieux. Pour le psautier de la reine, je ne
pus pas en faire de même, d'autant qu'on l'avait
trop remarqué pour ses dorures et belles enluminures.
Nous retournâmes donc en notre logement avec nos
deux chariots de reste. Incontinent après cela arriva
celui qui venait pour nous mener vers Baatu ; il voulait
qu'en diligence nous nous missions en chemin. Mais
je lui dis que je ne voulais en aucune manière mener
nos oharipts; ce qu'ayant rapporté. à Coyat, il nous
envoya dire quB nous les lui laissassions avec notre
garçon ; ce que nous fîmes.
Nous prîmes notre route vers l'orient pour aller
trouver Baatu, et en trois journées nous vînmes au
fleuve Étilia, dont voyant les grosses eaux, je m'é-
tonnai fort qu'il en pût venir du nord en ausgi
grande abondance. Avant que de partir de la cour
de Sartach, je fus averti par Coyat et par plusieurs
autres de cette cour que je me gardasse bien de dire
que Sartach fût chré.tien, mais Moal ou Tartare seule-
ment; ils croient que le nom de chrétien et ch'r
tienté est un nom de pays et de nation, et ces gens-
sont montés à une telle arrogance, que, encore que
peut-être ils aient quelque créance de Jésus-Christ, i'
GUILLAUME DE RUBllUQUlS 59
nient pas toutefois être appelés chrétiens, mais
Is seulement , qui est le nom qu'ils veulent exalter
par-dessus toutes choses ; ils ne veulent pas non plus
qu'on les appelle Tartares, d'autant que les vrais Tar-
tares ont été un autre peuplé, comme je le dirai plus
loin, suivant ce que j'en ai appris.
XIX
L'honneur que Sftrtach, Mangu-Khan, et Ken-Khan font
aux chrétiens; l'origine de Cingis et des Tartares.
Du temps que les Français prirent la ville d'Antioche-
(en 1097),' il y avait pour monarque, en ces parties sep-
tentrionales, un prince nommé Ken-Khan : Ken était son
nom propre, et Khan un titre de dignité, qui a la
même signification que devin, car ils appellent tous les
devins khan ; de là leurs princes ont pris ce nom , parce
que leur charge est de gouverner les peuples par le
moyen des augures; de sorte qu'on lit aux histoires
d'Antioche que les Turcs envoyèrent demander secours
à -Ken-Khan contre lés Franks, d'autant (jue les Turcs
sont eux-mêmes venus de ces pays-là. Ce Ken-Khan
était roi du Cara-Galhay, c'est-à-dire « noir Galhay »
(« cara » signifie noir, et n Cathay » est un nom de pays),
pour le distinguer d'-un autre Cathay (la Chuie) qui est
vers l'orient, le long de la mer, dont je parlerai ci-
après. Ce Gathay-là est au dedans de certaines monta-
gnes par où j'ai passé, avec une grande campagne où
était autrefois un grand prêtre nestorien, qui était sei-
gneur d'un peuple nommé Nayman, tous chrétiens nes-
loriens. Ce Ken-Khan étant mort, ce prêtre nestorien
s'éleva et se fit roi. Tous les nestoriens l'appelaient le
roi Prétre-Jean, et disaient de'lui des choses merveil-
leuses, mais beaucoup plus qu'il n'y avaiten effet. Car
c'est la coutume des nestoriens venant de ces pays-là
défaire un grand bruit de peu de chose, ainsi qu'ils ont
faif courir partout que Sartach était chrétien, aussi
60 VOYAGES EN ASIE
bien que Mangu-Khan* et Ken-Khan, pour ce.„
lement qu'ils font plus d'honneur aux chrétiens
tous les autres; toutefois il est très certain qu'i^
sont pas chrétiens.
Ce Prêtre-Jean était fort renommé partout, que
quand je passai par son pays, personne sinon quel
nestoriens ne savait qui il était. En ces pacages hal
Ken-Khan; j'y ai passé aussi à mon retour. Pr
Jean avait un frère fort puissant, prêtre comme
nommé Une, ou Vut , qui habitait au delà des me
gnes de Gara-Gathay; il y avait entré ces deux c
environ trois semaines de chemin. Ce frère était
gneur d'une habitation ou logement nommé Cai
rum, et avait sous sa domination une nation de
toriens appelée Krit-Merkit. Mais leur prince, a;,^-..
abandonné la foi de Christ, devint idolâtre, tenant près
de soi des prêtres des idoles, qui sont tous sorciers
et qui invoquent les diables. Au delà de ce pays, ù
environ douze ou quinze journées, étaient les pâtu-
rages des Moals, pauvres et misérables gens, sans chef,
sans loi, ni religion aucune, sinon celle des augures
et sortilèges, à quoi tous les peuples de ces régions-
là sont fort adonnés. Près de ces Moals habitaient
d'autres peuples aussi misérables, appelés Tartares.
Le roi Prêtre-Jean étant mort sans enfants, son frère
Une lui succéda et se fit appeler Khan. En ce temps
il se trouva un certain homme de Moal, nommé Cin-
gis. 2, maréchal de son métier, qui se mit à courir sur
les terres de Une-Khan, et en emmena force trou-
peaux de bêtes; si bien que les pâtres allèrent s'en
plaindre à leur maître, qui aussitôt assembla une
grande armée et entra dans les terres de Moal pour
attraper Cingis ; mais celui-ci s'enfuit parmi les Tar-
tares, où il demeura caché quelque temps. Vut fit
un grand butin sur les terres de Moal et des Tartares,
i. Man^ou- Khan, empereur mongol (prédécesseur de Koubilaï-Khan,
à la cour duquel vécut Marco PoVoy rêgua. de il^Q vv 1259.
2. Le futur Tcheiigis-Khan, \e Gcngva-K\xv)itv OiÇi uosXù^Vwt^.'î..
GUILLAUME DE RUBUUQUIS 61
> s'en retourna chez soi. En ces entrefaites Cingis,
ime adroit, parla souvent à ceux de Moal et aux
tares, leur remontrant comme quoi, étant sans
f, leurs voisins en venaient aisément a bout et les
>rimaient. Ces peuples, considérant cela et y pre-
it goût, rélurent pour leur capitaine, qui amassa
;sitôt quelques troupes, et s'alla jeter sur les terres
Vut, qu'il vainquit en bataille et contraignit de se
irer au Calhay. Cingis prit une des filles de Vut
Il donna pour femme à un de ses fils, qui devint
isi père du grand khan Mangu, qui règne aujour-
lui. Ce Cingis donc envoyg, de tous côtés ses Tar-
es pour faire la guerre , ce qui a rendu leur nom
célèbre partout; mais la plupart enfin y périrent;
sorte que maintenant ceux de Moal veulent faire
rdre la mémoire de ce nom-là et y substituer le
ir. Le pays où ils parurent premièrement et où est
core maintenant la principale cour de Cingis-Khan,
appelle Mancherule ; mais parce que la Tartarie est
oprement le pays d'où ils commencèrent à faire
irs conquêtes partout aux environs, ils tiennent
lintenant cette région-là pour la plus considérable
leur domination; et c'est là où ils font l'élection
leur Grand Khan.
XX
le Sartach, des Russiens, Hongrois et Alains et de
la mer Caspienne.
Pour ce qui est de Sartach, je ne saurais réellement
re s'il est chrétien ou non. Ce que je sais bien, c'est
l'il ne veut pas ê*re appelé chrétien, et il me semble
en plutôt qu'il se moque des chrétiens et qu'il les
léprise. Il fait sa demeure en un lieu par où les chré-
ens, les Russiens, Bulgares, Soldains, Kerkis, Alains
autres passent , quand ils vont porter des ^T^sewt?.
fa cour de son père Baatu ; c'est alors qu'*\\ iaÂV \\\5.^
cas d'eux; mais s'il j passe des Sarrasins qv\\ eiv^o^-
62 VOYAGES EN ASIE-
lent davantage , il les expédie bien plustôt et leur fait
plus de faveurs. Il tient, aussi près de soi des prêtres,
nestoriens, qui chaîilent leur iDffice et font autres dé-
votions à leur mode. Il y a un autre capitaine sous
Baatu, nommé Berka pu Berla, qui a ses pâturages
vers la Porte de fer, où est le grand passage de tous
les Sarrasins qui viennent de Perse et de Turquie, pour
aller vers Baatu et lui porter -des présents; mais il est
sarrasin, car il ne permet pas en toutes ses terrés qu'on
mange de la chair de pourceau. A* notre retour, Baatu
lui avait commandé de changer de derneure et d'aller
se mettre au delà d'Étilia vers l'orient, ne voulant pas
que les ambassadeurs des Sarrasins passassent par
ses terres, à cause de Tintérêt qu'il y. avait.
Les quatre jours que nous demeurâmes en la cour
de- Sartach , nous n'eûmes aucune provision de man-
ger ni de boire, sinon une seule fois, qu-on nous
donna un peu de koumis. Gomme nous étions en
chemin pour aller vers son père, nous fûmes en grande
appréhension. 'Les Russiens, Hongrois et lesAlains
leurs sujets, dont il y a bon nombre parmi eux, se
mettent ensemble par bandes de vingt et trente-à la
'fois; ils vont courant la. campagne avec leurs arcs et
flèches, tuent tous ceux qu'ils rencontrent la nuit, Se
cachant de jour; et quand ils sentent que kurs che-
vaux sont trop harassés, ils vont la nuit en prendre
d'autres qui paissent par la campagne , et en emmè-
nent chacun un où deux, afin de s'en repaître en un
besoin, s'ils ont faim. Notre guide craignait la rencon-
tre de cette canaille-là, et je crois que nous fussions
morts de faim en ce voyage, si nous n'eussions .porté
avec nous un peu de biscuit, qui nous servit bien.
Enfin nous arrivâmes ad grand fleuve Élilia, qui est
q.uatre fois plus grand que la Seine, très profond, et
vient de la Grande-Bulgarie, qui est vers le nord, pour
se rendre en un grand lac, ou plutôt mer, qu'ils appellent
de Hircàii ^, à cause d'une certaine ville ainsi nommée,
y. La mer Caspienne a été jadis açpeiVée Hircamenne.
■ *
GUILLAUME DE RUBRUQUIS .63
^st sitiiée sur son rivage du côté de la Perse.
s Isidore de Séville (chroniqueur du septième siècle)
pelle mer Caspienne, d'autant que les monts Cas-
[18 et la Perse la bornent au midi, et qu'elle a à
.™ient les montagnes de Musihet ou des Assassins*,
i sont contigus aux Caspiens. Au nord elle a cette
mde solitude où sont maintenant les Tartares.
si de ce côté-là qu'elle reçoit TÉtilia , qui croit et
nde le pays en été, comme le Nil fait TÉgypte.
e a à l'occident les montagnes des Alains, les Portes
fer et les montagnes des Géorgiens. Cette m«r est
ne environnée de montagnes de trois côtés, mais au
-^d elle n'a que de rases campagnes. On peut en faire
our en quatre mois de chemin. Ce qu'en dit Isidiore,
e ce soit un golfe venant de la mer, "n'est pas vrai, car
e ne louche l'Océan en aucun endroit, mais elle est
ite environnée de terre 2.
XXI '
De la cour de Haatu et comment il nous reçut.
but ce pays-là-, depuis le côté occidental de celte
r, où sont la Porte de fer et les montagnes des Alains,
qu'à Tocéan Septentrional,- et les Palus-Méoti.des,
entre le Tanaïs, s'appelait anciennement Albanie,
au rapport d'Isidore, il y avait des chiens si grands
i furieux qu'ils résistaient aux taureaux et tuaient
lions. Ce qui se trouve encore véritable aujour-
li (l'ayant entendu de ceux qui y ont \oyagé), c'est-
vers la mer Septentrionale ils se servent de chiens •
ime de bœufs pour tirer leurs charrettes, tant ces
maux sont forts et puissants. En cet endroit donc,
nous arrivâmes sur la rivière d'Ètilia, il y a un
jement tout neuf que les Tartares y ont fait, et où
elques Russiens sont mêlés avec eux, afm de servir
. Voy, dans Marco-Polo7 Uv. I*', chap. xxviii, l'histoire du Vieui de
loDtagne. . • "
Nous trouvons ici les premières notions précises donuê<ia eut t^Wc
64 VOYAGES EN ASIE
au passage des ambassadeurs allant et venant à la cour
de Baatu, qui est située par le rivage opposé.
Nous descendîmes dans une barque depuis ce loge-
ment jusqu'à sa cour, et depuis ce lieu-là jusqu'aux
bourgs et villages de la Grande-Bulgarie, vers le nord,
il y a cinq journées. Je me suis souvent étonné comment
le diable y avait porté la fausse loi de Mahomet : car de-
puis la Porte de fer, qui est à l'extrémité de la Perse, il
y a plus de trente journées de marche, en montant les
déserts le long d'Étilia, jusqu'en ces pays de Bulgarie la
Grande, oiiilne se trouve aucun village, sinon quelques
cabanes et hameaux, là oii l'Étilia entre dans la mer.
Ces Bulgares sont de très méchants mahométans, et
plus opiniâtres en leur loi que tous les autres. Quand
nous arrivâmes à la cour de Baatu, je fus surpris de
voir sa maison seule étendue comme une très grande
ville, et une multitude de peuples occupant plus de trois
ou quatre lieues. Et comme autrefois le peuple d'Israël
savait chacun de quel côté il devait dresser ses taber-
nacles , aussi ceux-ci savaient en quel endroit des en-
virons de la cour ils se devaient poser, quand ils arrê-
taient leurs cabanes et maisons roulantes. Si bien que
cette cour, ou maison principale du seigneur, s'appelle
en leur langue « curia orda », c'est-à-dire la cour du m
lieu, à cause qu'elle est toujours au milieu de toL_
leurs hommes, quoique personne n'ose loger à son
midi, qui est laissé complètement libre, d'autant que ses
portes s'ouvrent de ce côté-là ; mais ils s'étendent tous
à droite ou à gauche tant qu'il leur plaît, selon que les
lieux le permettent, pourvu qu'ils ne se mettent point
devant ni à l'opposite de la cour. Nous fûmes conduils
vers un certain sarrasin, qui ne nous lit point donner
de vivres. Le lendemain nous allâmes à la cour, où Baatu
avait fait élever une grande tente, parce que la maison
n'était pas capable de tenir tant d'hommes et de femmes
qui y étaient rassemblés.
Notre guide nous avertit de ne dire rien jusqu'à
que Baatu nous le commandât, et qu'alors nous poi
rions parler, mais en peu de mots. Il nous demandé
GUÎLLAtME DE RUBRUQUIS 6îi
re Majesté avait déjà envoyé des ambassadeurs en
1 pays; je lui répondis que vous en aviez envoyé vers
n-Khai>, et que vous n'en eussiez envoyé aucun ni
.•s lui ni vers Sartach, si vous n'eussiez cru qu'ils
lient chrétiens. Que si vous nous y aviez envoyés, ce
.n était point par crainte d'eux, mais pour les féliciter
sur ce que vous aviez entendu qu'ils étaient bons chré-
tiens. Alors il nous mena en son pavillon, et on nous
avertissait toujours de nous garder bien de toucher les
jrdes qui tenaient cette tente attachée, parce qu'ils
estiment comme- le seuil de la maison. Nous demeu-
imes là nu-pieds, en* notre habit, la tête décou-
»rte, et en spectacle, à la vue de tous. Après, nous
mes introduits jusqu'au milieu de cette tente, sans
Ton exigeât de nous que nous fissions aucune révé-
nce en fléchissant le genou, comme les ambassadeurs
nvoyés vers eux ont coutume -de faire.
Nous demeurâmes en la présence de Baalu environ la
ngueur d'un Miserere, et tous gardaient un grand
ence. Baalu était assis sur un haut siège- ou trône de
grandeur d'un lit et tout doré, auquel on montait
r trois degrés; près de lui était, une de ses femmes ;
5 autres hommes étaient assis à droite et à gauche
cette dame. Comme les femmes n'étaient pas assez
ur remplir un des côtés (car il n'y avait là que
lies de Baatu), les hommes remplissaient le reste de
place. A l'entrée de la tente était un banc, sur lequel
y avait du koumis et- de grandes tasses d'or et d'ar-
nt enrichies de pierres précieuses. Baatu nous regar-
Âl fort, et nous le considérions aussi avec attention,
me parut qu'il était d'assez grande taille. Son visage
était un peu rougeàlre. Enfin il ma fît commandement
de parler ; alors notre conducteur nous avertit de flé-
ir les genoux et de lui parler ainsi. Je pliai donc un
nou en terre, comme devant un homme, mais il me
t signe que je les pliasse tous deux : ce que je fis,
osant lui désobéir en cela; sur quoi m'imaginant que
priais Dieu, puisque je fléchissais ainsi les deux ge-
lux, je commençai ma harangue par ces. paroles:
\i
66 VOYAGES EN ASIE
« Monseigneur, nous prions Dieu, de qui tous biens
procèdent, et qui vous a donné tous ces avantages tem-
porels, qu'après cela il lui plaise vous donner aussi les
célestes, d'autant que les uns sont inutiles et vains sans
les autres. » Il écouta cela fort attentivement. J'ajoutai
déplus : « Vous devez savoir, monseigneur, lui dis-je,
que vous n'aurez jamais ces derniers si vous n'êtes chré-
tien ; car Dieu a dit lui-même que qui croira et se fera
baptiser sera sauvé, mais qui ne croira pas sera con-
damné. )> A ces mots il sourit modestement, et tous
les Moals commencèrent à frapper des mains et à se
moquer de nous; de quoi mon truchement eut grande
crainte, lui qui me devait encourager à n'avoir point de
peur. Après qu'on eut fait silence, je lui disque «j'étais
venu vers son fils, parce que nous avions ouï dire qu'il
était chrétien, et que je lui avais apporté des lettres de
la part du roi de France, mon souverain seigneur ».
Ayant ouï cela, il me fit lever debout, s'enquit du nom
de Votre Majesté, de ceux de mes compagnons et de
moi, et mon interprète les lui fit mettre par écrit. Il
me dit encore qu'il avait entendu que Votre Majesté
était sortie de son pays avec une armée pour faire la
guerre. Je lui répondis qu'il était vrai, mais que c'était
pour la faire aux Sarrasins qui occupaient la sainte
cité de Jérusalem, et qui profanaient la maison de
Dieu. Il me demanda aussi si jamais vous lui aviez
envoyé des ambassadeurs. Je lui dis que non. Alors
il nous fit seoir et donner de leur lait à boire, ce qui
est considéré comme une grande faveur. Comme je
regardais fixement en terre, il me commanda de lever
les yeux, voulant nous mieux considérer, et peut-être
était-ce par sortilège et superstition. Car c'est un mau-
vais présage pour eux quand quelqu'un assis devant
eux demeure triste et la tête baissée, surtout quand
il appuie la tête sur sa main. Après cela, nous sor-
tîmes de là, et peu après notre guide vint, qui nous
mena à notre logement, et nous dit qu'il savait que le
roi mon maître demandait que nous demeurassions en
ces pays-là; mais que Baatu n'osait rien faire de cela
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 67
sans le su et la permission de Mangu-Khan; de sorte
qu'il était nécessaire que mon truchement et moi l'allas-
sions trouver, et que mon compagnon, avec notre
garçon, retourneraient vers Sartach, pour attendre
notre retour. Alors mon bonhomme de truchement
se mit à pleurer et se plaindre, se tenant comme perdu.
D'un autre côté mon compagnon protestait qu'il se lais-
serait plutôt tuer que de se séparer de moi. Je dis aussi
que je ne pouvais pas aller sans lui, et que nous avions
bien besoin de deux serviteurs avec nous; que s'il arri-
vait qu'un de nous devint malade, je ne pourrais pas
demeurer seul. Notre truchement retourna à la cour, et
rapporta le tout à Baatu, qui commanda que les deux
■rôtres, à savoir mon compagnon et moi, allassions
isemble, avec notre interprète, et que le clerc retour-
àt vers Sartach. Cela nous étant rapporté, je voulais
.jsister pour notre clerc aussi, afin qu'il vînt avec nous ;
mais le truchement me dit qu'il n'en fallait pas parler
davantage, puisque Baatu l'avait ainsi ordonné, et qu'il
n'oserait plus retourner à la cour pour cela. Pour le
clerc, nommé Goset, il avait eu seulement vingt-six
pièces de monnaie par aumône, et rien de plus : il en
retint dix pour lui et pour son garçon, et les autres
seize nous furent apportées par le truchement. Nous
nous séparâmes de la sorte, avec force larmes de part
et d'autre, lui s'en retournant vers Sartach, et nous
demeurant là pour achever notre voyage.
XXII
De notre voyage à la oeur de Mangu-Khan.
Notre clerc retourna à la Cour de Sartach, où il ar-«
riva la veille de TAssomptiouj et le lendemain les
prêtres nestoriens ne nlanquèrent pas de se revêtir de
nos ornements sacerdotaui, en la présence de Sartach,
ainsi que nous sûnles depuis. Pour nous, on nous fit
aller en un autre logenienl, dû on devait nous pourvoir
de vivres et de chevaux; mais d'autant que nous
68 VOYAGES EN ASIE
n'avions rien de quoi donner au maître du logis, il-s'en
acquittait fort mal. Nous suivîmes Baatu avec nos cha-
riots le long de l'Étilia cinq semaines durant; quelque-
fois mon compagnon était si pressé de la faim, qu'il
me disait, en pleurant, qu'il pensait ne trouver jamais
de quoi manger. Le marché suit toujours la cour de
Baatu; mais il était si loin de nous, que nous ne pou-
vions y aller; car nous étions contraints d'aller à pied,
faute de chevaux. Alors nous rencontrâmes certains
Hongrois* qui avaient été clercs, et dont l'un d'eux sa-
vait encore beaucoup de chants d^'Église par -cœur.
Lès autres -Hongrois le prenaient pour un prêtre et le
faisaient venir au service de leurs morts. Un autre était
assez bien instruit en la grammaire et entendait tout
ce que nous disions en latin, mais il ne savait pas bien
répondre. Ces bonnes gens nous furent d'une grande
consolation, nous donnant du koumis à boire, et quel-
quefois de la chair à manger. Ils nous demandèrent
quelques livres, mais nous n'en avions point à donner,
car il ne nous était resté que notre Bible et notre bré-
viaire; de sorte que je fus fort côntristé de ne pouvoir
satisfaire à leur désir ; je leur dis que, s'ils me voulaient
donner du papier, je leur écrirais beaucoup de choses
tant que nous serions là; ce qu'ils firent, et je leur
écrivis tout roffice de la Vierge et celui des Morts. Cer-
tain jour un Goman se joignit à nous, qui nous salua
en paroles latines. Je lui rendis son salut, m'étonnant
fort de cette rencontre, et lui demandai de qui il avait,
appris cette langue ; il me répondit qu'il avait été bap-
tisé en Hongrie par un de nos frères, qui lui avait ap-
pris le latin. Il nous dit aussi que Baatu s'était fort
enquis de lui qui nous étions, etqu'iLlui avait conté
au long tout ce qui regardait noire ordre et nos sta-
tuts.
Un jour je vis Baatu et tous ses gens à cheval, et
tous les seigneurs et principaux aussi à cheval avec
lui; ils n'étaient pas" en tout plus de cinq cents che-
l. Du pays d'où sont venus les Huns. — Voy. au chapitre suivant.
GUILLAUME DE RUBRUQUIS . 69
ux, selon que j'en pus juger. Enfin vers la fête de
'.altation de La. sainte Croix, un des riches et princi-
IX de Moal vint à nous dont le père étail chef de
Ile hommes, ce qu'ils appellent « millénaire », condi-
h très élevée.; il nous dit qu'il avait charge de nous
aduire vers Mangu-Khan, et qu'il y avait bien quatre
mois de chemin à faire, et en un temps où le froid était
^i grand que souvent il faisait fendre les arbres et les.
pierres; qu'ainsi nous considérassions si nous pour-
rions bien le supporter. Je lui répondis que j'espé-
rais, avec là grâce de Dieu, que nous pouvions bien
supporter ce que les autres hommes enduraient. Alors
il nous dit que si nous ne pouvions le souffrir, il nous
laisserait par les chemins; à quoi je répondis que cela
ne serait pas juste, puisque nous n'allions pas là de
nous-mêmes, mais par ordre de son maîlre qui nous
y envoyait; et que partant il ne devait pas nons aban-
'lonner, puisque nous lui étions donnés en charge. Là-
ssûs il nous dit que nous n'eussions point de souci, et
le tout irait bien. Après quoi, il se fit montrer tous
js vêtements, bardes et bagages, et il fit laisser en
garde ce qui lui sembla le moins nécesst\irè, entre les
mains de notre hôte. Le lendemain on nous fit ap-
porter à chacun une grosse casaque fourrée de peaux
de mouton, et des chausses de même, avec des bottes
à leur mode, des galoches de feutre et des manteaux
de même fourrure, comme Ils ont coutume de les por-
ter en campagne. Le lendemain de la Sainte-Croix nous
nous mîmes en chemin tous à cheval, avec trois guides,
et allâmes toujours vers l'orient jusqu'à la Toussaint,
et par tous ces pays-là habitaient les Gangles, que l'on .
dit être venus des anciens Romains. A niain gauche,
vers le no'rd, nous avions la Grande-Bulgarie, et au
midi, à droite, la m.er Caspienne. .
{
70 VOYAGES EN ASIE
XXIII
Du fleuve Jagag et de divers pays et nations de
ce côté-là.
Ayant cheminé environ douze journées depuis le
fleuve Étilia, nous trouvâmes une autre grande rivière,
nommée Jagag, qui vient du septentrion et du pays
de Pascatir, et s'embouche en cette mer *. Le langage
de ceux de Pascatir et des Hongrois est le même; ils
sont tous pâtres, sans aucunes villes ni bourgades;
du côté de l'occident ils touchent à la Grande-Bulgarie.
Depuis ce pays-là vers l'orient, en ce côté septentrional,
on ne trouve plus aucune ville ; de sorte que la Petite-
Bulgarie est le dernier pays où il y en ait. C'est de ce
pays de Pascatir que sortirent autrefois les Huns, qui
depuis furent appelés Hongrois, et cela est proprement
la Grande-Bulgarie.
Nous cheminâmes par la terre des Cangles depi""
la Sainte-Croix jusqu'à la Toussaint, et chaque jou
née était comme depuis Paris jusqu'à Orléans, selon
que j'en puis juger, et quelquefois plus encore, selon
la commodité des chevaux que nous trouvions à
changer. Quelquefois nous en changions deux et trois
fois par jour, et d'autres fois aussi nous allions deux et
trois journées sans en pouvoir trouver de frais, parce
qu'il n'y avait aucune habitation ; alors nous allions
plus lentement. Le plus souvent les chevaux n'en pou-
vaient plus avant que de pouvoir arriver à quelque
autre logement ; c'était alors à nous à fouetter et frap-
per nos chevaux, à charger nos hardes d'un cheval sur
un autre, à changer nous-mêmes de chevaux, et quel-
quefois même d'aller deux sur le même.
1. L'Oural (?)
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 71
I j ^1 m a *
XXIV
De la faim, de la soif et des autres misères que nous
souffrîmes en ce voyage.
Il est impossible de dire combien en tout ce chemin
nous endurâmes de faim, de soif, de froid et de lassi-
tude : car ils ne nous donnaient à manger que sur le
soir ; le matin ils ne donnaient qu'un peu à boire avec
un peu de millet. Le soir ils nous donnaient de la
viande, à savoir quelque épaule de mouton avec les
côtes, et du potage par petite mesure; et le boire en
proportion. Quand nous avions du potage de chair,
nous étions bien traités, et ce boire-là me semblait
très doux, très agréable et fort nourrissant. •
Les vendredis je jeûnais jusqu'à la nuit sans rien
aler, et j'étais contraint de manger en tristesse et
uleur des chairs à demi cuites, et quelquefois presque
les, parce que le bois manquait pour faire du feu,
•sque nous nous arrêtions à la campagne et que
JUS descendions de nuit, d'autant que nous ne pou-
vions pas bien ramasser les fientes des chevaux et des
bœufs, et que difficilement nous trouvions d'autres
matières propres à faire du feu, sinon par hasard
quelques épines de-ci ou de-là. 11 se trouve aussi quel-
quefois du bois le long des rivières, mais il est fort rare.
Au commencement notre conducteur nous méprisait
tous et se fâchait de mener de si chétives et misérables
personnes. Mais après qu'il nous eut un peu mieux con-
nus, il nous ramenait par les cours et logements des
plus riches Moals, qui nous obligeaient de prier Dieu
pour eux.
Touchant ce Cingis dont j'ai déjà parlé, et qui fut leur
premier khan ou roi, il faut savoir qu'il eut quatre
fils, desquels sont sortis plusieurs princes et chefs, qui
tous ont aujourd'hui de grandes cours, eVlOM^^X^^^^xvt's»
étendent de plus en plus leurs habilalVoivs ÔLa.\V3» ç.^V\.Ç;
vaste solitude, qui est comme une grande ra^x.
72 ' VOYAGES EN ASIE
; . , .
Notre conducteur nous faisait donc passer, paries
'cours de plusieurs de ces seigneurs, qui tous s'éton-
naient de ce que nous ne vôuliojis recevoir ni or,
argent, ni riches vêtements. Ils- nous demandaibm,
entre autres choses de notre grand pape, s'il était si
vieux que Ton leur disait : car on leur donnait à en-
tendre qu'il avait plus de cinq cents ans. De plus s'il y
avait beaucoup de brebis, bœufs et chevaux dans
notre pays. Quand nous leur parlions de la grande
mer Océane, ils ne pouvaient comprendre comment
elle n'avait point de bout.
La veille de la Toussaint, nous laissâmes le chemin
vers l'orient, et au septième jour nous découvrîmes
certaines montagnes très hautes vers le midi, et en-
trâmes dans une campagne qui était arrosée d'eaux
comme un jardin, et y trouvâmes des terres bien
cultivées. A l'octave àe la Toussaint nous arrivâmes à
un logement et bourgade des Sarrasins, nommée Ken-
kat, dont le capitaine-sortit dehors pour venir au-devî
de notre guide, avec de la cervois'e Qt des tasses : c'
leur coutume que de toutes les villes et bourgs sujets
du Khan on sort au-devant des gens de Baatu et
Mangu-Khan, pour leur présenter à boire et à manger.
Ils allaient sur la glace, et avant la fête de saint Michel •
(29 septembre), nous avions vu de la gelée dans le
désert. Je demandai à nos gens le nom de ce pays-là ;
mais ce territoire étant bien éloigné du leur, ils ne me
surent rien dire que le nom de la ville, qui était fort
petite. Là un grand fleuve venant des montagnes ar-
rosait tout le pays, et ils s'en servaient selon qu'ils en
avaient besoin, pour en conduire les eaux où ils vou-
laient; et ce fleuve ne se rendait en aucune mer, m?*
se perdait en terre, et faisait force marécages. Je vis
des vignes et bus de leur vin.
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 73
XXV
la mort de Ban et de l'habitation des Allemands en
ces pays-là.
Le jour suivant nous arrivâmes à un autre logement
plus proche des montagnes; j'appris aussi qu'alors
nous avions passé la mer où entre TÉtilia. Je m'enquis
aussi de la ville de Talas, où il y avait des Allemands
sujets de Bury, dont j'avais ouï parler par l'un de nos
frères ; je m'en étais aussi informé aux cours de Sartach
et de Baatu, mais je n'en avais pu apprendre autre
chose, sinon qu« leur seigneur Ban avait été tué à celle
occasion. Il n'était pas en un trop bon pacage \, et un
jour étant un peu chargé de boisson, îl disait aux
siens : « Ne suis-je pas de la race de Cingis-Khan
ssi bien que Baatu (dont il était le neveu ou le
pe), et pourquoi ne puis-je aller aux pacages d'Étilia
nme lui? » JCes paroles -lui ayant été rapportées,
.atu écrivit aux hommes de Ban qu'ils ne manquas-
nt pas de lui amener leur maître lié et garrotlé, ce
qu'ils firent; et Baatu, le voyant, lui demanda s'il était
vrai qu'il eût dit cela : ce qu'il confessa, en s'excusant
qu'il était ivre alors, car leur coutume est de par-
donner aisément aux ivrognes. Mais Baatu, sans rien
considérer, après lui avoir reproché comment il avait
été si hardi'de proférer son nom en son ivresse, lui fit
couper la tête sur-le-champ.
Nous allâmes ensuite vers l'orient droit à des mon-
^nes, et dès lors nous commençâmes à entrer
rmi les gens de Mangu-Khan, qui, partout où nous
sions, venaient chanter et battre des mains d.evant
re conducteur, d^autant qu'il était envoyé par
itu. Ils se ren^dent cet honneur les uns aux autres,
sorte que les gens de Mangu reçoivent de cette m'a-
1. Pâturage. — U faut se rappeler que les chefs visités par nos voya-
urs ont des troupeaux pour principale richesse.
\
74 VOYAGES EN ASIE
nière ceux qui vleanenl de Baatu, et ceux de Baatu en
font de même à ceux de Mangu ; toutefois ceux de
Baatu semblent tenir le dessus et n'obéissent pas si
bien à tout que les autres.
Peu de jours après nous entrâmes dans les monta-
gnes où habitaient ceux de Cara-Cathay, et là nous
trouvâmes un grand fleuve, qu'il nous fallut passer
dans une barque ; de là nous descendîmes en une vallée,
où je vis un château ruiné ; les murs n'étaient que de
terre, et le pays était cultivé. Nous trouvâmes une
ville appelée Equius, où étaient des Sarrasins qui par-
laient persan, encore qu'ils fussent fort loin de la
Perse. Le jour suivant, ayant achevé de traverser ces
montagnes, qui étaient une branche des plus grandes
vers le midi, nous entrâmes en une très belle plaine
qui avait de hautes montagnes à main droite, et comme
une mer ou grand lac de quinze journées de circuit à
gauche*. Cette plaine était arrosée à plaisir d'eaux
descendant de ces montagnes, et qui toutes se vont
rendre dans ce grand lac. L'été nous retournâmes par
le côté septentrional de cette mer, où il y avait aussi
de grandes montagnes. Il y avait autrefois en cette
campagne plusieurs villes et habitations; mais pour la
plupart elles avaient été détruites par les Tartares, qui
ont là des pâturages très bons et très gras.
Nous y trouvâmes encore une grande ville, nommée
Céalac ou Cailac, où il y avait un grand marché, que
beaucoup de marchands fréquentaient. Nous nous y
arrêtâmes environ quinze jours, attendant un certain
secrétaire de Baatu, qui devait être compagnon de
notre conducteur pour l'expédition des affaires. Ce
pays-là , appelé Organum en la cour de Mangu , a un
langage et des lettres particulières. Les nestoriens
de ces quartiers se servent de cette langue et de ces
caractères pour leur service ecclésiastique. Le nom
d'Organum leur a été donné à cause que ceux de ce
pays étaient autrefois de très bons musiciens, ainsi
f, Pent-ètre Je lac Eaïkal,
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 75
Ti'on nous le donnait à entendre. Ce fut là où premiè-
ement je trouvai des idolâtres, dont il y a plusieurs et
liverses sectes par tout l'Orient.
XXVI
Du mélange des nestoriens, sarrasins et idolâtres.
Les premiers entre ces idolâtres sont les Jugures,
ui sont voisins et contigus à cette terre d'Organum,
ntre les montagnes devers l'orient. En toutes leurs
illes les nestoriens et sarrasins sont mêlés. En la ville
le Cealac, ou Cailac, il y avait trois sortes d'idolâtres ;
entrai en deux de leurs assemblées, pour voir leurs
ottes cérémonies. Dans la première je trouvai un
omme qui avait une croix peinte avec de Fencre sur
1 main, ce qui me fît présumer qu'il était chrétien, il
le répondait aussi comme un chrétien à tout ce que
3 lui demandais. Et m'étant informé pourquoi ils
'avait pas sur la croix l'image de Jésus-Christ ; il me
épondit que ce n'était pas la coutume ; ce qui me fît
roire qu'ils étaient bien chrétiens, mais que, faute
'instruction, ils n'avaient pas cette image. Je vis aussi
omme un coffre qui leur servait d'autel, sur lequel ils
Hument des cierges et font des oblations, puis je ne
ais quelle figure qui avait des ailes comme saint Mi-
hel, et d'autres qui étendaient les doigts de la main
omme pour faire la bénédiction ; en ce jour- là je ne pus
pprendre autre chose d'eux, d'autant que les sarrasins
3S fuient tellement qu'ils ne veulent même pas parler
vec eux; et comme je m'enquérais d'eux aux sarrasins
ouchant leurs cérémonies et religion, ils s'en scandali-
aient beaucoup. Le lendemain, qui était le premier jour
lu mois et la pâque des sarrasins, nous changeâmes de
ogis, si bien que nous fûmes logés auprès d'un autre
ieu d'idolâtres.
Étant entré dans leur assemblée, j'y trouvai un de
eurs prêtres d'idoles : car le premier jour du mois ils
►nt coutume d'ouvrir leurs temples ; les prêtres se re-
76 ' VOYAGES EN AS^E
vêtent et offrent les oblations du peuple, qui sont de
pain et de fruits. Je décris premièrement en général
à Votre Majesté toutes les cérémonies de ces idolâtres,
ensuite celles de ces Jugures en particulier, qui est
une fête comme séparée des autres. Tous adorent vers
le septentrion, en frappant des mains et se prosternant
le genou à terre et mettant la main sur le front.; de
sorte que les nestoriens de ces pays-là, pour- ne point
faire comme les idolâtres, ne joignent jamais les mains
en priant, mais les étendent sur leur poitrine. Leurs
temples jsont é.tendus de l'orient à l'occident, et au
côté du nord ils y ont comme une chambre qui sort
en dehors; si le temple est carré, ils font cette
chambre au milieu vers le septentrion, au lieu du
chœur. .Là .ils posent un grand coffre en forme de
table, derrière laquelle, vers le midi, ils logent leur
principale-'idole. J'en- ai vu à Caracorum une qui était
aussi grande que nous faisons le saint Christophe. Et
un certain prêtre nestorien, qui était venu du Cathay,
me dit qu'en ce pays-là il y a une idole si gran^"
et si haut éleVée, qu'on la peut voir de deux journé
loin. Ils ont d'autres idoles bien dorées, qu'ils mf^i-
tent à l'entour. Sur cette table ou autel ils pos
des chandelles et des oblations. Toutes les portes
leurs temples, sont tournées au midi, au contraire c
sarrasins qui les ont au nord. ^
Ils ont des cloches comme nous, et assez grandes ;
c'est pour cela, je' crois, que les chrétiens d'Orient r
ont point voulu avoir; mais les Russiens et les Gr
de Gazarie en ont aussi*.
XXVII
De leurs temples et idoles et comment ils se comportent
au service de leurs dieux.
Tous leurs prêtres ont la tête rase et la barbe coupée;
ils sont vêtus de couleur jaune, et se tiennent cent et
deux cents ensemble" en une même congrégation; 1
• GUILLAUME DE RUBRUQUIS Vi
jours où ils vont au temple ils s'assoient sur deux bancs
vis-à-vis du chœur, ayant à la main des livres, que
quelquefois ils posent sur ces bancs; ils demeurent la
tôle découverte tant qu'ils son^ au temple, lisant'
tout bas, et gardant exactement le silence ; de sorte
qu étant un jour entré dans un de leurs oratoires et
les ayant trouvés assis de la soFle, j'essayai plusieurs
fois de les faire parler, mais je n'en pus jamais venir
d bout. Ils portent toujou^s, partout où ils -vont, une
certaine corde de cent ou deux cents grains enfilés, de
même que nous portons des chapelets, et disent tou-
jours ces paroles en leur langue : Ou mam hactavi
(Seigneur, tu le connais, ainsi qu'un d'entre eux me
l'interpréta) '. ils en attendent une récompense de Dieu.
A l'entour de leurs leniples ils font toujours un
beau parvis environné d'une bonne muraille ; la porte
est vers le midi, fort grande, où ils s'assoient pour parler '
et discourir entre eux. Au-dessus de cette porte ils
élèvent une longue perche dont le bout peut être vu
de toute la ville; par là on reconnaît que c'est un
temple d'idoles. Cela est commun à tous les idolâtres.
Quand donc j'entrai, comme j'ai dit, en une de leurs
synagogues, je trouvai les prêtres assis à la porte au
dehors, et il me sembla voir des religieux de notre
pays, ayant tous la barbe rasée. Ils portaient des mitres
de papier sur la tête. Tous les prêtres-de ces Jugures ont
cet habit partout où ils vont, savoir des tuniques jaunes
assez étroites^ et ceintes par-dessus, comme ceux de
France ; avec un manteau sur l'épaule gauche, qui des-
cend par plis sur l'estomac, et par derrière au côté droit,
comme nos diacres, quand ils portent la chape en ca-
rême.
Les Tartares commencent leur écriture par en haut,
qui, comme une ligne, va finir en baSj qu'ils lisent de
même façon, et ils rangent leurs lignes de gauche à
droite. Ils se servent fort de billets et caractères pour
des sortilèges ; de sorte que leurs temples sont tout
remplis de ces sortes de billets suspendus.
Us brûlent leurs morts,. comme les anciens, et en
18 VOYAGES EN ASIE
ai^ï«.Kh^iw
gardent les cendres, qu'ils mettent sur de hautes pyra-
mides. M'étant assis avec ces prêtres dans leur temple
et ayant vu leur multitude d'idoles grandes et petites,
je leur demandai quelle idée ils avaient de Dieu; ils
me répondirent qu'ils ne croyaient qu'en un seul Dieu.
M'informant s'ils croyaient que Dieu fût un esprit ou
quelque substance ayant corps, ils me dirent qu'ils le
croyaient être un esprit; et, leur ayant demandé s'ils
croyaient que ce Dieu eût jamais pris nature hu-
maine, ils me répondirent que non.
Ils ne croient qu'un Dieu seul, et toutefois ils font
des images de feutre de leurs morts, les vêtent de
riches habillements et les mettent sur un ou deux
chariots, que personne n'ose toucher; mais ils sont
donnés en garde à leurs devins. Ces devins demeurent
toujours devant la tente de Mangu-Khan et des autres
princes et seigneurs riches; les pauvres n'en ont point,
à moins qu'ils soient de la race de Cingis.
Quand les grands doivent voyager, les devins vont
devant, comme faisait la colonne de nuée devant les
enfants d'Israël. Ils considèrent bien la place où il faut
asseoir le camp; puis ils posent leurs maisons, et
après eux tout le reste de la cour en fait de même.
Quand c'est un jour de fête, ou le premier du mois, ils
tirent dehors ces belles images et les mettent j
ordre tout à l'entour dans leur maison ; les Moals vien-
nent, entrent dedans, s'inclinent devant ces images et
les adorent; il n'est permis à aucun étranger d'entrer
dedans ; comme une fois je voulais y entrer, ils
grondèrent et repoussèrent bien rudement.
XXVIII
Befi diverses nations de ces endroits-là, et de ceux qui
avaient la coutume de manger leur père et leur
mère.
Ces Jugures, qui, comme j'ai dit, sont mêlés de chi
tiens et de sarrasins, avaient été réduits, à ce que je cro
GtlLLÀUMÊ DE tlUBRlJQUÎS t9
os fréquentes disputes et conférences, à ce point-
croire qu'il n'y a qu'un Dieu. Ces peuples habi-
de tout temps dans des villes et cités qui après
, sous l'obéissance de Cingis-Khan, qui donna une
1 filles à leur roi. La ville de Caracorum * est peu
lée de ce pays-là, environné de toutes les terres
'être-Jean et de son frère Vut. Ceux-ci étaient aux
agnes et pâturages vers le nord, et les Jugures
aontagnes vers le midi ; de là est venu que ceux
)al se sont formés à l'écriture, car ils sont grands
lins ; et presque tous les nestoriens ont pris leurs
s et leur langue. Après eux sont les peuples de
ath vers l'orient, entre les montagnes ; hommes
et vaillants, qui prirent Cingis en guerre; mais
délivré et ayant fait la paix avec eux, il les atta-
iprès et les subjugua. Ils ont des bœufs fort puis-
, qui ont des queues pleines de crin comme les
lux, et ont le ventre et le dos couverts de poils ;
aussi sont-ils plus petits de jambes que les autres
anmoins très furieux. Ils tirent les grandes mai-
•oulantesdesSioals, et ont les cornes fort menues,
les, pointus et fort piquantes, si bien qu'il les
toujours rogner par le bout. Les vaches sont
du naturel du buffle : quand elles voient quelqu'un
le rouge, elles lui courent sus pour le tuer,
rès ces peuples-là sont ceux de Tebeth 2, dont l'abô-
ble coutume était de manger leur père et leur
morts; ils pensaient que ce fût un acte de piété de
ur donner point d'autre tombeau que leurs pro-
entrailles ; mais maintenant ils l'ont quittée, car
aient en abomination à toutes les autres nations,
îfois ils ne laissent pas de faire encore de belles
s du test (crâne) de leurs parents, afin qu'en bu-
cela les fasse ressouvenir d'eux en leurs réjouis-
;s. Cela me fut raconté par un qui l'avait vu»
ir la situation de cette ville, capitale du premier empire mongol et
ice habituelle de Mangu-Khan, voy. Marco Polo, liv. l", chap. li,
libet. — Voy. Marco Polo, liv. II, chap; xxxvi.
m VOYAGES EN ASIÇ
Leur pajs esl abondant en or, si bien que celui qui
a besoin n'a qu'à foair en terre et en prendre iauv
<|all Teot^ pais t reeacber le reste. S'ils le ^erraient
en nn coffre ou cabinet poor en faire un trésor, ils
croiraient que Diea leur itérait Tautre, qui est dans
ia terre.
Outre tous ces peuples, il t en a encore d* autres plus
loin, à ce que j'ai entendu, que Ton appelle Mue, qui
ont des Tilles, mais ils n'ont point de troupeaux de
bêles en particulier, bien qu'il y en -ait en abondan~~
chez eux. Personne ne les garde ; mais quand un d'eT
a besoin de quelque animal, il ne fait que monter s
un tertre ou une colline ; il crie, et alors toutes '
bêles à TeuTiron qui peuvent entendre ce cri vienne
aussitôt à lui, se laissent toucher et prendre comme
elles étaient domestiques et privées. Que si quelq
ambassadeur ou autre étranger vient en ce pays-là, ils
l'enferment en une maison et lui fournissent de lo
ce qu'il a besoin, jusqu'à ce que l'affaire pour laque
il est venu soit achevée, d'autant que s'il allait dehc
par pays, ces bêtes le sentant étranger s'enfuiraie
et deviendraient sauvages. Au delèt. de ce . pays dff
Mue est le grand Calhay*, où habitaient ancienne-
ment, comme je crois, ceux que l'on appellait Sère
car de là viennent les bons draps de soie, et le no
de Sères vient à cause de leur ville capitale, ainsi
nommée. .
L'Inde est entre la grande mer et eux. Ces Cathaya
(Chinois) sont de petite stature et parlent du nez ;
communément tous ces Orientaux ont de petits yeu
Ils sont excellents ouvriers en toutes sortes de métiei
et leurs médecins, fort experts en la connaissance d
vertus et propriétés des simples, jugent bien des ma-
ladies par le pouls; mais ils n'ont aucune connaissance
des urines. Ce que je sais pour avoir vu plusieurs de ces
1. La Chine proprement dite, qui doit correspondre en effet au pr
lointain et inconnu où les anciens plaçaient les Sères, de qui leur
naiont les étoiïcfi do soie.
GUILLAUME DE RUBUUQUIS 81
gens-là à Caracorum. C'est aussi la coutume que les
pères enseignent toujours à leurs enfants le même mé-
tier et office qu'ils ont exercé ; c'est pourquoi ils payent
autant de tribut l'un que l'autre. Les prêtres des idoles
de ce pays-là portent de grands chapeaux ou coquelu-
chous jaunes; et il y a eçntre eux, ainsi que j'ai ouï
dire, certains ermites ou anachorètes qiii vivent dans
les forêts et les montagnes, menant une vie très sur-
prenante et austère. Les nestoriens qui sont là ne sa-
vent rien du tout ; ils disent bien le service et ont les
livres sacrés en langue syriaque, mais ils n'y entendent
chose quelconque. Ils chantent comme nos moines
ignorants et qui ne savent pas le latin : de là vient qu'ils
sont tous corrompus et méchants, surtout fort usu-
riers et ivrognes.
«
XXIX
De ce qui nous arriva en allant au pays des Naymans.
Nous partîmes de la ville de Gailac le jour de Saint-
André, 30 de novembre ; à trois lieues de là nous allâ-
mes à un château au village des nestoriens. Étant
entrés en leur église, nous y chantâmes hautement et
avec joie un Salve Regina, parce qu'il y avait fort
longtemps que nous n'avions vu d'église. Au partir de
là nous arrivâmes en trois jours aux confins de cette
province, où est le commencement de cette grande
mer, ou lac, qui nous sembla aussi tempétueux que le
grand Océan, et y vîmes une grande île au milieu ;
mon compagnon s'en approcha et y mouilla quelque
linge pour en goûter de l'eau, qu'il trouva un peu sa-
lée, mais telle toutefois qu'on en pouvait boire. 11 y
avait de l'autre côté vis-à-vis une grande vallée entre
de hautes montagnes vers le midi et le levant , et au
milieu des montagnes un autre grand lac. Une rivière
passait par ladite vallée d'une mer à l'autre. De là il
soufflait continuellement des vents si forts et si puissants,
que les passants couraient risque que le vewt wç^ \^^
i
82 'VOYAGES EN ASIE
emportât et précipitai en la mer. Au sortir de et
vallée, en allant vers le nord, on trouve un pays de^ •
montagnes toutes couvertes de neige. De sorte que'
passant là le jour de Saint-Nicolas,, nous y eûmes une
très grande peine et y souffrîmes fort. Nous ne trou-
vions par le chemin aucune autre sorte de gens que
ceux qu'ils appellent « jani », qui sont des tiommes I
établis de journée en journée, pour recevoir et cori- i
duire les ambassadeurs; d'autant que ce pays, étr"* '
Imonlagneux, est aussi fort étroit et difficile, et il
rencontre peu d« campagnes et de passages.
Entre Je jour et la nuit, nous trouvions deux de '*'"' ^
' jani, si bien que de deux journées nous n'en falsi<
qu'une et cheminions plus de nuit que de jour, ni
dans un froid si extrême que nous fûmes contrai
de nous couvrir de leurs grandes mantes ou çôbes
peaux de chèvres, dont le poil était en dehors. ^
Le second dimanche de l'A vent, qui était le 7 de
cembre, sur le soir, nous passâmes par un certain
droit, entre d'effroyables rocliers, où notre guide nous I
pria de faire quelques prières pour nous garanti^
ce danger, et des démons qui ont accoutumé d'emp
ter souvent des passants, dont depuis on n'a plus
nouvelles. Il s'est trouvé qu'une fois ils enlevèrenl
cheval, laissant l'homme ; une autre fois ils tirèrent
entrailles du corps des personnes et laissèrent lest
casses toutes vide» sur le cheval, avec mille aul
étranges et horribles histoires qu'ils nous contaier
être arrivées. Nous commençâmes donc à chanter
Credo in Deum, etc., et par la grâce de Dieu nous pas
mes tous sans aucun danger ni inconvénient.
"xxx .
Du pays des Naymans ; de la mort de Ke|i-Khan
de sa femme et de son fils aîné.
Après cela, nous entrâmes dans une campagne
était la cour de Ken-Khan, qui habitait ordinairer
* GUILLAUME DE RUBRUQUIS 83
«
' '• ■ M ^ __^^^
pays des Naymans, qui avaient été proprement les
îts du Prêtre-Jean.
e ne vis pas alors cette cour, mais seulement h mon
oui* ; cependant je ne laisserai pas de dire à Votre
LJesté ce qui-advint de lui, de ses femmes et enfants.
;n-Khan étant venu à mourir, Baatu désirait que
ingu fût élu khan; je ne pus rien savoir alors sur
mort, laquelle, à ce qu'on me contait, était arri-
je par le moyen d'un certain breuvage que l'on lui
onna et que l'on soupçonnait et croyait être du con-
il -de Baalu.; mais j'en ai depuis ouï parler autre-
ent dans le. pays. Ken-Khan avait envoyé sommer
latu de lui venir rendre hommage comme à son sou-
irain ; Baatu, avec de grands préparatifs et un beau
ain, commença à se mettre en devoir de faire ce
)yage ; mais, ayant quelque appréhension, il envoya
îvant un de ses frères, nçmmé Stichen. Arrivé vers
en-Khan, comme Stichen le servait à table et lui dou-
ait sa -coupe , ils entrèrent tous deux en discussion,
i de là en telle contestation qu'ils s'entre-tuèrent l'qn
l'autre. Depuis', la veuve de ce Stichen nous retint
i jouY* entier chez elle pour lui donner la bénédiction
. prier Dieu pour elle.
Ken-Khan étant mort de la sorte, Mangu fut élu en
L place, par le consentement de Baatu. Or Ken avait
i frère nommé Sirémon, qui, par le conseil de sa
mme et de ses vassaux, s'en alla avec grand train
TS Mangu comme pour lui rendre hommage, mais
rant le dessein de le mettre à. mort et d'exterminer.
; détruire toute sa lignée.
Comme il approchait de la cour de Mangu et qu'il
en était plus qu'à une ou deux journées, il advint'
qu'un de ses chariots se ronrpit par le chemin, et pen-
dant que le charron s'occupait à le refaire^ un des ser-
viteurs' de Mangu arriva, qui, lui aidant à raccommoder
son Chai'iot^ s'informa adroitement de lui du sujet du
•y âge de son maître, et sut entretenir cet homme si
3ment que l'autre lui révéla tout ce que son maître
mon avait proposé de faire à Mangu ; sur c\yioi ce
84 VOYAGES EN ASIE
serviteur, sans faire semblant de rien, prit un bon che-
val, et, se détournant du chemin, s'en alla en diligence
droit à Mangu, auquel il rapporta tout ce qu'il avait
entendu. Mangu aussitôt fit rassembler les siens, puis
environner la cour par des gens de guerre, afin que
personne ne pftt y entrer ou en sortir à son insu et
sans sa permission ; il en envoya d'autres au-devant de
Sirémon, qui se saisirent de lui, lorsqu'il ne pensait
pas que son dessein eût été découvert ; il fut amené
devant Mangu avec tous les siens; et aussitôt que
Mangu lui eut parlé de cette affaire, il confessa tout, et
avec son fils aîné Ken-Khan fut mis à mort, et trois
cents de leurs gentilshommes. On envoya quérir ses
femmes , qui furent bien battues pour leur faire con-
fesser le crime; après quoi elles furent aussi condam-
nées cl mort et exécutées. Son dernier fils Khen, qui ne
pouvait être coupable de cette conjuration à cause de
sa jeunesse, eut la vie sauve. On lui laissa le palais de
son père avec tous ses biens. A notre retour nous pas-
sâmes par là, et nos guides ne pouvaient, allant ou
revenant, s'empêcher d'y passer, d'autant que « la
maîtresse des nations était là en deuil et en tristesse,
n'ayant personne pour la consoler ». (Jérémie, chap. ii.)
XXXI
De notre arrivée à la cour de Mangu-Khan.
Nous poursuivîmes noire chemin dans le haut pays
vers le nord, et enfin le jour de Saint-Étienne (26 dé-
cembre) nous entrâmes en une grande plaine, qui sem-
blait , à la voir de loin , comme une grande mer, car
on n'y voyait pas une seule montagne ni coHine : le
lendemain, jour de Saint-Jean l'Évangéliste, nous ar-
rivâmes en vue de la cour du Grand Khan *. Mais
1. Il est évident que la résidence du Grand Khan est non pas une y
proprement dite, mais un de ces campements décrits au chapitre ii. Un
plus haut, il est dit que « les devins restent toujours devant la t<
du roi », et plus loin nous verrons que « le dimanche de la Passîo-
GUILLAUME DE RllBftUQtlS 83
comme il n'y avait pas plus de quatre ou cinq jour-
nées pour que nous y fussions, celui chez qui nous
avions logé nous voulait faire prendre un plus long
chemin et détour qui eût duré plus de quinze jours. Son
dessein était, comme je m'aperçus bien, de nous faire
passer par Onam Cherule, qui est le propre pays où était
autrefois la cour de Cingis-Khan. D'autres disaient
que c'était afin de nous faire mieux voir la puissance
et grandeur du monarque, ayant accoutumé d'user
de la sorte envers ceux qui viennent de loin, et qui ne
sont pas de leurs sujets. Là-dessus, notre guide eut
bien de la peine à faire que nous pussions tenir le
droit chemin ; et sur cette contestation, ils nous amu-
sèrent une partie de la journée.
Enfin nous arrivâmes en cette cour, où notre guide
eut une grande maison qu'on lui avait donnée pour
son logement; pour nous autres trois, nous n'eûmes
qu'un petit logis, si étroit qu'à peine y pouvions-nous
mettre nos bardes, dresser nos lits et faire un peu de
feu. Plusieurs venaient visiter notre guide et lui appor-
taient à boire d'un breuvage fait de riz (saki) qu'ils
mettaient dans de grandes et longues bouteilles ; ce
breuvage était tel que je ne l'eusse jamais su discer-
ner d'avec le meilleur vin d'Auxerre , sinon qu'il n'en
avait pas la couleur. Nous fûmes appelés aussitôt et
examinés sur ce qui nous avait fait venir en ce pays-là ;
je répondis que nous avions ouï dire que Sartach était
chrétien, et que sur cela le voulant venir voir, le roi
de France nous avait chargés d'un paquet de lettres
pour lui, que lui nous avait envoyés à son père Baatu,
et Baatu nous avait fait venir là. Après, ils nous de-
mandèrent si nous avions envie de faire la paix et une
alliance avec eux; à quoi je fis réponse que le roi mon
maître avait écrit à Sartach, sur l'assurance qu'il fût
chrétien, que s'il ne l'eût ainsi cru, il n'eût jamais
songé à lui écrire. Que pour ce qui était de la paix, vu
Khan s'en alla vers Caracorura avec ses petites maisons, laissant les
grandes derrière ».
86 VOYAGES EN ASIE
' ■ — '
que Votre Majesté ne leur avait jamais fait aucun te
ni déplaisir, quel sujet aurait-elle de la leur deman-
der? et quelle raison auraient-ils çle faire la guerre, à
yous ou à vos sujets?
Le jour suivant On nous mena à la cour, où je pen-
sai que je pouvais aller nu-pieds comme j'avais
accoutumé en notre pays ; ainsi je laissai mes souliers
et sandales. Ceux qui viennent à la cour se mettent à
pied environ à un trait d'arbalète loin du palais du
Khan, et les^ chevaux demeurent avec quelqu'un pour
les garder. Sur quoi, comme nous fûmes descendus de
cheval et que nous allions droit au palais avec notre
guide, 'un garçon hongrois se trouva là, qui nous r^»-
connut à l'habit de notre ordre. Comme le monde no
voyait passer, on nous regardait avec étonnemér ,
comme si nous eussions été des monstres,. et d'autant
principalement que nous étions nu-pieds. Ils nous d"
mandaient comment nous pouvions marcher ainsi,
si nous n'avions- que faire de nos pied^, puisque no
faisions si peu d'état de les conseri^er ; mais, ce garç
hongrois leur en disait la raison, en leur faisant ente
dre que cela était selon la règle et les statuts de not
profession. Le premier secrétaire, qui était chréti
nestorién, . et pai* le conseil de q.ui tout se faisait
cour, nous vint voir, et nous regardant attentivement
il appela le garçon hongrois, à qui il fît plusieurs de-
mandes. Cependant on nous fît savoir que nous eus-
sions à nous en retourner en notre logement'.
XXXII
D'une chapelle chrétienne, et de la rencontre d'un fa
moine nestorién nominé Sergius.
Comme nous retournions dé la cour vers f orient,
environ à deux traits d'arbalète du palais, j'aperr
vnù maison sur laquelle il y avait une petite crc
ce dont je fus fort réjoui, s\ip^o?>3Jû\. ^^\\kQ^'^^ ^^'
quelque sorte de cYinsUarnsm^. V€w\xi\ e^$^^\^s. 'j^^
^'t
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 87
r
m — - - ■ ' ■ - . _
trouvai un autel assez bien paré, où il y avait en toile
d'or les figures en broderie deNotre-Seigneur et de la
bienl^eureuse Vierge et de saint Jean- Baptiste, avec
deux anges, et tout cela enrichi de perles. 11 y avait
aussi une croix d'argent, avec des pierres précieuses
aux bouts et au milieu ; puis aiitres riches parements,
et une lampe ardente à huit chandeliers, avec de
l'huile. Devant Taiitel était, assis un moine arménien,
assez noir et maigre, vêtu d'une robe noire en forme*
de cilice, fort ruàe jusqu'à mi-jambes, et d'un manteau
par-dessus fourré de peaux noires et blanches; il était
ceint sur cela d'une ceinture de fer. Étant donc ainsi
entrés^ avant que de saluer le moine nous nous mîmes
à genoux, chantant Ave,- Regina cœlorum, etc., e.t lui se
levant, se mit à prier avec nous. Après l'avoir salué,
nous nous assîmes auprès de lui , qui avait un peu de
feu dans un petit chaudron , et lui dîmes la cause de
notre voyage et de notre arrivée en ce pays-là ; et lui,
sur cela, commença de nous ôonsoler et encourager,
disant que nous pouvions parler hardiment, puisque
nous étions les messagers de Dieu, qui est plus grand
que- tous lés hommes, quelque grands el puissants •
qu'ils soient.
Après il nous apprit comment il élait ve'nu en ces
pays-là, un mois seulement avant nous, qu'il était er-
. mite de la Terre Sainte de Jérusalem, et que Notre-
Seigneur lai était apparu par trois fois, lui comman-
dant toujours d'aller trouver le prince des Tartares ; et
comme aux deux premières fois il différait d'obéir, à
la troisième Dieu le menaça de le faire mourir s'il n'y
allait; ce qu'enfin il avait fait, et avait dit à Mangu-
Khan que s'il se voulait faire chrétien tout le monde lui
rendrait obéissance ; que les Français et le grand pape
même lui obéiraient aussi, et qu'il me conseillait de-
lui en dire autant ; à quoi je répondis, en l'appelant-
mon frère, que très volontiers je persuaderais le Khan
de devenir chrétien, d'autant que j'étais venu là avec
ce dessein, et de prêcher le^ autres à enîavTe d^T£itoLe.\
çue Je lui promettrais aussi que seiaisatil^T^W^^^A^^
88 VOYAGES EN ASIE
Franks et le pape s'en réjouiraient grandement et le
reconnaîtraient et tiendraient pour frère et ami, mais
non pas que pour cela ils devinssent ses sujets et lui
payassent tribut, comme font les autres nations : car en
parlant ainsi, ce serait contre la vérité, ma conscience
et ma commission. Cette réponse fit taire le moine, et
nous allâmes ensemble au logis, que nous trouvâmes
fort froid et mal en ordre. Gomme nous n'avions rien
mangé de tout ce jour-là, nous fimes cuire un peu de
viande pour notre souper. Notre guide et son compa-
gnon faisaient bien peu d'état de nous; mais ils étaient
bien en cour, où ils faisaient bonne chère.
En ce même temps les ambassadeurs de Vastace *,
que nous ne connaissions point, étaient logés bien près
de nous. Lte lendemain, ceux de la cour nous firent
lever au point du jour, et je m'en allai nu-pieds avec
eux aux logis de ces ambassadeurs, auxquels ils de-
mandèrent s'ils nous connaissaient. Un soldat grec
d'entre eux se ressouvint de notre ordre et de mon
compagnon, qu'il avait vu à la cour de Vastace avec
notre ministre ou provincial, frère Thomas et ses com-
pagnons; celui-là rendit bon témoignage de nous.
Alors Ils nous demandèrent si nous avions paix ou
guerre avec le prince Vastace ; je leur dis que nous
n'avions ni l'un ni l'autre , et comme ils insistaient
comment cela se pouvait faire , je leur en rendis la
raison, que les pays étant bien éloignés les uns des
autres, nous n'avions rien à démêler ensemble.
Sur quoi, ces ambassadeurs de Vastace m'avertirent
qu'il valait mieux dire que nous avions la paix ensem-
ble, ainsi qu'ils le firent entendre ; à quoi je ne ré-
pliquai rien. Ce matin-là j'avais tant mal aux ongles
des pieds, qui étaient gelés de froid, que je ne pouvais
plus aller nu-pieds, d'autant que ces pays-là sont
extrêmement froids et d'un froid très âpre et cuisant.
1. Ducas II, dit V^alace ou Vastace, empereur de Nicée, beau-fils et
•uccesseur de Théodore I*"", assiégea Constantinople, s'empara de la Ma-
fdoine, de Chio, de Samos, etc. ; il régna de 1235 à 125o.
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 89
Depuis qu'une fois il a commencé de geler il ne cesse
jamais jusqu'au mois de mai, et même en ce mois-
là toutes les matinées sont très froides et sujettes à
la gelée ; mais sur le midi il y fait chaud , la glace
se fondant par la force du soleil, mais tant que dure
l'hiver elle ne fond point ; et si les vents régnaient en
ces pays-là comme ils font aux nôtres, on n'y pourrait
du tout vivre. L'air y est resté toujours calme jusqu'en
avril, que les vents commencent à s'y élever. Lorsque
nous y étioas, qui élait environ Pâques, le froid et le
vent recommençant ensemble, il y mourut force bes-
tiaux de froid. Durant l'hiver il n'y eut guère de neige;
mais vers Pâques et sur la fin d'avril, il y tomba tant
de neige que les rues de la ville de Garacorum en
étaient toutes couvertes , si bien qu'ils furent con-
traints de les faire vider et emporter avec des tombe-
reaux. Alors ils nous envoyèrent de la cour des hauts-
de-chausses et des pourpoints de peaux de mouton avec
des souliers. Ce que mon compagnon et notre truche-
ment prirent fort bien ; mais pour moi, je crus n'en
avoir aucun besoin, car la pelisse que j'avais eue de
Baatu me suffisait.
Environ à l'octave des Innocents, ou quatrième de
janvier, on nous mena au palais , où nous trouvâmes
un prêtre nestorien, qui vint droit à nous ; je ne pen-
sais pas qu'il fût chrétien ; il me demanda vers quel
endroit du monde nous adorions, je répondis que c'était
vers l'orient. 11 me fit cette demande sur ce que, nous
étant fait raser la barbe, par le conseil de notre inter-
prète, afin de comparaître devant le Khan à la mode
de notre pays, ils croyaient que nous fussions tuiniens,
c'est-à-dire idolâtres ^ Ils nous firent aussi expliquer
quelque chose de la Bible , puis nous demandèrent
quelle révérence nous ferions au Khan étant venu de-
vant lui, et si ce serait à la façon de notre pays ou du
leur. A cela je répondis que nous étions prêtres dédiés
au service de Dieu, que les princes et seigneurs de
1. Tuiniens est fréquemment employé comme synonyme d'idolâtres.
90 VOYAGES EN ASIE
noire' pays ne permettaient pas que les prêtres se m
sent à genoux devant eux , pour l'honneur qu'ils po
taient à Dieu ; néanmoins que nous étions prêts et di
posés de.nous soumettre à tout pour l'amour de Nptr
Seigneur; que nous étions venus de pays fort éloignée,
et que s'il leur plaisait, nous rendrions prenwèrement
grâces à Dieu, qui nous avait amenés et conduits de
loin en bonne santé, et qu'après cela nous ferions tout
ce qu'il plairait à leur seigneur, pourvu qu'il" ne nous
commandât rien qui fût contre l'honneur et le service
de Dieu. Ce qu'ayant entendu de nous, ils entrèrent
incontinent au palais, pour faire rapport au Khan de
tout ce que nous avions dit, dont il fiut assez content.
Nous fûmes ensuite introduits en ce palais, et, le
feutre qui était devant la porte étant levé, nous entrâ-
mes dedans ; et comme nous étions encore au tenaps de
'Noël',' nous commençâmes à entonner l'hymne A soi
orCus cardine, etc.
XXXIU
Description du lieu de l'audience et ce qui s'y passa.
L'hymne étant achevée,^ ils se mirent à nous fouiller
partout, pour voir si nous ne portions point de couteaux
cachés, .et contraignirent même notre interprèle à
laisser sa ceinture et son couteau au portier. A l'entrée
de ce lieu il y avait un banc, et dessus du koumis;
auprès de là ils firent mettre notre interprète tout de-
bout, et nous firent asseoir sur 'un b^nc vis-à-vis des
dames. Ce lieu était tout tapissé de toile d'or ; au jni-
lieu il y avait un réchaud plein de feu, fait d'épines et
de racines d'absinthe, -qui croît là en abondance : ce .
feu était allumé avec de la fiente de bœufs. Le~ Grand
Khan était assis sur un petit Ivt, vêtu 3'une riche robe
fourrée et fort lustrée, cormme la peau d'un veau ma-
rin. C'était ûji homme de moyenne stature, d'hn nez
un peu plat et rabattu, âgé d'environ quarante-cir ~
ans. Sa femme, qui était jeune et assez belle, était assi
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 91
«.«i^rès de lui, avec une de ses filles, nommée C3n^ina,
prête à marier, et ,assez laide , avec plusieurs autres
petits enfants, qui se reposaient sur un autre lit proche
de là. Ce palais où ils étaient appartenait à une dame
chrétienne, que Mangu avait fort aimée et épousée, dont
il avait eu cette grande fille, nonobstant qu'il eût une
autre jeune femme; tellement que cette fille était dame
et maîtresse et commandait à toiis ceux de ce palais,
qui avait appartenu à sa mère.
Alors le Khan nous fît demander ce que nous vou-
lions boire, si c!était du vin ou de la cérasine, qui .est
un breuvage fait de riz, ou du caracosmos, qui est du
lait de vache tout pur, ou du bail ,• qui est fait de
«liel. Car ils usent l'hiver de ces quatre sortes de bois-
sons. A cela je répondis qiîe nous n'étions pas gens qui
se plussent beaucoup à boire, que toutefois nous nous
contenterions de tout ce qu'il plairait à Sa Grandeur de
nous faire donner. Alors il commanda de nous donner
de cette cérasine faite* de riz, qui était aussi claire et
douce que du vin blanc, dont je goûtai un peu pour lui
obéir; mais notre interprète, à notre grand déplaisir,
s'était abouché avec le sommelier, qui l'avait tant fait
boire qu'il ne savait ce qu'il faisait et disait. Après cela
le Khan se fit apporter plusieurs sortes d*oiseaux de
proie, qu'il mit sur le poing, les considérant assez
longtemps. Après il nous commanda'de parler. Il avait
pour son interprète un nestorien, que je ne pensais
pas être chrétien comme il était ; nous avions aussi
le nôtre, comme j'ai dit, très incommodé du vin qu'il
avait bu. ' •
Nous étant donc mis à genoux, je lui dis que nous
rendions grâces à Dieu.de ce qu'il lui avait plu nous
amener de si loin pour venir voir et saluer le grand
Mangu-'Khan, à qui; il avait donné une grande puis-
sance sur la terre, mais que nous suppliions^ aussi
la même bonté de Notre-Seigneîir Jésus-Christ, par
qui nous vivions et mourions tous, qu'il lui plût donner
à Sa Majesté heureuse et longue vie (car c'est tout
leur désir que chacun prie pour leur vie]. J'ajoutai à
i
92 VOYAGES EN ASÎE
cela que nous avions ouï dire en notre pays que Sar-
lach était chrétien, ce dont tous les chrétiens avaient été
fort réjouis, et spécialement le roi de France, qui sur
cela nous avait envoyés vers lui avec des lettres de paix
et d'amitié, pour lui rendre témoignage de ce que
nous étions, et qu'il voulût nous permettre de nous
arrêter en son pays, d'autant que nous étions obligés
par les statuts de notre ordre d'enseigner aux hommes
comment il faut vivre selon la loi de Dieu ; que Sartach
sur cela nous avait envoyés vers son père Baatu, et
Baatu vers Sa Majesté impériale, à laquelle, puisque Dieu
avait donné un grand royaume sur la terre, nous lui
demandions bien humblement qu'il pliU à Sa Gran-
deur de nous permettre la demeure sur les terres de
sa domination, afin d'y faire faire les commandements
et le service de Dieu et prier pour lui, pour ses femmes
et ses enfants ; que nous n'avions ni or, ni argent, ni
pierres précieuses, mais seulement notre service et
nos prières, que nous ferions continuellement à notre
Dieu pour lui ; mais qu'au moins nous le suppliions de
nous pouvoir arrêter là jusqu'à ce que la rigueur du
froid fût passée ; d'autant même que mon compagnon
était si las et si harassé du long chemin que nous
avions fait, qu'il lui serait impossible de se remettre
sitôt en voyage ; de sorte que sur cela il m'avait con-
traint de lui demander licence de demeurer là encore
pour quelques jours : car nous doutions bien qu'il nous
faudrait bientôt retourner vers Baatu, si de sa grâce
et bonté spéciale il ne nous permettait de demeurer là.
A cela le Khan nous répondit que tout ainsi que le
soleil épand ses rayons de toutes parts, ainsi sa puis-
sance et celle de Baatu s'étendaient partout. Que pour
notre or et notre argent il n'en avait que faire aussi.
Jusque-là j'entendis noire interprète ; mais du reste
je ne pus rien comprendre autre chose sinon qu'il
était bien ivre, et, selon mon opinion, que Mangu-Khan
même était un peu chargé de boisson. Néanmoins il me
sembla bien que dans son discours il témoignait du
mécontentement de ce que nous étions venus trouver
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 93
Sartach plutôt que de venir droit à lui. Alors, voyant
le manquement de mon interprète, je jugeai qu'il était
plus à propos de me taire ; seulement je suppliai Sa
Grandeur de ne prendre en mauvaise part si j'avais
parlé d'or et d'argent; que ce n'était pas que je pen-
sasse qu'il le désirât, mais seulement pour témoigner
que nous lui voulions porter et rendre toute sorte
d'honneur et de respect, aussi bien dans les choses
temporelles que spirituelles.
Après cela, il nous fit lever, puis rasseoir, et, après
quelques paroles de compliment et de devoir envers
lui, nous sortîmes de sa présence avec ses secrétaires.
Un de ses interprètes, qui gouvernait une de ses filles,
s'en vint avec nous, pour la curiosité qu'ils avaient de
savoir des nouvelles du royaume de France, s'enquérant
s'il y avait force bœufs, moulons et chevaux, comme
s'ils eussent déjà été tout prêts d'y venir et emmener
tout. Plusieurs fois je fus contraint de dissimuler ma
colère et mon indignation, leur disant qu'il y avait plu-
sieurs belles et bonnes choses en France qu'ils pour-
raient voir, si par hasard ils en prenaient le chemin.
Après cela ils nous laissèrent un homme pour avoir
soin de nous, et nous nous en allâmes vers le moine.
Comme nous étions sur le point de sortir pour aller
à notre logis, l'interprète vint qui nous dit que Mangu-
Khan avait pitié de nous et nous accordait deux mois
de séjour pendant lesquels le froid se passerait ; et
nous mandait aussi que près de là il y avait une ville
nommée Caracorum, où, si nous voulions nous trans-
porter, il nous ferait fournir tout ce dont nous aurions
besoin ; mais que si nous aimions mieux demeurer là
où nous étions, il nous ferait aussi donner toutes
choses nécessaires; néanmoins que ce nous serait une
très grande peine et fatigue de suivre la cour partout.
A cela je répondis que je priais Notre-Seigneur de
vouloir conserver Mangu-Khan et lui donner bonne
et longue vie; que nous avions trouvé là un moine
arménien, lequel nous croyions être un saint homme,
que c'était par la volonté et inspiration de Dieu qu'il
94 VOYAGES EN ASIE
était venu en ces quartiers-là ; et pour cela nous e.
sions bien désiré de demeurer avec lui, d'autant qu'été
religieux comme lui, nous pourrions prier Dieu €
semble pour la vie et prospérité du Khan. Sur qr
l'-interprète, ne répondant rien, s'en alla, et nous :
tournâmes à notre logis, où nous sentîmes un h
grand froid, sans y trouver aucune douceur ni cont
lation, ni même moyen de faire du feu, bien qu'il 1
déjà nuit et que nous fussions encore à jeun. Alf
celui à qui nous avions élé donnés en charge nous
provision de quelque peu de bois pour faire du f(
et aussi de quelques -vivres.
Pour notre guide, il était tout prêt de s'en retour:
vers Baatu, et désirait avoir de nous un certain ta[
qu'il nous avait fait laisser en- celte cour-là ; ce qu'aya
obtenu de nous, il nous quitta avec civilité et f(
content, nous baisant la main droite et nous dema
dant pardon, s'il nous avait laissés souffrir la faim
la soif par le chemin ;nous lui pardonnâmes de b
cœur, nous excusant même de toute espèce de déplai
que nous avions pu lui causer,
XXXIV
D'une femme de Loirain^e et d'un orfèvre parisien,
que nous trouvâmes en ce pays-là.
Nous rencontrâmes là une certaine femme de M"
en Lorraine, nommée Pasca ou Paquette, qui avait <
prise en Hongrie, et qui nous fit la meilleure ch(
qu'elle put. Elle était de la cour de celte dame chi
tienne dont j'ai fait mention ci-dessus, et nous'coi
les étranges et incroyables misères et pauvretés qu'e
avait souffertes avant que de venir à là cour et
service de cette dame ; mais que pour lors, gràc^
Dieu, elle était à. son aise et avart quelques moye
ayant un jeune mari russien, dont elle avait trois bec
enfants, et qui s*entendait fort aux bâtiments, qui
un art bien estimé et requis entre les Tartares..
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 95
• ^
nous donna encore avis qu'à Caracorum il y avait un
orfèvre parisien, nommé Guillaume Boucher, dont le
père s'appelait Laurens, et qu'elle croyait qu'il avait
encore un frère nommé Roger, qui demeurait sur le
Grand-Pont à Paris. Elle nous dit, de plus, que cet or-
fèvre avait amené avec lui un jeune garçon qu'il te-
nait comme son fils, et qui était. un très bon interprète ;
que Mangu-Khan avait donné une grande quantité
dipirgent à cet orfèvre, savoir quelque trois cenis jascots,
en leur manière de parler, qui valent trois mille marcs,
avec cinquante ouvriers, pour lui faire une grande
pièce d'ouvrage ; qu'elle craignait à cause de cela qu'il
ne lui pût envoyer son ftls; d'autant qu'elle avait ouï
dire à quelques-uns de la cour que ceux qui venaient
de notre pays étaient tenus gens de bien, et que Mangu-
Khan se plaisait fort de parler avec eux, mais qu'ils
manquaient d'un bon truchement ; ce qui la mettait en
peine à nous en trouver un qui fût tel qu'il fallait. Sur
cela j'écrivis à cet orfèvre pour lui faire savoir notre
arrivée en ce pays-lit, et que si sa commodité le lui
permettait, il nous voulût faire le plaisir de nous en-
voyer son fils, qui entendait fort bien la langue du pays.
Mais il nous manda qu'il ne pouvait encore nous l'en-
voyer de celte lune-là, et que ce serait à la suivante,
son ouvrage devant être alors achevé.
C'est pourquoi nous demeurâmes là attendant l'oc-
casion avec d'autres ambassadeurs. Je dirai en pas-
sant qu'en la cour de Baatu les ambassadeurs sont bien
traités d'une autre sorte qu'en celle de Mangu. Car près
de Baatu il y a un jani pour l'Occident, qui a la charge
de recevoir tous ceux qui viennent des parties occi-
dentales, et aussi un autre pour les autres endroits du
monde. Mais à la cour de Mangu, de quelque côté qu'ils
viennent, ils sont tous sous un même jani, de sorte qu'ils
ont le moyen de se visiter les uns les autres. Ce qui ne
se peut p^s faire chez Baatu, où ils ne se voient ni
ne se connaissent point pour ambassadeurs, parce
qu'ils ne savent pas le logis l'un de l'autre et ne se.
voient jamais qu'à la cour ; quand l'un y est appelé,
96 VOYAGES EN ASIE
l'autre peut-être ne l'est pas, et ils n'y vont point si
on ne les envoie quérir. Nous rencontrâmes là un cer-
tain chrétien de Damas, se disant envoyé par le sou-
daa de Montréal, qui désirait se rendre ami et tribu-
taire des Tartares.
XXXV
De Théodolus, clerc d'Acre, et autres.
L'année avant que nous fussions arrivés là, il y e
un certain clerc de la ville d'Acre, qui se faisait nom-
mer Raymond, mais son vrai nom était Théodolus.
Étant interrogé du sujet de son arrivée, il répondit
qu'il demeurait en son pays avec un saint évêque,
auquel Dieu avait envoyé du ciel certaines lettres écrites
en caractères d'or, lui commandant et enjoignant ex-
pressément de les envoyer à l'empereur des Tartares,
pour lui faire savoir de sa part qu'il devait être un
jour seigneur de la terre universelle, et qu'il persuade-
rait toutes les nations du monde de faire la paix avec
lui. Alors Mangu lui dit que s'il était vrai qu'il eût
apporté ces lettres venues du ciel avec celles de son
maître, qu'il soit le très bien venu. II répondit à cela
qu'il était bien vrai qu'il les avait apportées ; mais qu'é-
tant avec ses autres bardes sur un cheval farouche, qui
s'était échappé et enfui par les montagnes et les bois,
tout s'était ainsi perdu. Sur cela Mangu lui demanda
le nom de cet évêque, et il répondit qu'il se nommait
Odon et était de la ville de Damas.
Le Khan s'informa encore en quel pays c'était : il
répondit que c'était au pays de France, voulant faire
croire qu'il était des serviteurs de Votre Majesté. Il
dit de plus au Khan que les Sarrasins étaient entre le
pays de France et les siens, ce qui avait empêché
qu'il pût envoyer vers lui, mais que si le chemin eût
été libre, il n'eût manqué d'envoyer ses ambassade!
pour avoir la. paix avec Sa Hautesse. Mangu lui aya».
demandé s'il pourrait bien conduire ses ambassade*
(^«^fy^^
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 97
vers ce roi et cet évêque, il répondit que oui, et au
pape aussi, s'il en était besoin. Sur quoi Mangu se fît
apporter un arc qu'à peine deux hommes pouvaient
bander de toute leur force, avec deux flèches d'argent
remplies de trous, qui en les tirant faisaient un bruit
comme si c'eût été un sifflet. Il commanda à un Moal
de s'en aller avec ce Théodolus, qui le mènerait vers le
roi de France, auquel il présenterait de sa part cet
arc, et lui dirait que s'il voulait faire la paix avec lui,
il conquerrait toutes les terres des Sarrasins jusqu'à
son pays, et qu'il lui ferait don de tous les autres au
delà jusqu'en Occident. Que s'il ne voulait avoir la
paix avec lui, que le Moal lui rapportât cet arc et ces
flèches, et dit à ce roi que Mangu savait en tirer de
loin, et faire bien du mal. Alors il fit retirer ce Théo-
dolus de devant lui, et son interprète (qui était le fils de
Guillaume l'orfèvre) entendit alors, ainsi qu'il nous
conta depuis, que Mangu dit à ce Moal : « Vous irez
avec cet homme, et remarquerez bien tous les chemins
pays, villes, châteaux, hommes, armes et munitions. »
Sur quoi le jeune homme interprète fit à part une
bonne réprimande à ce Théodolus, lui disant qu'il
avait tort de prendre la conduite de ces ambassadeurs
tartares, qui n'étaient envoyés à autre dessein que
pour épier les pays traversés. Mais Théodolus lui répon-
dit qu'il mettrait ce Moal sur mer, afin qu'il ne pût
reconnaître d'où il était venu et par où il retourne-
rait. Mangu donna aussi à ce Moal ses tablettes d'or,
qui sont une plaque d'or large comme la main et longue
de demi-coudée^ où son ordre était gravé ^ Celui qui
porte cela peut demander et commander tout ce qui
lui platt, et tout est exécuté sans délai.
Ainsi Théodolus partit et vint vers Vastace, voulant
aller jusqu'au pape pour le tromper, comme il avait
trompé Mangu. Vastace lui demanda s'il avait des
lettres pour le pape, puisqu'il était son ambassadeur
et qu'il avait entrepris de conduire les ambassadeurs
1. Voy. Marco Polo, liv. I«', chap. x.
98 'VOYAGES EN ASIE
des Tartafes vers lui. Mais lui, ne pouvant montrei
lettres, 'fut pris et dépouillé de tout ce qu'il avait
de là jeté en une obscure prison ; quÊTnt au Mpa
tomba malade et mourut ; mais Vastace renvoya
tablettes à Mangu par les serviteurs du Moal, que
rencontrai en m'en retournant à Assaron, sur les ce
fins de la Turquie, qui me contèrent aussi ce qui et
arrivé à ce Théodolus. De pareils imposteurs cour;
par le monde, quand ils sont découverts par les Ti
tares, sont mis à mort sans rémission.
Au reste, l'Epiphanie ou jour des Rois s'approcha
ce moine arménien, nommé Sergius, me dit qu'il (
vait baptiser Mangu-Khan à cette fête-là ; je le pr
de faire en sorte que j'y pusse être présent, afin
rendre témoignage en temps et lieu de ce que j'i
rais vu. Ce qu'il me promit.
XXXVI
De la fête de Mangu-Khan, et comment sa princip
femme et son iils aîné se trouvèrent aux cérémoiL,.
des nestoriens.
Le jour de la fête étant venu, le moine ne m'apj
poiïit, mais on m'envoya quérir de la' cour dès
heures du ma?(in, et je le trouvai qui en revenait a
ses prêtres, l'encensoir et le livre des évangiles,
jour-là Mangu fit un festin, suivant la coutume
est qu'à tels jours dé fête, selon que ses devina ou
prêtres nestoriens le lui ordonnent, il fait un banqi
et quelquefois les prêtres cTirétie'ns s'y trouvent. A
fêtes-là ils y viennent les premiers avec leurs or
ments, priant pour le Khan, bénissant sa coupe. A[
qu'ils s'en sont allés, les prêtres sarrasins vienhent,
font de même, puis les prêtres idolâtres.; ces deri
en font autant. Le moine me donnait à "entendre
le Khan croyait aux chrétiens seulement ; que n
moins il veut que tous prient pour lui ; mais tout
n'était que mensonge : il ne croit à personne de
1
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 99
K-là, comme Votre Majesté pourra le reconnaître,
ludtefois, tant les uns que les autres suivent sa cour,
comme les mouches à miel vont aux fleurs : car il
donne à tous, et chacun lui désire toutes sortes de biens
et de prospérités, croyant être de ses plus particuliers
amis. . .
Nous nous arrêtâmes devant la cour, mais assez
loin toutefois, et là on nous apporta de la viande à
manger. Mais je leur dis que nous ne mangions pas
là, et que s'ils nous voulaient donner quelque chosOi,
il fallait que ce fût à notre logis. Sur cela ils nous ré-
pondirent que nous nous en allassions donc chez nous,
puisque nous n'étions invités pour autre chose que
pour manger. C'est pourquoi nous retournâmes avec
le moine, qui était tout honteux d'avoir inventé la men-
terie du baptême du Khan qu'il m'avait contée. Ce qui
fut cause que je ne lui parlai point de toute cette
affaire ; cependant quelques nestoriens me jurèrent
qu'il avait été baptisé, mais je leur dis que je ne le
croyais pas, ni que jamais je ne le rapporterais ailleurs,
puisque je n'en avais rien vu.
Nous revînmes en notre logis, où il faisait grand
froid et où tout manquait ; on nous y prépara quelques
lits et couvertures et de quoi faire du feu. On nous ap-
porta aussi quelques quartiers d'un mouton fort petit
et fort maigre, qui nous devait servir de vivres pour six
jours à trois que nous étions, et chaque jour un peu
de millet pour faire cuire avec notre viande ; une quarte
de bière faite de millet, et une chaudière avec son tré-
pied pour cuire la viande. Le peu qu'ils nous don-
naient nous eût pourtant suffi s'ils nous eussent laissé en
paix et à notre liberté ; mais parmi eux il y a tant de
pauvres gens qui meurent de faim et ne trouvent rien à
manger, qu'aussitôt qu'ils voyaient apprêter quelque
viande pour nous ils entraient hardiment et en vou-
laient manger leur part; alors je reconnus bien quelle
misère et martyre c'est de donner en sa pauvreté.
Comme le froid recommençait, Mangu nous envoya des
vêtements faits de peaux, dont ils mettent le poil en
1
100 VOYAGES EN ASIE
dehors ; ce que nous reçûmes avec grands remerci
ments; il nous fut aussi demandé de sa part comme**.-
nous étions pourvus du manger; à quoi je répondis que
peu de vivres nous suffiraient, pourvu que nous eussions
un logis où nous puissions prier en repos pourMangu-
Khan; que le nôtre était si petit que nous ne pouvions
presque pas y demeurer debout, et aussitôt que nous
faisions un peu de feu nous ne pouvions lire dans nos
livres à cause de la fumée. Cela étant rapporté à Mangu,
il envoya savoir du moine si notre compagnie lui serait
agréable ; à quoi il répondit gaiement que oui.
Depuis cela nous fûmes toujours mieux logés, demeu-
rant avec lui proche de la cour, en un lieu où per-
sonne ne logeait que nous. Les devins avaient leurs lo-
gements plus près, devant le palais de la plus grande
dame et nous à côté vers l'occident, vis-à-vis du palais
de la dernière femme. Vint le jour de -devant Tocta
de l'Epiphanie. Sur le matin, le jour même de Toctave,
tous les prêtres nestoriens s'assemblèrent en leur cha-
pelle, où ils chantèrent solennellement matines, puis
se revêtirent de leurs ornements et préparèrent l'encen-
soir avec l'encens. Comme ils attendaient ainsi sur le
matin, la principale femme de Mangu, nommée Cotota
Gaten (Cotota était son nom propre, et Caten c'est à
dire dame), vint en la chapelle avec plusieurs autres
dames, son fils aîné, nommé Baltou, et plusieurs autres
petits enfants nés d'elle. Ils se couchèrent tous touchant
du front la terre, à la mode des nestoriens; ils tou-
chaient les images avec la main droite qu'ils baisaient
après; ils touchèrent aussi les mains de tous ceux qui
étaient présents, ainsi que font les nestoriens quand ils
entrent en l'église.
Pendant que nous nous en allions à notre logi
Mangu-Khan vint lui-même à cette église, où on 1
apporta un lit doré, sur lequel il s'assit avec la reine sa
femme vis-à-vis de l'autel; alors on nous envoya qu-
rir, ne sachant pas que le Khan y fût allé. A l'entr*
l'huissier nous fouilla partout, de peur que nous n*ei
sions quelque couteau caché; mais je ne portais
GUiLLAUiVfE DE RUBRUQUIS 101
mon sein que mon bréviaire avec une Bible ; étant en-
tré dans l'église, je fis premièrement Ja révérence de-
vant Tautel, puis à Mangu-Khan. Ainsi- passant auprès
de lui, nous demeurâmes entre le moine et l'autel.
Alors il nous fit chanter à notre mode, et entonnâmes
cette prose : Veni, sancte Spiritus. Puis Mangu se fit
apporter nos livres, à savoir la Bible et le bréviaire, et
demandant ce que signifiaient les images qui y étaient,
les nestoriens répondirent ce que bon leur sembla et
que nous n'entendîmes pas, car notre interprète n'était
pas entré avec nous. Quand je me trouvai la première
fois en sa- présence, j'avais aussi ma Bible, qu'il voulut
voir et considéra fort. Mangu s'en étant allé de là,
la dame y demeura, faisant plusieurs dons à tous les
chrétiens; elle ne donna au moine qu'un jascot, et à
l'archidiacre neslorien autant. Elle fit étendre devant
nous un nassic, qui est une pièce de drap de soie, large
comme une couverture, avec un bougran; sur notre
refus, eUe l'envoya à notre interprète, qui garda tout
pour lui et apporta ce nassic en Chypre, où il le ven-
dit quatre-vingts besans ou sultanins de Chypre ; mais
par le chemin il s*était fort gâté. Après on nous ap-
porta à boire de la cervoise faite de riz, et du vin clai-
ret semblable à du vin de la Rochelle, avec du koumis.
La dame, prenant la coupe toute pleine en la main, se
mit à genoux en demandant la bénédiction; pendant
que les prêtres chantaient, elle la but, et d'autant que
mon compagnon et moi ne voulûmes point boire, on
nous fît chanter à haute voix lorsque tous les autres
étaient à demi ivres. On nous apporta à manger quel-
ques pièces de mouton, qu'ils dévorèrent aussitôt avec
de grandes carpes, mais tout cela sans pain et sans
sel; moi je mangeai bien peu. Cette journée, jusqu'au
soir, se passa ainsi. Enfin la dame , étant ivre comme
les autres, s'en retourna dans son chariot chez elle, les
prêtres ne cessant toujours de chanter, ou plutôt de
hurler en l'accompagnant.
102 VOYAGES EN ASIE
XXXVII.
Du jeûne des nestoriens, d'une procession que nous;
fîmes au palais de Mangu et de plusieurs visites.
Environ le. samedi, veille de la Septuagésime,.quiesl
le temps de la pâque des arméniens , nous allâmes en
procession, le moine, les prêtres et nous, au palais de
Mangu, où on ne laissa pas de nous fouiller, le moine,
mon compagnon et moi, pour voir si nous ne portions
point quelque couteau; et comme nous entrions, il sor-
tit un serviteur portant des os d'épaule de mouton brûlés
au feu et noirs comme du charbon, ce dont je fus étonné ;
leur ayant demandé depuis ce que. cela voulait dire,
ils m'apprirent que jamais en ce pays-là rien ne s'.entre-
prenait sans avoir premièrement bien -consulté ces os.
Ils ne permettent à aucun d'entrer dans le palais avant
d'avoir pris le sort ou l'augure de cette manière. Quand
le Khan veut faire quelque chose, il se fait apporter
trois de ces os, qui n'ont pas encore été mis au f(
et, les* tenant enlre les mains, il pense à l'affaire qi
veut exécuter, si elle pourra se faire ou non; il donne
après ces os pour les.brûler. Il y a deux petits endro
près du palais du Khan où on les brûle soigneui
ment. Étant bien passés par le feu et noircis, on ica
rapporte devant lui, qui les regarde fort curieusement
pour voir s'ils sont demeurés entiers et si l'ardeur du
feu ne les a point rompus ou éclatés : en ce cas ils
jugent que l'affaire ira bien; mais si ces os se trou-
vent rompus de travers et que de petits éclats en tom-
bent, cela veut dire qu'il ne faut pas entreprendre '"
chose.
Étant donc allés vers le Khan et arrivés ^n sa pi
sence, où on nous avertit de nous garder bien de te
cher le seuil de la porte, les prêtres nestoriens lui p
sentèrenl l'encens, et lui l'ayant'mis dans l'encensa
ils l'encensèrent et firent la bénédiction sur sa couf
après eux Je moine fit aussi la siemie, et nous tous
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 103
aiers fûmes obligés* à en faire autant. Gomnie il
rçut que nous tenions la Bible en notre sein, il se
Tit porter, pour la regarder foct attentivement,
^près qu'il eut bu et que le premier Feut servi en
i donnant sa coupe, on fît boire -tous ces prêtres,
près cela étant sortis, mon compagnon demeura un
^.u derrière, et se tournant vers Mangu pour lui faire,
révérence, comme il nous voulait suivre prômpte-
ent, il choppa par hasard au seuil dé la porte. Gomme
►us nous hâtions d'aller vers le logis de Baltbu, flls
lé du Khan, ceux qui prenaient garde à la porte
yant que mon compagnon avait ainsi choqué contre
seuil, l'arrêtèrent et le firent mener devant Bulgay,
li est le grand secrétaire et juge criminel ou grand
évôt de la cour. îe ne savais rien de cela": car bien
le je ne le visse point nous suivre, je croyais qu'on
ût arrêté seulement pour lui donner quelques habits
peu plus légers que les siens, qui le fatiguaient ex-
^mement et l'empêchaient presque de marcher à
use de leur pesanteur et incommodité.
Quand il reviut vers nous, il nous dit qu'on l'avait
icé fortement pour s'être ainsi mépris à toucher le
Liil de la porte du paliais; et le lendemain matin le
ge Bulgay vint lui-même s'enquérir de nous, si on
us avait avertis, comme c'était entre eux un grand
ime et offense de toucher à une certaine pièce de bois
li est au seuil de la porte, à l'occasion de quoi mon
ompagnon avait été arrêté; je lui répondis que notpe
mterprète n'^étant pas avec nous alors, nous ne pou-
vions pas en avoir eu a^vis ; sur quoi il pardonna à mon
compagnon cette faute, et depuis, à cause dé cela et de
peur d'inconvénients, je ne voulus plus qu'il vînt avec
nous en aucune des maisons de Mangu-Khan.
404 VOYAGES EN ASIE
XXXVIII
Gomment la dame Gotta fut guérie par le faux moine
Sergius.
Il arriva ensuite, environ la Septuagésime, que la se-
conde femme de Mangu, nommée Cotta, devint fort
malade, et Mangu, voyant que les devins et idolâtres ne
savaient rien faire qui lui profitât, il envoya vers le
moine lui demander ce qui se pourrait faire pour sa
guérison; il répondit assez indiscrètement qu'il se sou-
mettait h perdre la tête s'il ne la guérissait bientôt; et
cela dit, il nous vint trouver et nous conta cette affaire
avec beaucoup de larmes, nous conjurant de vouloir
veiller cette nuit en prières avec lui; ce que nous fîmes.
Il avait une certaine racine qu'on appelait rhubarbe,
qu'il coupa par morceaux, puis la mit en poudre dans
de l'eau, avec une petite croix où il y avait un crucifix,
nous disant que par ce moyen il connaissait si la ma-
lade se porterait bien ou si elle devait bientôt mourir;
car mettant cette croix sur l'estoniac de la malade, si
elle y demeurait comme collée et attachée, c'était signe
qu'elle réchapperait; mais si elle n'y tenait point du
tout, cela montrait qu'elle en devait mourir. Pour moi,
je croyais toujours que celte rhubarbe était quelque
sainte relique qu'il eût apportée de Jérusalem. Il don-
nait hardiment à boire de cette eau à toutes sortes de
malades. Il ne se pouvait faire qu'ils ne fussent beau-
coup émus par une si amère potion, et le changement
que cela faisait en eux était réputé pour miracle. Je
lui dis qu'il devait plutôt faire de l'eau bénite, dont
on use dans l'Église romaine, qui a une grande vertu
pour chasser les malins esprits. Il le trouva bon, et à sa
requête nous fimes de cette eau bénite, qu'il mêla
avec la sienne de rhubarbe où avait trempé son cruci-
fix toute la nuit. Je lui dis de plus que, s'il était prêtre,
Tordre de prêtrise avait grand pouvoir contre les dé-
mons. 11 me répondit que vraiment il l'était, mais il
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 105
^
mentait : car il n'avait aucun ordre. Il ne savait rien,
et n'était, comme j'appris depuis, qu'un pauvre tisse-
rand en son pays, par où je passai en m'en retournant.
Le lendemain, sur le matin, lui et moi avec deux
prêtres nestoriens allâmes chez cette dame malade, qui
était dans un petit logis derrière son grand; y étant
entrés, elle se mit sur son séant dans son lit et adora
la croix, qu'elle fit poser honorablement sur une pièce
de soie auprès d'elle et but de cette eau bénite mêlée
de rhubarbe et s'en lava aussi l'estomac. Alors le moine
me pria de vouloir lire sur elle un évangile, ce que je fis.
Je lui lus la passion selon saint Jean; si bien qu'enfin
elle se trouva mieux, et se fit apporter quatre jascots,
qu'elle mit premièrement aux pieds de la croix, puis
en donna un au moine, et m'en voulait donner un au-
tre, que je ne voulus pas prendre; mais le moine le
prit fort bien pour lui; elle en donna à chaque prêtre
autant, le tout se montant à quarante marcs. Outre cela,
elle fit apporter du vin pour faire boire les prêtres, et
je fus contraint de boire aussi de sa main en l'honneur
de la très sainte Trinité. Elle voulut aussi m'appren-
dre leur langue, me reprochant en riant que j'étais
muet, car alors, n'ayant point d'interprète avec moi,
j'étais contraint de ne dire mot.
Le matin du jour suivant, nous retournâmes encore
chez elle, et Mangu, ayant su que nous y étions, nous
fit venir devant lui. 11 avait appris que la dame se
portait mieux; nous le trouvâmes mangeant d'une cer-
taine pâle liquide propre à réconforter le cerveau, ac-
compagné de peu de domestiques, et ayant devant lui
des os de mouton brûlés; il prit la croix en sa main,
mais je ne vis pas qu'il la baisât ni adorât; la regar-
dant seulement, il fit quelques demandes que je n'en-
tendis pas. Le moine le supplia de lui permettre de
porter cette croix sur une lance, comme je lui en avais
dit quelque chose auparavant; à quoi Mangu répondit
qu'il la portât comme il voudrait. Puis prenant congé
de lui, nous retournâmes vers cette dame, que nous
trouvâmes saine et gaillarde, buvant toujours de cette
^
iCé VOYAGES EN ASÎÊ . .
■■ w
•*
eau bénite du moine ; nous lûmes encore la pass
sur elle. Ces pauvres misérables prêtres ne lui avai<
• jamais rien appris de notre créance, ni ne lui atai(
pa3 parlé même de se faire baptiser. J'étais en grande
peine de ne lui pouvoir rien dire, ne sachant point leur
langue^ qu'elle tâchait toutefois de m'apprendre. Ces
prêtres ne la reprenaient jamais de croire aux sor-
tilèges. Entre autres je vis là quatre épées à demi
tirées de leurs fourreaux, l'une au'ch'evet du lit de
la dame, l'autre aux pieds, et les deux autres à cha-
que côté de la porte. J'y aperçus aussi un calice d'ar-
gent, qui peut-être avait été pris en quelqu'une de nos
églises de Hongrie; il était pendu contre la muraille
et était plein de cendres, sur lesquelles il y avait une
grande pierre noire ; de quoi jamais ces prêtres ne l'en
avaient reprise, comme de chpse mauvaise; au con-
traire , eux-mêmes en font autant et l'apprennent aux
autres. • *
Nous la visitâmes trois jours durant depuis sa guéri-
son. Après cela le moine fit une bannière toute cou-
verte de croix , et trouvant une cantie longue comme
une lance, la mit dessus et la porjlait ainsi. Pour moi,
j'honorais cet homme comme un évêque, savant dans .
la langue du pays, encore que d'ailleurs il fît plusieurs
choses qui ne me plaisaient pas. Il se fit faire une
chaire qui se phait, comme celle de nos prélats, avec
des gants et un chapeau de plumes de paon, sur quoi
il fit mettre une croix d'or, ce que je trouvais bon par
rapport à la croix ; mais il avait les pieds tout cou-
verts de gales et d'ulcères, qu'il frottait avec des huiles
et des onguents; il était aussi très fier et orgueilleux en
paroles. Les nestoriens disaient certains versets du
psautier (comirie ils nous donnaient à- entendre). sur
deux veçges jointes ensemble , .que deux hommes te-
naient, et le moine était présent à plusieurs autres'
semblables superstitions et folies qui me déplaisaie^*
beaucoup; toutefois 'nous ne laissions pas de demeur
en sa compagnie pour l'honneur de la croix, laque
nous portions partout chantant hautement le Yex'
GUILLAUME DE RUBRUQUIS lOT
_ * %
's prodeunt, etc., àe quoi les sarrasins étaient aussi
anés que peu satisfaits f
xxxîx
Description des pays qui sont aux environs de la cour
du Khan; des mœurs, monnaies et écriture;
Depuis que nous fûmes arrivés à* la cour de Mangu-
Khan, il n'alla que deux fois vers les parties du midi,
et après il cemmenca de retourner au septentrion, à
savoir vers. Caraco ru m. Je pris bien garde à tout ce
chemin, remarquant entre autres choses ce dont m'avait
autrefois parlé, étant à Gonstantinople, M.' Baudouin
de Hainaut, qui y avait été : c'est qu'en allant en ce
pays-là, on montait^resque toujours sans jamais des-
cendre. Toutes les rivières vont de l'orient à l'occident,
ou directement ou indirectement, c'est-à-dîre tour-
nant un peu vers le midi ou le septentrion. Je m'enquis
'de cela aux prêtres qui venaient du Gathay, qui me té-
moignaient ia même chose. De ce lieu où je trouvai
Mangu-Khan jusqu'au Gathay, il pjouvait y avoir la
distance de vingt journées en allant entre le midi et
rorient; et jusqu'à Mancherules (ou Onancherul^),
qui est le propre et vrai pays de Moal, où était la cour
de Cingis, il y a environ dix journées droit à l'orient.
En ces quartiers d'orient- on ne trouve aucune ville,
mais seulement quelques habitations de peuples" sur-
nommés Su-Moal , c'est-à-dire Moals des esfUx , ,car
« su » signifie eau en tartà^pe. Ces gens-là ne vivent
que de poisson et de chasse et n'ont point de bestiaux.
Vers le nord il y a d'autres pays qui sont aussi sans
villes et cités, où n'habitent que de pauvres gens qui
nourrissent des troupeaux et se nomment Kerkin. Il y
a' aussi les Orangey ou Orengay, qui portent de petits
os bien polis attachés aux pieds; et avec cela ils cou-
rent si vite sur la glace et la neige qu'ils prennent les
bêtes à la course, et les oiseaux mêmes.' Il y a encore
plusieurs autres pauvres peuples du côté du aovd, c\j\\
108 VOYAGES EN ASIE
sont aux confins vers l'occident des terres de Pasca
qui est la grande Hongrie, dont j'ai parlé ci-dessus. 1
limites de ce pays du côté du septentrion sont inconnu
à cause de Textrême froid et des grands monceaux de
neige qu'on y trouve ^ Toutes ces nations, encore que
pauvres et chétives, sont toutefois contraintes de servir
en quelque métier aux Moals, suivant le commande-
ment de Gingis, que nul ne fût exempt de servir en
quelque chose, jusqu'à ce que le grand âge les empê-
chât de pouvoir travailler.
Un jour je fus accosté par un certain prêtre du Ca-
thay, vêtu de rouge, et lui ayant demandé d'où venait
la belle couleur qu'il portait , il me dit qu'aux parties
orientales du Cathay il y avait de grands rochers
creux, où se retiraient certaines créatures qui avaient
en toutes choses la forme et les façons des hommes,
sinon qu'elles ne pouvaient plier les genoux, mais
elles marchaient çà et là, et allaient, je ne sais com-
ment, en sautant; qu'ils n'étaient pas plus hauts qu'une
coudée et tous couverts de poil, habitant dans des ca-
vernes dont personne ne pouvait approcher; que
ceux qui vont pour les prendre portent des boissons les
plus fortes et enivrantes qu'ils peuvent trouver; font
des trous dans les rochers en façon de coupes ou
bassins, où ils en versent pour les attirer. Car au Ca-
thay il ne se trouvait point encore de vin, mais aujour-
d'hui ils commencent à y planter des vignes, et font
leur ordinaire d'une boisson de riz.
Ces chasseurs donc demeurant cachés, ces animaux
ne voyant personne sortaient de leurs trous et venaient
tous ensemble goûter de ce breuvage, en criant Ghin-
Ghin (dont on leur a donné le nom de Chin-Chin) et
en devenaient si ivres qu'ils s'endormaient; les chas-
seurs survenant là-dessus les attachaient pieds et
mains ensemble, leur tirant trois ou quatre gouttes de
sang de dessous la gorge, puis les laissaient aller. C'est
1. Il s'agit évidemment ici de la Sibérie. — Voy. Marco Polo. liv. 111,
chap. XLVii et suiv.
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 109
î sang-là dont il me dit qu'ils teignaient cette
ate ou pourpre si précieuse*. Ce même prêtre
mrait aussi une chose, que je ne croyais pas tou-
; volontiers , qu'au delà et bien plus avant que le
ly, il y a une province où les hommes, en quelque
ju'ils soient, demeurent jusqu'à ce qu'ils en sor-
lu même âge qu'ils avaient quand ils y entrèrent.
Cathay aboutit au grand Océan, et Guillaume
ien me contait de certains peuples qui habitent
les îles, et dont la mer d'alentour est gelée en
(si bien qu'alors les Tartares les peuvent aller en-
' aisément par le mois des glaces), qu'ils avaient
yré des ambassadeurs au Khan lui offrir deux
I tumen de jascots de tribut par an, pour les lais-
ivre en paix 2.
monnaie commune de Cathay est faite de papier
oton, grande comme la main, et sur laquelle ils
iment certaines lignes et marques faites comme
eau du Khan^. Ils écrivent avec un pinceau fait
ne celui des peintres, et dans une figure ils font
eurs lettres et caractères, comprenant un mot
in. Ceux du pays de Thébeth écrivent comme
, de la gauche à la droite, et usent de caractères
u près semblables aux nôtres. Ceux de Tanguth
ent de la droite à la gauche, comme les Arabes,
i montant en haut- multiplient leurs lignes. Les
res écrivent de haut en bas. Pour les Russiens, la
laie qui a cours entre eux est de petites pièces
lir, marquetées de couleurs,
mme nous retournâmes vers le moine, il nous
it charitablement que nous nous abstinssions de
a plaisante explication que fournit ici un prêtre ou mandarin chi-
it évidemment dictée par le sentiment instinctif de défiance et de
ion que les étrangers inspiraient aux citoyens du grand empire
ue.
e tument, dit un commentateur^ vaut dix mille marcs d'argent ou
-vingt mille florins d'or de Venise. — Il s'agit ici des peuples vi-
m» les régions que baigne le fleuve Amour, région d'où vinrent
ndchous qui devaient détrôner les Mongols.
larco Polo, liv. Il, chap. xxi, parle de ce papier-moTviia\<i,
110 VOYAGES EN ASIE
^ ^
manger de la chair;, et que nos serviteurs la ma
/aient avec les siens, promettant de nous donner d
farine, de l'huile et du beurre. Nous fimes ainsi c,
voulut, .de quoi mon compagnon n'était pas fort c
tent, à cause qu'il était assez faible et débile ; ne
pitance donc était du millet et du beurre, ou de la p^
cuite dans de l'eau, avec du beurre ou du lait un p'
aigre et du pain sans levain, cuit sur du feu fait,
fiente de chevaux et de bœufs.
XL ' •
Du second jeûne des .peuples d'Orient en carême.
La Quinquagésime , où commence le carême de t
les Orientaux, étant venue, la plus grande dame Cet
avec ses femmes jeûna cette semaine-là et venait cl
que jour à notre oratoire, donnant à manger aux }
très et à tous les autres chrétiens, dont plusieurs vi
nent là pour entendre l'office de cette semaine. Ct
dame nous fit préâfent à mon compagnon ^t à moi, c
cun d'un pourpoint et haut-de-chausses de samit, d
blés de certaines étoffes de poil d'étoupe fort rude. ^
mon compagnon s'était fort plaint de la pesanteur
ses habillements. Je né voulus pas refuser ce prése
pour son soulagement, en m'excusant toujours néj
moins que je ne désfrais pas'porter de tels habits; et. i
je donnai ma part à notre interprète. Les portiers "*
îiuissiers de la cour voyant que tous les jours il ver
une si grande multitude de personnes à l'église, qui
était dans le pourpris et enclos de la cour, envoyèrent
un des leurs vers le«moine, lui dire qu'ils ne voulaient
plus souffrir que tant de gens s'assemblassent ai
dans cet enclos du palais; à quoi le moine répor
assez rudement qu'il voulait savoir si c'était Mai
qui Teût ainsi commandé, y ajoutant quelques i
naces , comme s'il se voulait plaindre d'eux au Khi
mais eux, irfités de cela, le prévinrent et TallèT
accuser devant le prince, disant qu'il était trop ûe
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 111
eilleux en paroles, et qu'il amassait tous les jours
une, (Juanlilé de monde* auprès île lui pour l'ouïr dis-
courir.
En suite de quoi, le premier dimanche de carême,
nous fûmes tous appelés à la cour, et le moine entre
autres, qui fut honteusement fouillé,- pour voir s'il ne
poplaH point de couteau* de sorte qu'il fut contraint
aussi de quitter ses souliers. Arrivés devant le Khan,
noHS le trouvâmes tenant de ces os brûlés en la main,
selon leur coutume, et les regardant fort, comme s'il y
eût lu quelque chose ; se tournant tout d'un coup vers
le. moine, il le reprit aigrement de ce qu'il aimait tant
à assembler le monde pour l'ouïr parler, ^puisqua sa
profession n'était que de prier Dieu. Pour moi, je de-
meurais derrière, la tète nue, et le Khan continuant lui
demanda pourquoi il ne se tenait pas découvert, comme
faisait le Frank ; en disant cela, il rae fît signe d'ap-
procher de lui ; lors le moine, bien étonné et honteux,
se découvrit, élevant son bonnet à la façon des Grecs
et des Arméniens. Après que Mangu luueut ainsi parlé
aigrement, nous nous retirâmes, et en sortant le moine
ine donna la croix à porter en notre oratoire; il était
encore si transporté de frayeur et dé chagrin, qu'il
n'eût su la soutenir. Peu de temps après, il refit sa
paix avec le Khan, en lui promettant d'aller trouver
le pape, et de faire .venir sous son obéissance toutes
les nations de l'Occident. Étant de retour à l'oratoire,
après ce discours avec le Khan, il conlmença à s'en-
quérir curieusement de moi touchant le pape; et si je
ne croyais pas qu'il pût lui parler â*il Fallait trouver
de la part de Mangu, e*t s'il lui voudrait fournb des mon-
tures -pour le voyage de Saint-Jacques en Galice. Alors
Je l'avertis de bien prendre garde de ne donner au-
cune menterie à Mangu,.qu'en ce cas la dernière faute ,
serait pire que la première , et que Dieu n'avait que
faire de nos mensonges.
La première semaine dû jeûne étant passée, ^a dame
ne venait plus à l'oratoire et ne nous donnait plus
4 boire et à manger, comme à l'ordinaire. Le moine
H2 VOYAGES EN ASIE
ne permettait pas qu'on en apportât, disant que .
boisson était mêlée avec de la graisse de mouton
elle ne nous donnait de l'huile que bien peu; ainsi n«
n'avions guère à manger que du pain bis cuit sous
la cendre, et de la pâte bouillie dans de l'eau, pour faire
du potage; et même toute l'eau que nous avions n'était
que de neige et de glace fondue, ce qui était fort mal-
sain, et mon compagnon en était fort ennuyé. Je parlai
à David, le précepteur du fils du Khan, et lui remontrai
notre nécessité , ce qu'il fît entendre au prince, qui aus-
sitôt commanda de nous apporter du vin, de la farine et
de l'huile.
XLl
De l'ouvrage de Guillaume l'orlôvre, et du palais
du Khan à Garacorum.
Vers la mi-carême, le fils de Guillaume l'orfèvre dit
à Mangu-Khan que l'ouvrage qu'il avait commandé
de faire, et dont j'ai déjà parlé ci-dessus, était achevé.
Il faut savoir que Mangu a à Garacorum un très grand
terrain près les murailles de la ville, qui est ceint d'un
mur de brique ainsi qu'un cloître de nos monastères.
En ce lieu il y a un grand palais, où il festoie solen-
nellement deux fois Tan; d'abord au printemps, quand
il passe par là, et puis en été, à son retour; cette se-
conde fois est la plus grande fête; alors tous les sei-
gneurs et gentilshommes éloignés de plus de deux mois
de chemin de la cour s'y trouvent, et le Khan leur fait
à tous des présents d'habits et autres choses , en quoi
il montre sa gloire et sa magnificence. Près de ce pa-
lais il y a plusieurs autres logis spacieux, comme des
granges, où l'on garde les vivres, les provisions et les
trésors. Et parce qu'il n'eût pas été bienséant ni hon-
nête de porter des vases pleins de lait ou d'autres
boissons en ce palais, ce Guillaume lui avait fait un
grand arbre d'argent, au pied duquel étaient quat
lions aussi d'argent, ayawl cWcuxv mw ç,^w^ ^^^^^v
tait du lait de jument. QuaVte nvj.^^^ ^\,^\^w\. ^^Où^'^
GUILLAUME DE RUBRUQUIS H3
l'arbre, montant jusqu'au sommet et de là
)ulant en bas. Sur chacun de ces muids ou canaux
avait des serpents dorés, dont les queues venaient
à environner le corps de l'arbre. De lune de ces pipes
coulait du vin, de l'autre du caracosmos oii lait de
jument purifié, de la troisième du bail ou boisson faite
de miel, et de la dernière de la téracine faite de riz. Au
pied d« l'arbre,. chaque boisaon avait son vase d'argent
pour la recevoir. Entre ces quatre canaux, tout au haut,
était un ange d'argent tenant uiie trompette, et au-
dessous de l'arbre il y avait un .grand trou, où un
homme se pouvait cacher, avec un conduit assez large
qui montait par le milieu de l'arbre jusqu'à l'ange. Ce
Guillaume y avait fait au commencement des soufflets
pour faire sonner la trompette, mais cela ne donnait
pas assez de vent.
Au dehors du palais, il y a une grande chambre où
ils mettent -leurs boissons, avec des serviteurs tout
prêts à les distribuer, sitôt qu'ils entendent Fange son-
nant la trompette. Les branches de l'arbre étaient d'ar-
gent, comme aussi les feuilles et les fruits qui y pen-
daient. Quand donc ils voulaient boire , le maître
somnielier criait à Fange qu'il sonnât la trompette,
et celui qui était caché dans l'arbre soufflait bien fort
dans ce vaisseau ou conduit allant jusqu'à l'ange, qui
portait aussitôt sa trompette à la bouche et sonnait
hautement; ce qu'entendant les serviteurs et officiers
qui étaient dans la chambre du boire, faisaient en
un instant couler la boisson de leurs tonneaux , qui
était reçue dans ces vaisseaux d'argent d'où le som-
melier la tirait pour porter aux hommes et aux
femmes qui étaient au festin. Le palais du Khan res-
semble à une église ayant la nef au miHeu, et aux
deux côtés deux ordres de colonnes ou pfliers, et trois
grandes portes vers le midi; vis-à-vis la porte du mi-
lieu était planté ce grand arbre ; le Khan était assis
au côté du nord en un lieu haut élevé , pour être vu
de tous. 1) y a deux escaliers pour monlex \i Vvv, ^^\
l'un desquels monte celui qui lui apporte ?»a N\îy.w^^
114 VOYAGES EN ASIE
et sa coupe; il descend par l'autre. L'espace du milieu
entre l'arbre et ces escaliers est vide , car là se tien-
nent ceux qui lui portent son manger, comme aussi
les ambassadeurs qui apportent des présents au Khan,
qui est là élevé comme un Dieu. Au côté droit, vers
l'occident, sont tous les hommes, et au gauche à
l'orient les femmes, car le palais s'étend en longueur
du septentrion au midi. Du côté droit, près des pi-
liers, il y a des places élevées en forme de théâtre, où
se mettent les fils et frères du Khan, et à gauche il y
en a d'autres pour ses femmes et filles. Il n'y a qu'une
de ses femmes qui soit assise auprès de lui, mais un
peu moins haut qu'il est lui-même.
Quand donc le Khan sut que cet ouvrage de l'arbre
était achevé, il commanda à Guillaume de l'accommo-
der en sa place. Et environ le dimanche de la Passion,
le Khan s'en alla vers Caracorum, avec ses petites mai-
sons ou pavillons, laissant ses grandes derrière. Le
moine et nous le suivîmes, et il nous envoya une
autre bouteille de vin. En allant il passa par des pays
fort montagneux, où il faisait de grands vents et un
froid bien âpre, et il y tomba abondance de neige. Sur
quoi il nous envoya sur la minuit pour nous deman-
der des prières à Dieu, pour que le vent et le froid ces-
sassent, d'autant que tous les bestiaux du pays étaient
en grand danger de périr, car alors les mères étaient
prêtes de faire leurs petits. Le moine aussitôt lui en-
voya de l'encens pour qu'il le mît lui-même sur les
charbons pour l'offrir à Dieu. Je ne sais s'il le fit ou
non, car je n'en vis rien; mais je sais bien que la tem-
pête, qui avait duré deux jours entiers, cessa aussitôt.
A la veille du dimanche des Rameaux nous appro-
chions de Caracorum, et sur le point du jour nous bé-
nîmes des rameaux où il n'y avait point encore de ver-
dure; puis, environ sur les neuf heures du matin, nous
entrâmes dans la ville, portant la croix haute, élevée
avec la bannière.
Le soir s'approcliani, GmWaurci^ w^ixis. ^\svw5L"^tva en
sa maison pour souper et ivov\^ \ççvxV Xa. ia.N^^ ^\^^^^
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 11^
joie ; sa femme était fille d'un sarrasin et, née en Hon-
grie, parlait bon français. Nous trouvâmes aussi là un
autre homme, nommé Basile, fils d'un Anglais, né
aussi en Hongrie, et parlant plusieurs langues. Après
souper on nous ramena en notre petit logement, que
les Tartares nous avaient donné auprès de Féglise et
de l'oratoire du moine. Le lendemain le Khan entra
dans son palais, où le moine, les prêtres et moi le
fûmes visiter; mais ils n'en voulurent jamais permettre
l'entrée à mon compagnon , à cause de l'inconvénient
qui lui était une fois arrivé de marcher sur le seuil de
la porte. J'avais fort consulté en moi-même si j'y de-
vais aller ou non, craignant d'un côté d'offenser et
scandaliser les chrétiens si je les eusse quittés, et
d'autre part de déplaire au Khan ; j'appréhendais que
le bon dessein que j'avais et dont j'espérais venir à
bout ne fût empêché. Je résolus donc d'y aller, encore
que d'autre part je ne remarquasse parmi eux qu'ac-
tions pleines de sorcellerie et d'idolâtrie. A cause de
cela ailleurs je ne faisais autre chose que prier conti-
nuellement et à haute voix pour l'Église chrétienne et
pour le Khan même, qu'il plût à la bonté divine de le
convertir et amener à la voie du salut.
Nous entrâmes en ce palais, qui était en bon ordre
et bien paré. En été on y fait venir des eaux par des
canaux de tous les côtés pour l'arroser et rafraîchir.
Ce lieu était plein d'hommes et de femmes, et nous
nous présentâmes devant Mangu-Khan, ayant derrière
nous ce grand arbre d'argent avec tous les vaisseaux et
ornements qui occupaient une bonne partie de la salle.
Les prêtres lui apportèrent deux petits pains et des
fruits dans un bassin d'argent qu'ils bénirent en les
lui présentant; et le sommelier les prit, et les donna
au Khan assis en un lieu fort élevé; il commença à
manger de l'un de ces pains et envoya l'autre à son
fils et à un de ses frères le plus jeune, que les nesto-
Hens instruisaient. Ce frère savait quelque chose de
VÊvanglle et envoya quelquefois querâ TaaBVfe\^ ^ç>\ix
la voir. Après les prêtres, le moine (il ses p^Vèxe^ ^^vîi^^^
\
1(6 . Voyages eN asië
el moi après lui ; le Khan nous promit alors de ve
le lendemain en notre église, qui était assez grai
et belle, car elle était toute tapissée de draps d'or
de soie ; mais le lendemain il s'en alla de Caracorui
priant les prêtres de l'excuser s'il n'allait en leur
église, et qu'il n'osait y entrer, parce qu'il avait élé
averti qu'on y avait porté des corps morts. Pour le
moine, les autres prêtres et moi, nous ne laissâmes
pas de demeurer à Caracorum, afin d'y pouvoir ce
brer la fête de Pâques.
XLII
Célébration de la fête de Pâques.
Guillaume l'orfèvre nous avait fabriqué un fer pour
faire des hosties. Il possédait de certains orneme"'«
qu'il avait fait accommoder pour lui, car il avait qi
que connaissance des bonnes lettres et faisait la fouu-
tion de clerc en l'église. II avait fait faire ' aussi une
image de la Vierge en sculpture, à la façon de France,
et à l'enlour toute l'histoire de l'Évangiîe, bien et ar-
listement gravée, avec une boîte d'arge'nt pour garder
le saint-sacrement., et dans les côtés il y avait de pe-
tites cellules faites avec beaucoup d'art, où il avait mis
des reliques. 11 fit faire aussi un oratoire sur un cha-
riot très beau et bien peint d'histoires saintes. Je bÉnis
ses ornements et fis faire des hosties à notre mode,
et les nestoriens m'assignèrent, pour officier, le lieu de
leur baptistère , où il y avait un autel. Je célébrai d(
le jeudi saint et le jour de Pâques, je donnai la co
munion au peuple, avec la bénédiction de Dieu, et
la veille de Pâques plus de soixante personnes furent
baptisées en très bel ordre et cérémonie, ce dont i
eut grande réjouissance entre tous les chrétiens.'
GUILLAUME DE RUBUUQUIS 117
XLIII
De la maladie de Guillaume l'orfèvre, et du prêtre Jonas.
Il arriv.a que Guillaume l'orfèvre fut fort malade ;
comme il commençait à se mieux porter et à recou-
vrer peu à peu sa santé, le moine, Tétant venu visiter,
lui donna une potion de rhubarbe, ce qui le pensa faire
mourir. Le voyant changé si subitement, je lui deman-
dai ce qu!il pouvait avoir mangé ou bu qui l'eût mis
en si piteux état; il me- dit que c^était le moine qui lui
. avait fait prendre deux écuelles pleines de breuvage,
qu'il avait pris pour eau bénite. Je fus trouver le moine, ^
et lui (dis assez nettement ou qu'il allât, comme un
apôtre, faire des miracles par la vertu des prières et
de la ^râce du Saint-Esprit, ou qu'il se comportât en
médecin . seulement et selon la .science de la méde-
cine, lui reprochant d'avoir donné une si forte et si
dangereuse boisson à un malade sans y être préparé,
comme si c'eût été une chose sacrée et bénite; que si
cela venait à la-coni\aissance du monde, il en serait
fort blâmé. Depuis cela il fut plus réservé et se garda
plus de moi que jamais.
- Environ ce même temps, le prêtre, ou archidiacre
Jonas devint aussi fort malade, et ses parents et amis
envoyèrent. quérir un dçvin sarrasin, qui leur dit qu'un
certain homme maigre qui ne buvait, ni ne mangeai!,
ni ne couchait en un lit était fâché contre lui, et que
si le malade pouvait obtenir sa bénédiction, il recou-
vrerait sa santé; ils jugèrent aussitôt que celui-là que
le devin avait désigné était le moine; et environ la
Aiinuit, sa femme, sa sœur et son fils le vinrent trou-
ver, le priant et conjurant de venir donner sa bénédic-
tion au malade; ils nous éveillèrent aussi, afin (Jue
nous le priions d'y aller ; mais le moine no\is dit de
le laisser en repos et de ne nous point mêl^Y d^c^l^,
d'autant que ce prêtre avec trois auVres aNa\few\. ^ç; gj
mauvais, desseins contre nous, ayant rèso\v\ ^'^Wev "^ *■
118 VOYAGES EN ASIE
la cour pour obtenir de Mangu-Khan que nous ft .
sions tous chassés de ce pays-là. Toutefois, aussitôt
qu'il fut jour, je ne laissai pas d'aller voir ce pauvre
prêtre, qui avait un grand mal de tête et crachait le
sang. Je lui dis que ce devait être un apostume, et
lui conseillai alors, le voyant en si mauvais état, de
reconnaître que le pape était le père et le chef de tous
les chrétiens; ce qu'il fit aussitôt, promettant devant
tous que, si Dieu lui rendait la santé, il irait lui-même
baiser les pieds du pape , et ferait de bonne foi tout
son pouvoir afin que le saint-père voulût envoyer sa
bénédiction au Khan. Je l'avertis aussi que s'il pensait
avoir quelque chose en sa possession qui appartînt à
autrui, il la restituât. Il me répondit qu'il ne pensait
pas avoir rien de semblable. Se trouvant un peu mieux,
il me pria d'aller quérir le moine, ce que je fis. Le
moine, pour la première fois, n'y voulut pas venir; mais
quand il sut que le malade se portait un peu mieux,
il y alla avec la croix, et moi je lui portai dans la boîte
de Guillaume le corps de Notre-Seigneur, lequel j'avais
réservé depuis le jour de Pâques, à la prière de notre
bon orfèvre. Le moine, étant arrivé, commença de
frapper le malade avec ses pieds, pendant que le ma-
lade les embrassait avec grande humilité. Et moi je
lui dis que c'était la coutume de l'Église romaine que
le malade reçût le saint-sacrement, comme un viati-
que, pour se munir contre les efforts et les embûches
de Satan ; il reçut de mes mains le sacrement, à la fa-
çon de l'Église romaine. Après le moine demeura auprès
de lui, et, en mon absence, lui donna je ne sais quelle
potion ; mais le lendemain il commença à ressentir
les tourments de la mort.
Après que nous eûmes chanté et dit sur lui les prières
pour les mourants, le moine me donna avis de nous
retirer, à cause que si je me fusse trouvé présent
cette mort, je n'eusse plus pu entrer en la cour
Manga-Khan par l'espace d'wtv aw etvUec; et tous
assistants me dirent que ceVa feVaW. ^vcv^\,\xv^ y^x^'^v ^^
m'en aller, pour n'être privé d'wue Vç\\^ l^NÇi\\\ . K\5fià\\.^v
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 119
que ce pauvre homme fut trépassé, le moîne me dit
que je ne me misse en peine de rien, et que lui l'avait fait
mourir par ses prières, d'autant qu'il nous était con-
traire, que lui seul était savant entre eux, tout le reste
n'étant que des ignorants, que dorénavant Mangu-
Khan et tous ses sujets nous obéiraient mieux; et sur
cela il me déclara la réponse qu'avait faite le devin; à
quoi n'ajoutant guère de foi, je m'enquis des prêtres
amis du défunt, si cela était ainsi ou non ; ce qu'ils
m'assurèrent être très vrai, mais qu'ils ne savaient pas
s'il avait été averti premièrement de cela ou non. En
suite de quoi je remarquai que le moine fit venir en
son oratoire ce devin et sa femme, et leur fit cribler de
la poudre pour faire une sorte de sortilège ; il avait
aussi avec lui un certain diacre de Russie, qui lui ser-
vait à ces sortilèges-là. Ce qu'ayant aperçu, je fus
grandement étonné, et eus horreur de la méchanceté
de cet homme, et lui dis doucement, en l'appelant mon
frère et mon ami, qu'un homme rempli du Saint-Es-
prit, et qui prêchait les autres, ne devait pas consulter
ainsi les devins, puisque tout cela était défendu sous
peine d'excommunication. Alors il se mit à s'excuser,
comme n'ayant jamais usé de ces choses. J'avais grand
déplaisir de ne le pouvoir quitter, à cause que j'avais
été logé avec lui par le commandement du Khan, si
bien que sans une permission spéciale du prince je ne
pouvais m'en séparer comme j'eusse désiré.
XLIV
Description de la ville de Garacorum, et comment Mangu-
Khan envoya ses frères contre diverses nations.
Pour ce qui est de la ville de Caracorum, Votre Ma-
jesté saura qu'excepté le palais du Khan, elle ne vaut
pas la ville de Saint-Denis en France , dont le monas-
tère est dix fois plus considérable que low\.\e \vî\\^\%
même de Mangu. Il y a deux grandes rues ;Vv\\\^ ^\VÇi
fes Sarrasins, où se tiennent les marc\iés eV \îX W\\^\
120 VOYAGES EK ASIE
plusieurs marchands étrangers y vont trafiquer à ca
de la courj qui y. est souvent, et du grand nomb
d'ambassadeurs qui y arrivent de toutes parts. L'autre
rue s'appelle de Gathayens, où se tiennent tous les
artisans. Outre ces deux rues, il y à d'autres grands
lieux ou palais, où est la demeure des secrétaires du
prince. Là sont douze temples d'idolâtres de diverses
nations, et deux mosquées de sarrasins, où* ils font
profession de la secte de Mahomet, puis une église de
chrétiens au bout de la ville, qui est ceinte de m
railles faites de terre, où il y a quatre portes! A cehc
d'Orient l'on vend le millet et autres sortes de grains,
qui d'ailleurs sont rares. A la porte d'Occident se ven-
dent les brebis et les chèvres; à celle'du Midi les bœu
et les chariots, et à celle du Nord les chevaux.
Or, suivant toujours la cour, nous y arrivâmes le d
manche avant l'Ascension, et le lendemain nous, fûmi
appelés devant Bulgay, le principal secrétaire et ju{
de la cour : à savoir le moine et toute sa suite, nous
et tous les autres ambassadeurs et étrangers qui 'fr(
queutaient le logis du moine. Chacun fut introduit t..
particulier, et l'un après l'autre : le moine premier^
ment, puis nous, qui fûmes exactement interrog
par ce secrétaire, d'où nous venions, pourquoi et
-quelle .fin, en un mot à quoi nous éiions propres et
que nousT désirions d'eux. Cette recherche si curieuse
fut faite parce qu'on avait rapporté au Khan, qu'en-
viron quatre cents assassins ou meurtriers secrets
étaient venus sous divers habits pour le tuer. La veille
de l'Ascension nous allâmes par tous les pulais du
Khan ; je vis que quand il voulait boire on versait c
koumis sur ses idqles de feutre.
Mangu-Khan a huit frères, trois du côté de sa mèi
et cinq du côté de son père. Il avait envoyé l'un de s
frères ^ utérins au pays des Assassins, lui commai
dant d'exterminer toute cette race de gens-là. Il en
envoyé un autre vers la Perse, où, il est entré main
i. Alau ou Houbgou. — \o^.^aïC(iVo\o>VvN.\>Ocvi^'ç.'!Avk.
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 121
l, pour de là aller, comme Ton croit, en Turquie,
et conduire une armée contre Baldach et Vastacé. Il en
dépêche un autre vers Gathay, contre certains rebelles.
Le plus jeune du côlé maternel est retenu auprès de
lui, et on l'appelle Arabucha ; il s6 tient au palais de
sa mère, -qui était chrétienne, et au service de laquelle
a été Guillaume Torfèvre, qui fut pris en Hongrie par
des frères paternels du Khan, lorsqu'il envahit la ville
de Belgrade, où était aussi un évêque normand de
Belleville, prés de Rouen, avec un neveu, que j'ai vu
. à Caracorum. Entre les prisonniers se trouva donc cet
honnête Guillaume, qui fut donné à la mère de Mangu,
parce qu'elle désirait grandement de l'avoir à son ser-
vice.Quand cette dame fut morte, le sieur Guillaume fut
au service d'Arabucha, avec tout le reste de ce qui était
à la cour de sa mère, et, par le naoyen de cet Arabucha,
* il vint à la connaissance de Mangu-Khan, qui lui fît
faire ce grand ouvrage d'argent dont nous av.ons parle,
et pour lequel il lui avait donné tant de marcs d'argent.
Le Khàn était allé visiter sa mère à. quelque distance
de sa ville de Caracorum. Le lendemain il s'en retourna
à son palais, mais par un autre chemin, selon l'ins-
truction de leurs devins et sorciers, qui ne veulent ja-
mais que l'on j'e tourne -par la même voie qu'on est
venu. D'ailleurs, pendant que la cour était Jà et après
qu'elle se fut retirée, personne n'osait passer ni à pied
ni à cheval par où elle avait demeuré, tant que l'on y
apercevait quelque reste de feu ou de fumée.
Le même jour, quelques sarrasins se trouvèrent avec
Je moine, disputant contre lui ; et quand il vit q'u'il ne
pouvait se défendre par raisons contre eux et qu'ils se
moquaient de lui, il ne put se tenir de leur déchar-
ger quelques coups d'un fouet qu'il tenait en main; ce
qui excita une telle rumeur, que cela vint jusqu'aux
oreilles dé Mangu, qui aussitôt nous fit faire comman-
dement de ne plus demeurer à la cour, au lieu où -nous
avions accoutumé d'être.
Pour moi, f avais toujours espérance de \a. Nexvu^ ^xx.
roi d'Arménie, aux environs de Pâques*, c^ueVc^i^^ ^^^v's.
\
i22 VOYAGES EN ASIE
arrivèrent de Bolac, où habitent quelques Flamands ou
Allemands, que j'avais grand désir d'aller voir. Ils me
dirent qu'un prêtre allemand devait venir h la cour.
C'est pourquoi je n'osai pas demander à Mangu-Khan
quelle était sa volonté sur notre demeure à la cour ou
sur notre départ. Au commencement il ne nous avait
donné que le terme de deux mois pour nous y arrêter,
mais cinq mois entiers s'étaient écoulés, car nous étions
cl la fin de mai, et nous y avions toujours demeuré de-
puis le mois de janvier.
Mais enfin, voyant qu'il n'y avait aucune nouvelle
de ce roi d'Arménie ni de ce prêtre flamand dont
on nous avait parlé, et craignant d'être contraints de
nous en retourner en hiver, dont nous avions déjà
éprouvé les rigueurs excessives, je fis demander au
Khan quelle serait sa volonté à notre égard; que
nous eussions été bien contents de demeurer là si tel
était son plaisir; mais que si nous avions à nous en re-
tourner, il serait plus à propos et commode pour
nous que ce fût en été et non en hiver. Le Khan me fit
répondre là-dessus que je ne m'éloignasse point de lui
et qu'il avait envie de me parler le lendemain. Mais je
répliquai, si sa volonté était telle, que je le suppliais
bien humblement d'envoyer quérir le fils de Guillaume,
d'autant que notre interprète n'était pas assez capa-
ble. Celui qui me vint parler de la part de Sa Majesté
était sarrasin, il avait été ambassadeur vers Vastace,
et, gagné par argent, il avait donné conseil à ce Vas-
tace d'envoyer des ambassadeurs vers le Khan : car, lui
avait-on dit, les Tartares devaient entrer sur ses terres.
Ayant donc envoyé ses ambassadeurs, quand il connut
les forces des Tartares, il les méprisa et ne se soucia
plus de faire la paix avec eux, qui n'étaient point venus
en son pays, selon leur premier dessein. Car il faut re-
marquer que jamais ces gens-là ne prennent aucun
pays par la force des armes, mais seulement par ruses
et tromperies, si bien qu'ils oi\l ç»wb\w^ué et détruit la
plupart du monde sous uu laeîîLW s^t£Ù>\^w\. ç^X. y^^îX^i^^
de paix cl d'amitié.
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 123
XLV
Gomment ils furent examinés plusieurs fois, et leurs
conférences et disputes avec les idolâtres.
Le lendemain, qui fut le dimanche avant celui de la
Pentecôte, je fus appelé et mené à la cour, où le pre-
mier secrétaire me vint trouver avec un de ceux qui
versaient à boire au Khan, et plusieurs sarrasins, qui
me demandèrent encore de la part du Khan pourquoi
j'étais venu en ce pays-là; à quoi je fis la même ré-
ponse que j'avais toujours faite, à savoir que j'étais
venu vers Sarlach, et de Sartach h Baatu, qui m'avait
envoyé là : partant, que je n'avais rien à leur dire de
la part de qui que ce fût, sinon leur prêcher la parole
de Dieu, si c'était leur plaisir de l'écouter; et qu'ils
savaient bien ce que Baatu leur en avait écrit. A ces
mots, ils me demandèrent quelles paroles de Dieu je
leur voulais annoncer, estimant que je leur voulusse
prédire quelques succès heureux, ainsi que plusieurs
le font d'ordinaire. Je leur répondis que s'ils vou-
laient, je leur dirais quelle est cette parole de Dieu,
pourvu qu'ils me fissent venir un bon interprète. Us
me dirent qu'ils en avaient déjà envoyé quérir un ; que
cependant je ne laissasse pas de dire, le mieux que
je pourrais, par celui qui était là, et qu'ils m'enten-
draient bien; et comme ils me pressaient fort là-dessus,
je leur dis : « Voici quelle est la parole de Dieu : Celui à
qui on a donné plus de choses en charge, c'est celui de
qui on en redemande davantage, et celui-là est le plus
aimé à qui on remet plus de choses, » Et sur cela je fais
savoir à Mangu-Khan que Dieu lui a donné beaucoup
de biens : car de toute la grandeur, puissance et richesse
qu'il possède, il n'en a rien reçu des idoles, mais
d'un seul Dieu tout-puissant, créateur du ciel et de la
terre, qui lient en sa main tous les royaura^s ôiwiïiÇiw^^
et les transporte d'une nation à l'autre ^ c«lm^^ ^^^
péchés. C'est pourquoi, s'il aimait Dieu, T\ew w^\>^\
124 VOYAGES EN ASIE
■
manquerait; mais que s'il faisait autrement, il de
tenir pour assuré que Dieu lui redemanderait com
de tout ce qu'il avait, jusqu'au dernier denier.
A cela un des sarrasins dit : « Y a-t-il personne
monde qui n'aime Dieu? » Je lui répondis que P
•disait que quiconque l'aimait gardait ses corama
ments et qui ne gardait ses commandements ne
mait pas. Lors ils me demandèrent si j'avais été
ciel pour savoir quels sont ses commandements. « N'^" '
pas, dis-je, mais il les a donnés du ciel aux gens
• bien;* et lui-même est descendu du ciel pour les em
gner à tout le monde; nous avons toutes ses parc
dans- les saintes Écritures , et nous reconnaissons ]
les œuvres des hommes s'ils les gardent ou non.
Mais, me r^liquèrent-ils, direz-vous que Mangu-Khmi i
ne garde pas les commandements de Dieu? » Je ré- J-
• pondis que quand leur interprète serait venu, alors
la présence du Khan même, je réciterais, s'il lui p]
sait, tous les commandements de Dieu, et il jugeiui. -,
lui-même s'il les gardait ou non. Ainsi se départira'^*- *
ils de moi et rapportèrent au Khan que je disais q
était tuinien ou idolâtre et qu'il ne gardait pas
commandements de Diey.
Le jour suivant il m'envoya son secrétaire, qui
dit de sa part qu'il y avait <;hez eux dés chrétiens, •
sarrasins et tuiniens, et que chacun d'eux disait que 1
sa foi ^ait meilleure que celle .des autres; et p(
cela il nous commandait.de venir tous ensemble (
vaut lui et que chacun mît par écrit ce qu'il était de |
sa loi, pour voir laquelle était laplus vérital)le. Je n
dis grâces à* Dieu de ce qu'il lui avait plu toucl
le cœur du Khan et le porter à ce bon dessein, et |
comme il est écrit que le serviteur de Dieu doit é
doux et facile envers un chacun et non contentieux
injurieux, je dis que j'étais tout prêt de rendre com
' de ma profession de foi chrétienne à quiconque m<
deinanderait. Le secrétaire mit tout par écrit, ce
fat représenté au Kiiaiv; \\ twl ^îù\. ^ç>^%\^ \û.^\svfe ç>
mandement aux nestor\ens,^ù ?>^NQ\t. ^^ \£v^Vcc^ ^^.
GUILLAUME DE RtJBRtJQUrS 125
écrit tout ce qu'ils voudraient dire et de* même aux
sarrasins et" tuiniens aussi.
- Le lendemain, ce secrétaire nous fut envoyé dere-
chef pour nous dire que le Khan désirait fort savoir la
• cause de notre venue en ce pays-là-; à quoi je répon-
qu'il -le pouvait apprendre des lettres de Baatu;
3 ils me dirent que les lettres de Baatu étaient
^^.dues et qu'il ne se souvenait plus de ce qu'il en
avait écrit; c'est pourquoi il voulait que nous le lui
dissions nous-mêmes. Alors je m'enhardis de lui faire
entendre que c'était entre autres choses le devoir de
notre religion de prêcher l'Évangile à tout le monde,
et qu'ayant ouï la renommée des peuplés de Moal,
j'avais eu un grand désir de les venir voir, et que du-
rant cette résolution j'avais ouï dire aussi que Sartach
était chrétien; ce qui m'avait fait prendre mon chemin
droit vers lui, et que mon souverain seigneur le roi de
France lui avait écrit des lettres d'amitié et avec des
paroles obligeantes, par lesquelles aussi il l'assurait de
notre état et profession, le priant- qu'il nous voulût
permettre de demeurer parmi les peuples de Moal;
que sur cela . Sartach nous avait envoyés à son père
- Baatu, et Baatu à Mangu-Khan, lequel derechef nous
suppliions bien humblement de nous permettre la de-
meure en ses pays.
Tout cela fut écrit et rapporté au Khan, qui alors
nous fit dire que nous demeurions trop longtemps en
ses pays et que sa volonté était que nous nous en re-
tournassions au nôtre, et qu'il demandait si nous vou-
lions mener son ambassadeur avec nous. Je répondis à
cela que je n'oserais pas me charger de mener son
ambassadeur, d'autant qu'entre son pays et le nôtre il
y avait de fortes et puissantes nations, de grandes mers,
et plusieurs fâcheuses montagnes à passer, et enfin
. que je n'étais qu'un pauvre religieux qui ne pouvais
me charger de cela. Ce discours fini, il fut mis par écrit.
Avant notre départ toutefois le Khaw dè?»vv:^ ^'^5^1
eût une conférence entre nous. tous qui xe^t^^^wWçiXv'?»
les diverses croyances.
126 VOYAGES EN ASIE
Nous noii^ assemblâmes donc la veille de la Pen
côte en notre oratoire, et Mangu-Khan nous envo
trois de ses secrétaires, pour être juges de nos dif
rends, à savoir, Tun chrétien, l'autre sarrasin, et
troisième tuinien. Avant toutes choses, il fut proclame i
de la part du Khan que son commandement, qui de- l
vait être reçu, était comme le commandement de Dieu f
même, qu'aucun n'eût h faire injure ou déplaisir à
l'autre, ni n'excitât aucune rumeur et trouble qui pût
en façon quelconque empêcher cette affaire, et cela sous
peine de mort. Alors il se fit un très grand silence, bien
qu'il y eût une fort grande assemblée, car chacun des
partis y avait convié les plus habiles et sages de
secte, outre plusieurs autres encore qui s'y Irouvèrem. ■
{Nous croyons pouvoir supprimer la longue discussion
théologique qui s'engage entre les représentants des divm
dogmes, conférence qui d'ailleurs n'a d'autre conclusion
qu'une large buverie où les nestoriens, les sarrasins et les
idolâtres noient à qui mieux mieux la dissidence de leurs
idées.)
Cette conférence ainsi achevée, les nestoriens et sî
rasins chantaient ensemble à haute voix, mais les lui- |;
niens ne disaient rien du tout. Après cela ils bun
tous largement.
XLVI 1
Gomme ils furent appelés devant le Khan à la Pentecôw,
de la confession de foi des Tartares, et comme il fut
parlé de leur retour.
Le jour de la Pentecôte, Mangu-Khan, à qui Ton avait
rapporté que je le tenais pour idolâtre, me fit appeler
devant lui aveô un tuinien contre qui j'avais disputé^
et avant (|ue d'entrer au palais, le fils de Guillaun
mon interprète, m'dvertit de la résolution qu'on av
prise de notis en faire retourner en notre pays, et que 1
je me gardasse bien de coïv\.Te^\\^.^\.^w\, %rm%. ^wla. \
présence du Khan j il tne îa\\M\. m^to^ '^ ^^wwi^, ^v\^
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 127
tuinien aussi près de moi, avec leur interprète. Le
Khan, se tournant vers moi, me parla ainsi : « Dites-
moi la vérité, si quand je vous ai envoyé mes secré-
taires vous avez dit que j'étais tuinien. — Monseigneur,
lui répondis-je, je n'ai jamais tenu de telles paroles,
mais s'il plaît à Votre Majesté impériale de m'écouter,
je vous rapporterai les mots mêmes que j'ai pronon-
cés. » Ce que je lui récitai de point en point; alors il
me dit qu'il croyait bien que je n'avais pas ainsi parlé,
ni que je le dusse faire aussi, mais que la faute de-
vait venir à l'interprète, qui l'avait mal expliqué ; et
sur cela il tourna son bâton ou sceptre vers moi, di-
sant que je ne craignisse point ; et moi, en souriant,
je dis tout bas que si j'eusse eu de la crainte , je ne
fusse pas venu là*. Alors il demanda à mon interprète
ce que je disais. On le lui rapporta mot pour mot.
Après cela il commença à me faire comme une profes-
sion de foi,
« Nous autres Moals, me dit-il, nous croyons qu'il
n'y a qu'un Dieu, par lequel nous vivons et mourons,
et vers lequel nos cœurs sont entièrement portés.
— Dieu vous en fasse la grâce, monseigneur, lui dis-
je; car sans grâce cela ne peut être. »
Il demanda encore ce que j'avais dit, et l'ayant su
il ajouta que comme Dieu avait donné aux mains plu-
sieurs doigts, ainsi avait-il ordonné aux hommes plu-
sieurs chemins pour aller en paradis. Que Dieu nous
avait donné l'Écriture sainte à nous autres chrétiens ,
mais que nous ne la gardions et ne l'observions pas
bien, et que nous n'y trouverions pas qu'aucun de
nous doive blâmer les autres.
« Y trouvez-vous cela? dit-il.
— Non, dis-je, mais je vous ai déclaré dès le com-
mencement que je ne voulais point avoir de contention
ni de dispute avec personne.
1. Sur cette remarque, aussi juste qu'ingônuc, on peut en effet re-
connaître que l'humble moine donnait la preuve d'Un mco'uV.eç.VsvXiVft exiw-
rage dans J'accomplissement d'une mission (^ue \é caTSicièTe Aw ao\V(éT«\u
-endait à la fois très délicate et très péi*iUeuse;
\
m A^OYAGËS EN ASIE
— Je ne parle pas, dit-il, pojir vous; vous n'y t
vez pas non plus que par argent on doive faire j
corttre le droit et la justice.
— Non, sire, répondis-je, et à la vérité ne suis-je
venu en ce pays pour gagner or ni argent, mais pli
ai-je refusé ce que l'on me présentait. » Là était j
sent un des secrétaires, qui témoigna que j'avais
fugé un jascot et des pièces de soie qu'on m'a^
voulu faire prendre.
« Je ne parle pas, reprit le Khan, de cela; mais
dis que Dieu vous a donné les Écritures saintes et '
vous ne les gardez pas; mais à nous, il nous a do
des devins et nous faisons ce qu'ils nous coftimandeni,
et vivons ainsi en paix. » '
Avant que d'achever ce discours, il but quatre fois,
ce me sembla; et comme j'écoutais fort attentivement,
attendant toujours qu'il me confessât quelque chose
plus de sa foi, il commença à me parler de mon ret'
disant que nous étions demeurés là trop longtemps
que sa volonté était que nous nous en retournass
dans notre pays.
Et puisque nous disions que nous ne pouvions
mener ses ambassadeurs avec nous, il nous dema
si nous voulions bien nous charger de ses paroles e
ses lettres.
Depuis lors je n'eus plus ni temps, ni lieu, ni mo
de l'instruire en la foi chrétienne : car personne n'o
lui dire quowce qui lui plaisait, si ce n'était un ami
sadeur, qui lui pouvait librement représenter toi
qu'il voulait.
On ne me permit donc pas de parler davanti
mais seulement d'écouter et de répondre s'il me
mandait quelque chose. Il demanda si j'avais a
chose à dire. Alors je lui dis que s'il plaisait à Sa Gj
deur de me faire savoir sa volonté et me donner
lettres, que je les porterais bien volontiers, selon i
faible pouvoir. Puis il me demanda si je voulais de
ou de l'argent ou de riches \ia\i\Wftm.^w\.^\\^\.\3i dis
nous ne prenions rieni de \.ou\. c^Vîx. , m^% a^^xy^^
GUILLAUME DE RUBRUQUIS iâO
avions besoin seulement de quelque peu de chose pour
noire dépense et frais du voyage , et que sans son as-
sistance nous ne pouvions pas sortir des terres de son
empire. 11 nous fit réponse à cela, qu'il nous ferait
pourvoir de toutes les choses nécessaires jusqu'à ce que
nous fussions hors des lieux de sa domination , et si
nous voulions encore davantage que cela. Je lui dis
que c'était assez pour moi. 11 me demanda jusqu'à
quel lieu nous voulions être conduits ; je lui répondis
que sa seigneurie et domination s'étendant jusqu'aux
terres du roi d'Arménie, ce serait assez si nous pou-
vions aller jusque-là. Il dit qu'il ferait en sorte que
nous y fussions conduits en toute sûreté; et qu'après
nous eussions soin de nous et fissions ce que nous
pourrions. Il ajouta encore ces paroles : <c II y a deux
yeux en tête, et bien qu'ils soient deux, ils n'ont toute-
fois qu'un même regard, et où l'un porte son rayon
l'autre y dresse aussi le sien ; vous êtes venus de devers
Baatu, et par là faut-il aussi que vous vous en retour-
niez. »
Sur cela je lui demandai la permission de parler en-
core. « Parlez, » dit-il.
« Sire, lui dis-je, nous ne sommes pas gens de guerre;
nous désirons que ceux-là aient la domination ici-bas
qui se voudront gouverner avec plus de justice, suivant
la volonté du Dieu souverain; notre charge est seu-
lement d'enseigner aux hommes à vivre selon ses
commandements; c'est le seul sujet qui m'a fait venir
ici, où j'eusse volontiers désiré demeurer, s'il vous eût
plu; mais puisque votre volonté est que nous nous en
retournions, nous sommes prêts d'obéir à Votre Ma-
jesté et de porter vos lettres comme nous pourrons,
suivant votre commandement. » Il ne répondit rien à
cela et fut longtemps à penser en soi-même sans dire
mot, et mon interprète me défendait de parler davan-
tage ; mais désirant avoir réponse sur cela, j'atten-
dais toujours en grand souci ce qu'il me -vowàT^vVô^vç^.
Enûn il me dit qu'ayant un long voyage a ^avt^ tvç>\\:3»
devions nous ttien pourvoir de tout ce ç\v\\ tvovx?» ^e,\^\V.
130 ' VOYAGES EN ASIE
utile pour retourner en notre pays. Et sur cela il me
boire, et je pris congé de lui, pensant bien que si D
nVeût donné le don de faire les miracles comme
Moïse, peut-être l'aurais-je converti.
« •
XLVII
Des sorciers et devins qui sont parmi les Tartares,
Les prêtres des Tartares sont leurs devins, et tout
que ces gens-là commandent est exécuté sans dél
Je dirai ici à Votre Majesté quelle est leur charge, î
Ion que je l'ai appris dç Guillaume et de plusieurs a
très qui ma'en ont dit des choses assez vraisemblable
Ils sont plusieurs et ont un chef ou supérieur, qui (
comme leur patriarche, et qui est toujours logé deva
le palais du Khan, loin -d'environ un jet de pierre
a sous sa garde les .chariots qui portent leurs idol
comme j'ai déjà dit; derrière le palais il y en a d'î
♦ très en certains lieux qui leur sont ordonnés ; et ce
d'enlre eux qui ont quelque connaisance plus gran
en cet art sont consultés de tous ceux du pays. Qu
ques-uns d'eux sont fort experts et versés en l'astrol
gie judiciaire, et principalement leur supérieur,
savent prédire les éclipses du soleil et de la lune,
quand cela arrive, tout le peuple les fournit de vivi
et. de provisions en abondance, si bien qu'ils n'ont q
faire alors de sortir de leurs, maisons pour en cherche
quand l'éclipse paraît, ils commencent à battre d
tambours et bassins avec grand bruit, criant "à hai
voix; et lorsqu'elle est passée, ils se mettent à fai
bonne chère et à boire en grande réjouissance.
. Ils annoncent aussi les jours heureux'et malheurei
pour toutes sortes d'affaires.^ C'est pourquoi ils n'^
garde de faire aucune levée de gens de guerre ni n'
treprennent aucune expédition militaire sans -le c
seil et direction de ces getis-\à. IV y a^virait longtei
qu'ils fassent retournés eu^otv^Vv^ €\ \^w>t^ ^^^v^
leur eussent permis. TouV ce c\vV\ s'et\NQ\çi \\.\^ ç,ci>\\
CUILLAUME DE RUBRUQUIS 131
lièrement passé au feu par eux, at ils ont leur
et portion de tout. Ils puriQent aussi par le •
tous les meubles des défunts. Aussitôt que quel-
n -est mort, tout ce qui lui appartenait est séparé
lulres meubles, et on ne les môle point avec ce qui
e la cour, jusqu'à ce que tout soit purgé par le feu.
ai vu user de la sorte au logis d'une certaine
é qui mourut pendant que nous y étions;
mr coutume est aussi d'assembler au neuvième.
i lune de mai toutes les juments blanches qui se
vent' dans leurs haras et de les consacrer à leu-rs
X. Et à tout'eela les prêtres chrétiens étaient çon-
its' d'assister avec leurs encensoirs. Ils épandent
îur nouveau koumis par terre et fout une grande
quand ils commencent à en boire de frais fait;
i qu'en quelques heux parmi nous, quand on goûte
in aux fêtes de saint Barthélémy et de saint Sixte,
ue l'on goûte des fruits le jour de Saint-Jacques et
ainl-Chrlstophe.
35 devins sont aussi appelés à la naissance des en- -
s pour prédire leurs destinées;, quand quelqu'un
be malade, on les envoie quérir aussitôt, afin qu'ils
it de leurs charmes sur le malade; ils disent si la
adie est naturelle ou si elle vient de sortilège.. Sur
i cette dame de Metz, dont j'ai parlé ci-dessus,
pprit une chose étrange arrivéede cette sorte : c'est
m jour oh avait présenté à sa maîtresse, qui était
tienne, comme j'ai dit, des fourrures fort précieuses
les devins passèrent aussitôt par le feu ; mais ils en
arent pour leur part plus qu'il ne leur en fallait;
certaine femme qui avait la charge des riches meu-
. de cette dame les en accusa, ce dont la dame leur
m grand reproche; mais il arriva peu de' jours
îs que cette dame devint grièvement malade et
Trait de très grandes douleurs en tous les endroits
a personne. Sur quoi ces maîtres devins furent ap-
s, et, s'étant assis un peu éloignés de \î\.iïiîs\^^^,\\Si
mandèrent à une de ses femmes deinaeto^A^Tcv^YÇv
idroit où était' sa plus grande do\i\e\ir, eV^A ^>\^ "S
132 VOYAGES EN ASIE
trouvait quelque chose d'attaché, de Ten arracher au
sitôt. Ce que l'autre fit et y trouva une petite pièce t
drap ou feutre, qu'ils lui firent jeter contre terre;
soudain cela commença à faire bruit et ramper, comme
si c'eût été quelque chose de vivant; puis l'ayant mis dans
de l'eau, cela se changea aussitôt en forme de sangsue ;
sur cela ils prononcèrent hardiment que cette dame avait
été ensorcelée et que cela venait du fait de cette autre
femme qui avait découvert leur larcin, qu'ils accusè-
rent d'être sorcière; de sorte que, sur un fauxrapporl,
celle pauvre femme fut menée hors les lentes, et là
sept jours durant battue et tourmentée en diverses sor-
tes pour lui faire avouer le crime qu'on lui imputait.
Pendant cela la dame mourut, et cette femme l'ayant
su, elle supplia qu'on la fit mourir aussi, afin de por
voir accompagner sa maîtresse, à qui elle prolesl
n'avoir jamais fait ni procuré aucun mal ni déplais
et ne confessa jamais autre chose. Ce que Mangi
Khan ayant entendu, il commanda que l'on la laiss
vivre. Ces méchants sorciers, voyant qu'ils ne pouvaie
venir h bout de leur dessein, accusèrent encore la nou
rice de la fille de cette dame chrétienne dont j'ai parlé,
et de qui le mari était un des principaux prêtres entre
les nestoriens. On mena donc cette pauvre femme avec
une de ses servantes au lieu de l'exéculion pour en
tirer la vérité ; la servante confessait bien que sa mai-
tresse Tavait envoyée un jour parler à un cheval pour
avoir réponse de quelque chose, et la nourrice même
avouait aussi qu'elle avait donné quelque charme à
maîtresse pour gagner ses bonnes grâces, mais qu'e
n'avait rien fait qui lui pût porter dommage ni préj
dice. Étant aussi interrogée si son mari ne savait ri
de tout cela, elle répondit que non, et qu'elle était s(
gneuse de brûler tous ks caractères et billets dont e
usait, afin qu'il n'en pût découvrir rien. Elle fut co
damnée à mort et exécutée * ; et pour le prêtre s
/. Od croirait assister à un procès Ae sotceWmft ^tv \\çi\Tw '^çvWt
moyen âge^
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 133
xjari, le Khaa l'envoya vers son évêque, qui était pour
':)rs résidant au Gathay, pour être son juge, quoiqu'il
e fût coupable de rien.
Environ ce même temps, il arriva qu'une des prin-
cipales femmes de Mangu-Khan mit au monde un fils,
et aussitôt les devins furent appelés pour prédire ce qui
arriverait à l'enfant; ils lui promirent tous une fort
longue vie et beaucoup de prospérités, et qu'il serait
un très grand monarque; mais peu de jours après l'en-
fant vint à mourir; la mère désespérée fît venir les de-
vins et leur reprocha leur fausse prédiction; mais ils lui
donnèrent à entendre pour excuse que cela venait de
cette sorcière la nourrice de Chirina, qui avait été exé-
cutée à mort peu de jours auparavant; qu'elle avait
fait mourir cet enfant par ses sortilèges, et qu'ils
avaient fort bien vu comme cette magicienne l'empor-
tait avec elle.
Cette pauvre femme avait laissé un fils et une fille
déjà grands dans les tentes; lors cette dame, devenue
furieuse par ces paroles, commanda aussitôt, ne se pou-
vant plus venger sur la mère, que le jeune homme son
fils fût mis à mort par un homme et la fille par une
femme, en vengeance de la «mort de son fils, que les
devins assuraient avoir été tué par leur mère. Un peu
de temps après cela, Mangu-Khan vint à songer une
nuit de ces enfants de la nourrice, qu'on avait ainsi
fait mourir; le lendemain il demanda ce que l'on en
avait fait; mais ses serviteurs ne lui en osèrent rien
dire. H insista, demandant plus instamment ce qu'ils
étaient devenus, d'autant qu'il les avait vus en songe
la nuit d'auparavant. Enfin on lui en dit la vérité; sur
quoi, plein de colère et d'indignation, il fit venir sa
femme, lui reprochant comment elle avait eu l'audace
de donner sentence de mort sans le consentement et
permission de son mari; et en même temps la fit en-
fermer dans un cachot pendant sept jours durant, sans
lui faire donner à boire ni à manger pendant ce temps-
là; et pour celui qui avait exécuté le ^ewtife \iOTCv«i^*^
Jui fil couper la tête, ordonnant que ceW.Çi V^Ve. ^^x^\\.
i:n VOYAGES EN ASIE
attachée. au col de la femme qui avait tué la fille, p
qu'elle fût fouettée. et battue par tous les carrefd
avec des tisons de feu, et après mise aussi à mort
.eftt fait faire aussi la môme exécution sur sa pro
femme sans la considération des enfants qu'il avait e
d'elle; mais il la fit sortir de la cour, où elle ne i
tourna que plusieurs niiois après.
Mais, pour revenir h ces devins et sorciers, ils pré-
tendent savoir, quand il leur plaît, troubler l'air avec
leui s charmes ; et comme le froid est extrêmeme
violent vers le temps de Noël, quand ils voient qu'us
n'y peuvent apporter de remède avec tous leurs sori
ils s'avisent d'accuser quelques-uns de la suite de
cour, comme étant cause de ces excessives froidure
et ceux-là sont mis à mort sur-le-champ.
Peu de jours avant que je partisse de là, une
femmes du Khan devint fort malade et était en \
grande langueur ; si bien que les devins, y étant ap
lés, murmurèrent quelques paroles de sort sur i
certaine.esclave allemande qu'elle avait. Cette escl;
fut endormie l'espace de trois jours entiers, au b*
desquels s'étant réveillée, ils lui demandèrent ce qu'(
avait vu durant son dormir; elte répondit qu'elle avj
vu plusieurs sortes de personnes, qu'ils jugèrent devf
mourir bientôt; et comme' elle dit n'avoir pas vu
maîtresse parmi ces gens-là, ils prononcèrent harc^'-
ment qu'elle rie mourrait pas de cette maladie. Je i
depuis cette fille, qui se sentait encore fort mal à la t'
de ce long sommeil.
Quelques-uï|s d'entre eux se mêlent aussi d'invoqi
les dialDles, pour apprendre d'eux ce qu'ils désir<
savoir. Quand ils veulent avoir réponse pour quek
chose que le Khan leur demande , ils mettent la ri
au milieu .de la maison des pièces de chair bouilli
puis celui qui fait l'invocation commence à: murmui
ses charmes, et tenant un tambourin en la main,
frappe fort contre terre et se démène , en sorte q^
devient comme hors de soi et commence à rêver; ap
quoi il se fait lier bien serré; alors le diable vi'
GUILLAUME DE RUDRUQUIS 135
ant robscurilé de la nuit et lui donne à manger de
chairs, et leur fait la réponse sur ce qu'ils deman-
ne fois, comme je Tappris de Guillaume, un certain •
ngrois s'était caché en leur maison pour voir ces
rribles mysfcères, et, comme ils faisaient leurs invo-.
ions, on entendait les cris et hurlements du démon
r le faîte de la maison, qui se plaignait de n'y pou-
voir entrer à cause qu'il y avait un chrétien parmi
'^"x; CQ que le Hongrois ayant ouï, il s'enfuit vitement,
[• les autres commençaient déjà à le chercher pour
faire du mal. Ils font d'ordinaire toutes ces choses
plusieurs autres encore, qui serai-ent trop longues à
rapporter.
• • • . >
* XLVIII -
ne grand» fête, et des letires qiie le Khan envoya
' au roi de France saint Louis.
.es fêtes de la Pentecôte étant passées, le Khan or-
iina de préparer les lettres qu'il voulait envoyer par
lis. Cependant le Khan retourna à Caracorum, où il
fît une grande fête et solennité environ l'octave de la
Pentecôte, qui était le quinzième dç juin, et voulut
que tous les ambassadeurs s'y trouvassent. Le dernier-
jour il nous envoya quérir aussi, mais j'étais alors allé
à l'église pour y baptiser trois enfants d'un pauvre
homme allemand que nous avions trouvé là.
Au reste, Guillaume fut le premier échanson de ce
tin, car il cçmmandait aux trois autres qui versaient ■
oire-. Toute l'assistance faisîiit grande fête et réjouis-
ice, dansait et battait des mains devant le Khan,
quf après cela leur fit une harangue, dont la substance
était : « Qu'il avait envoyé ses frères en divers" pays
fort éloignés et parmi de grajnds dangers et difficultés;
que maintenant il fallait faire voir ce que ceux qui
étaient présents sauraient faire quand ils les enver- .
T3^ii aussi pour le bien, et l'agrandissement de l'État. »
13G VOYAGES EN ASIE
Tous ces quatre jours que dura la fête, tous changea,
d'habits chaque jour, que Ton leur donnait de m^
couleur depuis les pieds jusqu'à la tête. Je vis là
tre autres Tambassadeur du calife de Baldach (Bagd,
qui se faisait porter en cour dans une litière par deux
mules; quelques-uns disaient qu'il avait traité la p,
avec eux sous condition de leur fournir dix mille c
vaux pour leur armée. Mais d'autres disaient que
Khan ne voulait entendre à aucune paix, s'ils ne i
naient toutes leurs forteresses, et que cet ambassade
lui avait répondu que quand ils auraient ôté la corue
du pied de leurs chevaux, alors ils démoliraient tous
leurs forts.
Je vis encore là des ambassadeurs d'un Soudan (
Indes, qui avait amené huit lévriers instruits et faif
se tenir sur la croupe des chevaux, comme font
léopards. Quand je leur demandais en quelle partie
monde était cette Inde, ils me montraient le côt<
l'occident. Je m'en retournai avec eux, et nous che
nâmes ensemble environ trois semaines toujours \
le couchant.
Je vis aussi l'ambassadeur du Soudan de Turqi
qui apporta encore de riches présents, et dit, à ce q
j'appris, qu'ils n'avaient pas faute d'or ni d'arge- '
mais seulement d'hommes, et pour ce suppliait
Khan de leur fournir des gens de guerre. La fête
saint Jean étant venue, le Khan se mit à tenir gra
fête en buvant et faisant bonne chère, faisant tra*
après lui cinq cents chariots , et quelque quatre-vi
dix chevaux tous chargés de lait de vache. Et
même en fit-il le jour de Saint-Pierre et de Saint-Pî
Enfin, les lettres pour Votre Majesté étant pn
et nous les ayant envoyées, on nous fit interprète:
entendre tout ce qu'elles contenaient, à savoir : qui
commandements du Lieu étemel sont tels : qu'il n'i
qu'un Dieu éternel au ciel, et en terre qu'un sauver
seigneur Cingis-Khan, fils de Dieu et de Temingu T
gey, ou Cingey, c'est-à-dire le son du fer (car ils appt
^ent ainsi Cingis, à cause qu'il était fils d'un maréch
GUILLAUME DE RUBIIUQUIS 137
errurier, et comme leur orgueil s'est accru, ils Vap-
mt maintenant fils de Dieu), Voici les paroles que
vous fait savoir. Nous tous qui sommes en ce pays,
Moals, soit NaymanS, soit Mekrit, soit Musulmans,
ont où oreilles peuvent entendre et où chevaux peu-
aller, vous leur fassiez savoir que quand ils auront
adu et compris mes commandements et ne les vou-
>t pas croire ni observer, mais plutôt entreprendront
lettre armées en campagne contre nous, vous verrez et
idrez quHls auront des yeux et qulls ne veiTont pas;
land ils voudront manier quelque chose, ils n'auront
t de mains, et quand ils désirei^ont marcher, ils ne
vont, n'ayant point de pieds. Et voici les comman-
mts du Dieu étemel, et tout cela sera accompli par
uissance de ce Dieu étemel et du dieu d'ici-has, sei-
r des Moals. Ce commandement est fait par Mangu-
i à Louis, roi de France, et à tous les autres seigneurs
^étres, et à tout le grand peuple du royaume de
ce, afin qu'ils puissent entendre mes paroles et les
mandements du Dieu éternel faits à Cingis-Khan, cl
is lui ce commandement n'est encore parvenu jusqu'à
Deux moines sont venus de votre part vers Sartach,
les a envoyés à Baatu et Baalu ici, à cause que
jU'Khan est le plus grand roi et empereur des
s. Mais maintenant, afin que tout le monde, tant
'es que moines et tous autres, puissent vivre en paix
réjouir que les commandements de Dieu s'entendent
ti eux, nous eussions bien voidu envoyer nos ambas-
irs vei's vous avec vos prêtres ; mais ils nous ont fait
idre qu'entre ci et là il y a plusieurs pays de guenr,
lations fort belliqueuses et des chemins difficiles et
ereux ; si bien qu'ils craignaient que nosdits am-
ideurs ne pussent aller seulement jusque-là; mais
s s'offraient de porter nos lettres, contenant nos corn-
iements au roi Louis. Ainsi donc nous vous avons
je les commandements du Dieu éternel par vos pré-
et quand vous les entendrez et croirez, si vous vous
\sez à nous obéir, vous nous enverrez vos ambassa-
i pour nous assurer si vous voidez avoir paix ou
138 VOYAGES EN ASIE
guerre avec nous. Et quand, par la puissance du
éternel, tout le monde sera uni en paix et en joie, i
on verra ce que nous ferons. Et si vous méprisez les i
mandements de Dieu et ne les voulez pas ouïr m
croire, en disant que votre pays est bien éloigné, vos n
tagnes bien hautes et fatales et vos mers bien grandi
profondes, et qu'en cette confiance vous veniez fairt
guerre contré nous pour éprouver ce que nous sa\
faire, celui qui petit rendre les choses difficiles Bien
sées, et qui peut approcher- ce qui est éloigné; sait >
ce que nous pourrons faire. )> Voilà à peu près la si
tance de leurs lettres *. ' . .
Mon compagnon ayant su qu'il nous fallait retou'
par les déserts de Baatu et que l'on nous donne
un Moal pour guide, s'en alla sans m'en rien
trouver le secrétaire Bulgay, auquel il fit entendre
signes, du mieux qu'il put, qu'il mourrait assurer
s'il lui fallait retourner par ce chemin-là.
Le jour étant venu que nous devions prendre co
à savoir environ quinze jours après la Saint-Jean, r
fûmes appelés à la cour, et le secrétaire dit à i
compagnon que la volonté de. Mangu-Khan était
pour moi je retournasse vers Baatu, mais pour
qui se disait être malade, comme il paraissait assi
son visage, s'il voulait retourner avec moi qu'il le 1
la bonne* heure, mais que peut-être ne trouvera
pas par le chemin quelqu'un qui le pourvût de
qu'il aurait besoin , si par hasard il était contraint
s'arrêter en quelque lieu; et partant qu'il avisât à
meurer encore s'il voulait ou le jugeait nécessaire,
qu'à ce qu'il se .présentât occasion de quelques
bassadeurs avec qui il s'en pût retouriler tout à 1
à petites journées, et par des pays de villes et vijh
bien habités. A cela mon compagnon répondit qu'il
merciait bîen humblement Sa Majesté le Khan, au
i. La superbe fierté de ce message téçotvd assez mal au but que
propoié le pieux roi de France eu c\\aTgewcv\.\«s^îivxN\^xcvç\\vfe"^vsîw
d\me mission auprès du çuissanl mouat(\ue oV^exvX.^»
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 139
^.t que Dieu .voulût donner un heureux succès à
ses desseins; qu'il demeurerait donc là, puisqu'il
ouvait bon. Alors, entendant. tout cela, je dis à
compagnon : « Mon frère, regardez bien ce que
faites, car je ne vous quitte pas.
Vous ne me quittez pas, répondit-il, mais c'est
qui suis contraint de vous laisser, parce que si je
retourne avec voys je me vois en danger et du
3 et de l'àme, et ma mort tout assurée, étant
Dsssible que. je puisse supporter de 'nouveau des
ramodités comme celles que j'ai déjà souffertes. »
)rès cela il nous fut apporté trois habillements ;
me nous ne voulions prendre ni or ni argent ; on
s dit qiie'^uisque nous avions fait là force prières
r le Khan, qu'au moins nous voulussions recevoir
a part chacun un habillement, afin de ne pas par-
is mains vides de sa présence. 11 nous fallut donc
pter, par honneur et respect; car ils Irouj^ent fort
vais quand on refuse leurs présents,- ce qui est les
riser. Avant cela ils aous demandèrent fort sou-
ce que nous désirions d'eux, et toujours nous
is répondu de même; à savoir que noire seul
' était que les chrétiens fussent estimés et mieux
rdés chez. eux que les autres, qui ne demandent
lis. que des dons et des présents; mais ils nous re-
laient que nous étions des fous, et que si le Khart*
eût voulu donner son palais et-tous ses trésors, ils
•aient volontiers accepté, et feraient sagement,
i reçûmes donc les habits qu'ils nous présentaient,
priant de faire quelques* oraisons et prières pour
lan.
int ainsi pris congé d'eux, nous nous en allâmes
facorum.
140 VOYAGES EN ASIE
XLIX
Gomme ils partirent de Garacorum pour aller vers Baatu,
et de là à la ville de Saray.
Pendant que nous étions au logis de sieur Guillaume,
mon guide vint me trouver, apportant dix jascots de la
pari du Khan, dont il en fît donner cinq , afin de ser-
vir aux nécessités du père et du frère de Guillaume,
s'ils en avaient besoin ; les autres cinq pour être don-
nés au bonhomme mon interprète, pour les frais el
nécessités de notre voyage, suivant l'ordre que le
sieur Guillaume y avait donné, sans que nous en sus-
sions rien. Je fis aussitôt changer un de ces jascots
en monnaie, que je distribuai aux pauvres chrétiens
qui étaient là et qui n'avaient autre espérance qu'en
nous ; nous en employâmes un autre pour acheter ce
qui nous était nécessaire pour le voyage, comme
vêtements et autres petites commodités; l'interprète
se servit du troisième pour se pourvoir de certaines
choses qui lui profitèrent fort par les chemins ; nous
dépensâmes le reste en notre voyage. Car depuis que
nous fûmes entrés en Perse, on ne nous fournissait
plus ce qui nous était nécessaire, ni même parmi les
Tartares; et nous ne trouvions que fort rarement
quelque chose à vendre.
Notre bon ami Guillaume, qui a été autrefois bour-
geois et habitant de votre ville de Paris, envoie par
nous à Votre Majesté une ceinture où est une pierre
précieuse, dont ils se servent ici contre le tonnerre, et
salue Votre Majesté de tout son cœur et affection, priant
tous les jours le bon Dieu pour sa santé et prospérité.
Il faut que j'avoue que je ne saurais assez reconnaître
le bien et l'honneur que nous avons reçu de lui, et
dont je rends grâces à Dieu. Nous baptisâmes quelques
enfants, puis nous prîmes congé les uns des autres,
non sans beaucoup de larmes. Mon compagnon est
demeuré auprès de Guillaume, et moi je m'en suis
GUILLAUME DE RUBRUQUIS 141
. ^«rné avec mon interprète, un serviteur seulement
et notre guide, qui avait charge de nous donner tous les
quatre jours un mouton pour le vivre ordinaire de nous
quatre. Nous avons employé deux mois et six jours à
aller de Caracorum jusqu'à Baatu , et durant tout ce
temps-là nous n'avons trouvé ni ville, ni village, ni
même aucun vestige de maisons ni d'habitations, mais
"seulement des sépultures et tombeaux, excepté un seul
village fort mauvais, où nous ne pûmes même trou-
ver du pain.
En tout ce chemin de deux mois et plus , nous n'eû-
mes qu'un seul jour de repos, et encore parce que ce
jour-là nous ne pûmes trouver des chevaux ; nous avons
repassé par la plupart des pays que nous avions déjà
TUS en venant, et par plusieurs autres encore. Nous y
avions passé durant l'hiver, et nous y sommes repas-
sés en été, suivant toujours les plus éloignées parties
des pays septentrionaux, excepté qu'il nous a fallu
aller quinze jours durant et côtoyant le rivage d'une
rivière entre les montagnes, ne trouvant herbe ni four-
rage que le long de ce fleuve. Nous demeurions quel-
quefois deux et trois jours sans avoir d'autre nourri-
ture que du koumis; une fois entre autres nous fûmes
en grand danger de mourir de faim.
Quand nous eûmes marché environ vingt jours, nous
eûmes nouvelles que le roi d'Arménie était passé pour
aller au-devant de Sartach, que nous rencontrâmes
sur la fin du mois d'août. Il alla trouver Mangu-Khan,
avec une partie de sa cour, ses troupeaux, ses femmes
et enfants, le reste avec ses grandes maisons étant de-
meuré entre les fleuves de Tanaïs et Étilia ou Volga.
Jefis mon devoir envers lui, le saluant bien humblement
et lui disant que j'eusse bien désiré demeurer en ces
pays-là; mais que Mangu-Khan avait voulu que je m'en
retournasse et portasse ses lettres; il ne me répondit
autre chose sinon qu'il fallait contenter Mangu-Khan.
Nous arrivâmes à la cour de Baatu le même jour
que l'année d'auparavant, à savoir le jour de l'Exal-
tation de la sainte Croix. Je trouvai nos gens en bonne
142 VOYAGES EN ASlË
sanlë, grâce à Dieu, et néanmoins ils avaient .
de grandes oécessilés et avaient souffert beai
ainsi que j'appris de l'un d'eux; el sans te roi d'A
nie qui en passant les avait soulagés et. recomman<
Sartach, ils fussent tous morts misérablement ; d'ai
qu'ils croyaient tous que je le fusse aussi, et déji
Tartares leur avaient demandé s'ils savaient bien
der les troupeaux et traire les juments ; sans i
retour ils eussent été contraints de demeurer en (
dure servitude.
Baatu me fît commander de le venir trouver e.
fit interpréter les lettres que Mangu envoie h ^
Majesté. Mangu lui avait' écrit qu'il eût li y ajo
ôter ou changer tout ce que bon lui sein-blcrait; «
il me dit : « Vous porterez ces lettres et les fere
terpréter à votre roi; » puis' il me demanda par
chemin nous nous en irions, par mer ou par U
je lui répondis que la mer étant' déjà fermée à c
de l'hiver, il me fallait aller par terre ; aussi qii
croyais que Votre Majesté serait encore pour lor
Syrie * ; et si j'eusse su qu'elle fût déjà retourné
France, j'eusse passé parla Hongrie pour y être
tôt, et par un chemin plus court et plus aisé que
la Syrie.
Ayant trouvé le provincial de mon ordre à NicosG
riî'a emmené avec lui à Antiochc... De là je fus
voyé par lui pour résider au couvent d'Acre, et i
jamais voulu me permettre d'en partir, pour aller
saluer ainsi que je le désirais; mais il m'a commj
de vous écrire par le porteur des présentes ; à qu
n'ai osé désobéir. J'ai tâché- de vous rendre comp
1. Après ses insuccès en Terre Sainte, saint Louis resta plusiei
* nées en Syrie", non seulement. pour racheter les chrétiens captif:
encore pour négocier avec les princes des pays orientaux, « nolan
(lit le chroniqueur Matthieu Paris, avec Sartach, petit-Ris de (
Khan, qui protégeait les chrétiens dans l'Asie centrale et profess
grande haine pour les musuAmawa. W T\e ae ^écv^Sia.'aL ^w\\\x o^'t l<
apprit la mort de la reine B\anc>ae, aa ttvèTe i^V'i"î>Vj. K^\^^ iw ;v
scace/iî arriva à Paris le XI septembro \i"A.
CtJlLLAtJME DE RDBÎlUQtîlS
143
A de tout mon voyage le moins mal qui ip'a été
sible ; suppliant très humblement votre incompara-
clémence,' si je ne me suis si bien acquitté de ma
imissjon que je le devais, efsi j*ai dit quelque chose
' à propos et indiscrètement. Votre Majesté aura
pd, s*il lui plaît, à mon peu d'esprit et d'intelligence ;
je ne suis accoutumé et stylé à raconter comme
udrait tout ce que nous avons vu et ce qui nous est
vé en ce voyage. La paix de Dieu, qui surpasse toute
lligence et connaissance des hommes, veuille éclai-
de sa lumière votre cœur et votre entendement....
VOYAGE
DE
MARCO POLO
\^
VOYAGE
DE
iIARCO POLO
LIVRE PREMIER
I
aent Nicolas et Maroo Polo s'en allèrent en Orient.
m de Jésus-Christ 125S, sous Tempire du prince
oin, empereur de Constanlinople S deux gentils-
nes de la très illustre famille des Pauls, à Venise,
jarquèrent sur un vaisseau chargé de plusieurs
s de marchandises pour le compte des Vénitiens ;
ant traversé la mer Méditerranée et le détroit du
hore par un vent favorable et le secours de Dieu,
Tivèrent à Constantinople. Us s'y reposèrent quel-
jours; après quoi ils continuèrent leur chemin
e Pont-Euxin, et arrivèrent au port d'une ville
nénie, appelée Soldadie ^ ; là ils mirent en état les
X précieux qu'ils avaient, et allèrent à la cour
certain grand roi des ïartares appelé Barka ; ils
résentèrent ce qu'ils avaient de meilleur. Ce prince
léprisa point leurs présents, mais au contraire les
de fort bonne grâce et leur en fît d'autres beau-
mpereur do Constantinople de 1228 à 1261.
ujourd'hui Soudak, au sud-est de la Crimée.
148 VOYAGES EN ASIE
•
coup plus considérables que ceux qu'il avait reçu
demeurèrent pendant un an à la cour de ce ro
ensuite ils se disposèrent à retourner à Venise. ,
dant ce temps-là il s'éleva un grand différend enti
foi Barka et un certain aiilre roi tartare non
Allau, en §orte qu'ils en vinrent aux mains; la fort
favprisa Allau, et l'armée de Barka fut défaite. L
ce tumulte nos deux Vénitiens furent fort embarras
ne! sachant quel parti prendre ni par quel chemir
pourraient s'en retourner en sûreté dans leur p£
ils prirent enfin la résolution de se sauver par
sieurs détours du royaume de Barka ; ils arrivé
d'abord à une certaine ville nommée Guthacam
un peu au delà ils traversèrent le grand fleuve; a
quoi ils entrèrent dans un grand désert, où ifls ne t
vèfent ni hommes ni villages, et arrivèrent enfi
Bochara^, ville considérable de Perse. Le roi Ba
faisait sa résidence en cette ville ; ils" y deraeurèi
trois ans.
n
Gomment ils allèrent à la cour du grand roi
des Tartares.
^ En ce temps-là un certain grand seigneur qui (
envoyé de la parj, d'Allau vers le plus grand roi
Tartares^ arriva à Bdchara pour .y passer la nuit
trouvant ILnos deux" Vénitiens qui savaient déjà pa
le tartare, il en eut une extrême joie, et songea c
ment il pourrait engager ces Occidentaux, nés ei
les Latins, à venir avec lui, sachant bien qu'il ferait
fort grand plaisir à l'empereur des Tartares. C
pourquoi il leur ijt de grands honneurs et de ri(
présents^ surtout lorsqu'il eut reconnu dans leurs
nières et dans leur conversation qu'ils en étaient
1. Aujourd'hui Aukak, sur le Volga.
2. Pour arriver là, ils quittent les rives du Volga, passent au-des
la mer Caspie'nne et contournent la mer d'Aral.
MARCO POLO . - 149
Qes. Nos Vénitiens, d'un autre côté, faisait réflexion
d'il leur était impossible, sans un gfand danger, de
itourner en leur pays, résolurent d aller avec l'ambas-
ideur trouver l'empereur de« Tartares, menant en-
)re avec eux quelques autres chrétiens qu'ils avaient
menés de Venise, lis quittèrent donc Bochara ; et,
3rès une marche de plusieurs mois, ils arrivèrent à la
)ur de Koubilaï *, le plus grand roi des Tartares, au-
ement dit le Grand Khan,^qui sigfiifie roi des rois ^,
r la raison pourquoi ils furent si longtemps en che-
lin, c'est que marchant dans des pays très froids qui
)nt vers îe septentrion, les inondations et les neiges
raient tellement rompu les chemins que, le plus sou-
3nt,*ils étaient obligés de s'arrêter.
III
Avec quell» bonté ils furent reçus du Grand Khan.
Ayant donc été conduits devant le Grand Kh'an, ils en
irent reçus avec beaucoup de bonté; il les interrogea
ir plusieurs choses, principalement des pays occiden-
lux, de l'empereur romain et des autres rois et
l'nces, et de quelle manière ils se comportaient dans
ur gouvernement, tant politique que militaire ; par
Liél moyen ils entretenaient entre eux la paix, la jus-
ce et la bonne intelligence. Il s'informa aussi des
œurs et de la manière de vivre des Latins ; mais sur-
ut il voulut savoir ce qu'était la religion chrétienne,
ce qu'était le pape, qui en est le chef. A quoi nos
§nitiens ayant répondu le mieux qu'il leur fut pos-
ble , l'empereur en fut si content qu'il les écoulait
)lontiers et qu'il les faisait souvent venir à sa cour.
4. Khubilaï-Khan ou Ghi-T sou, empereur mongol, petit-fils du fameai
;ngis-Khan, fondateur de la vingtième dynastie. Il réunit la Chine-à
n empire, qui comprit ainsi la Tartarie, le Bégu, le Tibet, le Ton-
fi, etc. (1214 à 1294).
2. D'après Rubruquis (chap. xix), la désignation AAan auraitia signi-
ation de devin.
{
tSO VOYAGES EN ASIE
IV
Ils sont envoyés au pontife de Rome par le Grand Kl
Un jour le Grand Khan, ayant pris conseil des p
miers de son royaume, pria nos Vénitiens d'aller de
part vers le pape, et leur donna pour adjoint un de
barons, nommé Gogaca, homme de mérite et des
miers de sa cour. Leur commission portait de prie
saint-père de lui envoyer une centaine d'hommes sa"**' *'
et bien instruits dans la religion chrétienne pour f
connaître à ses docteurs que la religion chrétie
est la meilleure de toutes les religions et la seule
conduise au salut ; et que les dieux des Tartares
sont autre chose que des démons, qui en ont imf
aux peuples orientaux, pour s'en faire adorer,
comme cet empereur avait appris plusieurs choses
la foi chrétienne et qu'il savait bien avec quel enU
ment ses docteurs tâchaient de défendre leur religi
il était comme en suspens, ne sachant de quel côi
devait reposer son salut, ni quel était le bon chemin. ■
Nos Vénitiens, après avoir reçu avec respect les ordres I
de l'empereur, lui promirent de s'acquitter fidèlem'^"' "
de leur commission et de présenter ses lettres aup
tife romain. L'empereur leur fît donner, suivant
coutume de l'empire, une petite table d'or, sur laqm
étaient gravées les armes royales, pour leur servir
à toute leur suite, de passeport et de sauf-conc
dans tous les pays de sa domination, et à la vue
laquelle tous les gouverneurs devaient les défraye
les faire escorter dans les lieux dangereux; en un n
leur fournir aux dépens de l'empereur tout ce dont '
auraient besoin pendant leur voyage. L'empereur
pria aussi de lui apporter un peu d'huile de la lar
qui brûlait devant le sépulcre du Seigneur à Jérusah
ne doutant point que cela ne lui fût fort avantage
si Jésus-Christ était le Sauveur du monde. Nos .
prirent congé de l'empereur et se mirent en cheri
k 1
J
MARCO POLO 151
i à peine avaient-ils faits vingt milles à cheval, que
Gogacal, leur adjoint, tomba grièvement malade. Sur
quoi ayant délibéré , ils résolurent de le laisser là et
de continuer leur chemin, pendant lequel ils furent
partout bien reçus, en vertu du sceau de l'empereur.
Ils furent néanmoins obligés de mettre pied à terre en
plusieurs endroits, à cause des inondations ; en sorte
qu'ils restèrent plus de trois ans avant de pouvoir ar-
river au port d'une ville des Arméniens appelée
Lajas *; de Layas ils se rendirent à Acre ^, l'an de Notre-
Seigneur 1269, au mois d'avril.
Ils attendent l'élection d'un nouveau pontife.
Étant arrivés à la ville d'Acre, ils apprirent que le
pape Clément IV était mort ^ depuis peu et qu'on n'en
avait pas encore élu un autre en sa place , ce dont ils
furent fort affligés. Il y avait à Acre un légat du saint-
siège nommé Théobaldo, comte de Plaisance, à qui ils
dirent qu'ils étaient envoyés du Grand Khan et lui ex-
posèrent le sujet de leur commission ; le légat était
d'avis qu'ils attendissent l'élection de l'autre. Ils allè-
rent donc à Venise et demeurèrent avec leurs parents
et amis pour attendre que le nouveau pontife fût élu.
Nicolas Polo trouva sa femme décédée ; mais il trouva
en bonne santé son fils Marco, qui était alors âgé de
quinze ans, et qui est l'auteur de ce livre. Cependant
l'élection du nouveau pontife traîna pendant trois ans.
1. Ville de la Turquie d'Asie, dans le golfe d'Alexandrette, au nord
d'Alep. On croit que c'est l'ancienne Egée.
2. Saint-Jean-d'Acre, l'ancienne Ptolémaïs, ville de Sytie,
3. En li68.
\
152 VOYAGES EN ArSlÉ
.VI
Ils rétournent vers le roi des Tartares.
Deux ans après qu'ils furent de retour dans leur
Irie, les deux frères, craignant que l'empereur
Tartares ne s'inquiétât. d'un si long délai, s'en fui
à.Acre trouver le légat, menant avec eux Marco P-
dans le dBssein qu'il les accompagnât dans un si 1
voyage. Le légat leur donna des lettres pour l'empei
des Tartares, dans lesquelles la foi catholique é
clairement expliquée ; après quoi nos voyageurs se •
posèrent à retourner en Orient ; mais ils n'étaient c
fort peu éloignés d'Acre quand le légat reçut des letl
.des cardinaux, par lesquelles on lui apprenait q
avilit été élevé au souverain pontificat*. Sur quoi il
courir après, nos Vénitiens et les avertit ée différer L
voyage, leur donnant d'autres lettres pouf Tempère
des Tartares, et pour compagnie deux frères prêchei
d'une probité et d'une capacité reconnues, qui se trc
vèrent pour lors à Acre : l'un s'appelait Nicolas
l'autre Guillaume de Tripoli. Us partirent donc t(
ensemble et arrivèrent à un port de mer d'Armer
Et parce qu'en ce temps-là le sultan de Babyloiie "
avait fait .une rude invasion en Arménie, nos deux
frères commencèrent 'h appréhender. Pour éviter les
dangers des chemins et les sinistres aventures .des
guerres, ils se réfugièrent chez le maître d'un temple en
Arménie; car ils avaient déjà plus d'une fois 'couru,
risque de leur vie. Cependant ils s'exposèrent à toutes
sortes de périls et de travaux et arrivèrent .avec bien
de la peine à une ville de la dépendance de l'empereur
des Tartares, nommée -Cleminfu 3. Car leur voyage,
s'étanl fait en hiver, avait été très fâcheux, 'étant sou-
1. Theobaldo Visconti, élu pape sous le nom de Grégoire X en 1271.
2. Babylone pour Egypte.
3. Ou Chang-fou. Cette ville, que le Grand Khan avait fait eonstri
Huit sftuée en Mongolie au nord delà grande muraille, à 700 H <m 70 li<
• MARCO POLO - 153
arrêtés par -les neiges et les inondations. Le roi
bilaï, ayant appris leur retour, quoiqu'ils fussent en-
bien loin, envoya plus de quarante mille de ses
> au-devant d'eux, pouf avoir soin de leur îaire
•nir toutes les choses dont ils pouvaient avoir be-
'. . • '
VJI
'omment les Vénitiens sont reçus par l'empereur
des TartaVes.
/anfdonc été introduits à la cour, ils se prosternè-
la face contre terre devant le roi, suivant la cou-*
é du pays^ duquel ils furent reçus avec beaucoup
onté. Il les fît lever et leur commanda de lui ra-
^r le succès de leur voyage et de leur commission
es du souverain pontife ; ils lui rendirent compte
outes choses avec ordre , et lui présentèrent les
îs qu'ils avaient. Le roi fut ejjtrêmement réjoui
aa fort leur exactitude. Ils lui présentèrent aussi
mile de la lampe du s.aint-sépulcre, qu'il fit serrer
un lieu honorable. Et ayant appris que Marco
lé fils de Nicolas, il lui fît un fort bon accueil; et
ita si bien les trois Vénitiens, *à savoir le père, 1q
t l'oncle, que tous les courtisans en étaient jaloux,
qu'ils leur portassent beaucoup d'honneur.
•
VIII
nent Marco Polo se reftdit agréable en Grand Khan.
irco se fit bientôt aux manières de la cour de
percur des Tartares. Et ayant appris les quatre
rentes langues de cette nation, en sorte qu'il pou-
non seulement les lire, mais -aussi les écrire, il Se
ner de tous, mais particulièrement de l'empereur.
da. le souverain en faisait sa résidence d'été. EWe wV. ^LVV^ovwôiXivw
'■'îv
154 VOYAGES EN ASIE
lequel, afin de faire éclater sa prudence, le chî
d'une affaire dans un pays éloigné et où il ne poi
pas se rendre en moins de six mois. Il s'en acqii
avec beaucoup de sagesse et s'acquit tout à fail
louanges et les bonnes grâces du prince. Et sach
que l'empereur était curieux de nouveautés, il eut s
de s'informer, dans tous les pays par où il passa,
mœurs et des coutumes des hommes, des différei
espèces et de la nature des animaux, dont il fai
après cela le rapport à l'empereur, et par où il se <
cilia si bien son amitié que, quoiqu'il n'eûl que .
sept ans, le roi s'en servait dans les plus grandes
faires du royaume, l'envoyant dans les différai
parties de son vaste empire. Après qu'il avait exp(
les affaires de sa commission, il employait le reste
temps à observer les propriétés des pays; il ren
quait la situation des provinces et des villes, ce qu
trouvait d'extraordinaire ou qui était arrivé dans
différents lieux par où il passait, et il mettait t
par écrit. Et c'est de cette manière qu'il a procur
nos Occidentaux la connaissance de ce qui fera la '
tière du second livre.
IX
Après plusieurs années passées à la cour du Grand Kh.
ils obtiennent de retourner à Venise.
Après que nos Vénitiens eurent demeuré pend
quelque temps à la cour du Grand Khan, poussés
désir de revoir leur patrie, ils demandent permiss
au roi de s'en retourner. Ce qu'ils eurent beaucoup —
peine à obtenir , parce qu'il les voyait avec plaisir ^'
arriva dans ce temps-là que le roi des Indes, nom
Argon, envoya trois hommes considérables à la €•
du grand Koubilaï, qui s'appelaient Culataï, Ribu
et Coila, pour lui demander une fille de sa race en i
riage , sa femme, nommée Balgana, étant morte dej
peu, laquelle, en mourant, avait mis dans son tei
MARCO POLO 155
ent et prié instamment son mari de ne se jamais
îmarier qu'avec quelque fille de sa famille. De sorte
ie le roi Koubilaï leur accorda ce qu'ils demandaient,
, choisit pour femme au roi Argon une fille de sa
ice nommée Gogatim, âgée de dix-sept ans, qu'il leur
)nfia pour la lui mener. Ces envoyés devant partir
3ur conduire cette nouvelle reine, et connaissant
irdent désir que les Vénitiens avaient de retourner
1 leur pays, prièrent le roi Koubilaï que, pour faire
onneur au roi Argon, il leur permît de partir avec
iix et d'accompagner la reine aux Indes, d*où ils
ourraient continuer leur voyage en leur pays. L'em-
ereur, pressé de leur sollicitation et de la demande
es Vénitiens, leur accorda, quoique à regret, ce qu'ils
emandaient.
Leur retour à Venise.
Ils quittèrent donc la cour de Koubilaï et s'embar-
uèrent sur une flotte de quatorze navires cbargés
e munitions; chaque navire avait quatre mâts et
uatre voiles. Ils reçurent, en s'embarquant, deux
ibles d'or, ornées des armes du roi, qu'ils devaient
lontrer à tous les commandants des provinces de son
mpire, en vertu desquelles on devait leur fournir
;s provisions et autres choses nécessaires pour leur
oyage. Le roi leur donna pour adjoints des ambassa-
eurs tant pour le souverain pontife que pour quel-
ues autres princes chrétiens. Et après trois mois de
avigation ils arrivèrent à une certaine île nommée
ana, et de là, traversant la mer Indienne, après beau-
oup de temps ils arrivèrent au palais du roi Argon.
Is lui présentèrent la fille qu'il devait prendre pour
emme, mais il la fit épouser à son fils. Des six cents
lommes que le roi avait envoyés pour amener la nou-
elle reine, plusieurs moururent en chemin et furent
egrettés. Or nos Vénitiens et les ambassadeurs qui ^
W MMMptÇMMnit p&riirvitL ili> là, aptis avoir ij
kaa-di wc-roi, nommé Acala, qiti gouTernaillI
iMwnne pMtaJant la minorité, deo^aiilres tablesfa
«Tmnl-U coutame do |iar$. )>aiir li'ur servir Ae ssa]
»— Juit pu' t«ul l(T ravaume. Us sorlireat de c
■BBvr* uiu «I saufs H arec iicaucoup d'bonad
ife n f4T9^ : et. «^rfî uo long voyage el beaw
àt !«■■«>> Us WTÎiFreol. arec le secours de VUtlÀ
fWlliilwliiiili ri dr là ils s« rendirent & VeniHijI
htmmr ■uric. ïonlitÉi iLbooneiir! el de rldiesSM, ^
4r i^Miv-Sngnnir lïOJ, n-mi-rriant Dieu de lesu
ffrii 'T k traters lant dr danpirs, dans leur d
yMiif. U ■ ftlhi manpter ks choses àès le cami
HTil. «Sa If» ran sût d» quelle maDJère «I
^mBi «coniM Karra Polo, auteur de celte relal'
• p« Mre ûfunai de loiii re qu'il rapporte el 1
iatÊÊÊ v bo pa ^ mal Ik tKcrites dans les cliap'
Oi riratei* Mineure.
MARCO POLO 157
les richesses de rOrîent, particulièrement des
ns de toutes les sortes. Cette ville est comme la
des pays orientaux.
XII
De la province de TurqiuLe.
Turquie 'est une province de peuples ramassés :
[le- est composée de Turcs, de Grecs et d'Armé-
Les Turchiens ont une langue particulière, ils
)rofession de la loi détestable de Mahomet; ils
gnorants, rustiques, vivant la plupart à la cam-
(, tantôt sur les montagnes et tantôt dans les
s, là où ils trouvent des pâturages : car leurs
es richesses consistent en troupeaux de juments;
t aussi des mulets qui sont fort estimés. Les
et les Arméniens qui habitent parmi eiix- ont
des villes et des villages," et travaillent à la soie,
plusieurs villes qu'ils possèdent, les plus consi-
les soni Sovas, Cœsarea et Sébaste, où^le bien-
^L^^^e a souffert le martyre pour la foi de
iP^^fcts Deuoles ne reconnaissent qu'un seul
^s Tartares.
l
j Majeure.
nde de toutes les
artares^, elle est
lie capitale s'ap-
mchiramus » *. Il
s eaux sont salu-
le diverses sortes
Jiles villes après la ca-
fim. Plusieurs Tartares
pn. de bougran.
A*
158 VOYAGES EN ASIE
se retirent en été sur leur territoire pour jouir dt
fraîcheur et de l'utilité des pâturages, et ne se retir
qu'en hiver, à cause des grandes neiges et des inonc
tions. C'est sur les montagnes de cette province * q
s'arrêta l'arche de Noé après le déluge. Elle a
l'orient la province des Géorgiens. Du côté du sept(
Irion on trouve une grande source dont il sort u
liqueur semblable à l'huile ; elle ne vaut rien à m£
ger, mais elle est bonne à brûler et à tout autre usa
ce qui fait que les nations voisines en viennent fa
leur provision, jusqu'à en charger beaucoup de va
seaux, sans que la source, qui coule continuellemi
en paraisse diminuée en aucune manière ^.
XIV
De la province de Géorgie.
La province de Géorgie paye tribut au roi des 1
lares et le reconnaît pour son souverain. Les Gé
giens sont de beaux hommes, bons guerriers et fort |ti
adroits à tirer de l'arc ; ils sont chrétiens selon les ri
des Grecs; ils portent les cheveux courts comme
clercs d'Occident. Cette province est de difficile ac(
principalement du côté de l'orient, car le chemin
très étroit et bordé d'un côté par la mer, et de l'au
par des montagnes. Il faut passer par ce chemin-là, T
qui est long de quatre lieues, avant que d'entrer dans ]
le pays, ce qui fait qu'on en peut empêcher l'entré
une grande armée, avec peu de monde. Les habita
ont plusieurs villes et châteaux ; leur principale riche
est en soie, dont ils font de riches étoffes. Quelques-i
s'appliquent aux ouvrages mécaniques, d'autres (
1. Sur le mont Ârarat. Une légende du pays veut même que les dé
de Tarche soient encore sur cette montagne.
2. L'huile de pétrole, que produit en grande abondance la presqi
de Bakou, sur la mer Caspienne. Cette région est encore consid
comme terre sacrée par les derniers adorateurs du feu, ou parsis, (*
pies de Zoroastre.
MARCO POLO 159
marchandises. La terre est assez fertile. Ils racontent
une chose admirable de leur terre ; ils disent qu'il y a
un grand lac, formé par la chute des eaux des monta-
gnes, qu'ils appellent communément mer de Cheluce-
lam*. Ce lac a environ six cent milles; toute Tannée il
ne donne de poisson que le carême jusqu'au samedi
saint ; ce lac est éloigné de toutes autres eaux de douze
railles.
XV
Du royaume de Mosul.
Le royaume de Mosul est à l'orient; il touche en par-
tie à l'Arménie Majeure. Les Arabes Thabitent, qui sont
mahométans; il y a aussi beaucoup de chrétiens, divi-
sés en nestoriens et jacobins 2, qui ont un grand pa-
1. La mer Caspienne, qui, mal connue à cette époque, était Tobjet de
inaintes légendes.
2. Nestorius, Syrien qui occupa le siège épiscopal de Constantinople au
Commencement du cinquième siècle, fut le promoteur d'une doctrine por<
tant particulièrement sur le dogme relatif à la nature divine et humaine du
Hédempteur. Il enseignait qu'il y avait en Jésus-Christ deux personnes,
Dieu et rhomme, que l'homme était né de la Vierge Marie et non de
Dieu ; d'où il résultait qu'il n'y avait point d'union personnelle entre le
Verbe divin et la nature humaine, et que, par conséquent, entre Dieu et
rhomme dans le Christ il n'y avait qu'une union morale analogue à celle
qui existe entre chaque juste et Dieu, mais seulement à un degré plus
ènainent. Ces propositions, qui de fait constituaient la négation du ca-
ractère absolument divin de Jésus-Christ, dogmatiquement reconnu par
l'Église romaine , causèrent de grands troubles dans la chrétienté.
Plusieurs conciles condamnèrent l'erreur de Nestorius, qui fut déposé
de son siège, puis relégué d'abord à Petra et ensuite dans une oasis de
Libye, où il mourut sans avoir abjuré sa doctrine. Mais les idées de Nes-
torius avaient laissé de nombreux adeptes. Proscrits par les empereurs,
les nestoriens se retirèrent dans l'empire de» Perses, ou ils furent bien
accueiUis, et fondèrent à Séleucie d'abord , puis à Mossoul, un patriar-
cat très florissant. De là leur doctrine se répandit de plus en plus sur
tous les points de l'Orient, ce qui explique que Marco Polo signale,
comme nous le verrons, l'existence de chrétiens nestoriens presque jus-
qu'au cœur de l'empire mongol. — Les jacobins ou jacobites sont ainsi
nommés comme disciples du moine Jacques Zanzale, qui au milieu du
sixième siècle, étant évêque d'Edesse, remit enhonneur la doctrine d'Euty
chès. Celui-ci, contemporain et adversaire de Nestorius, professait qu'en
Jésus-Christ la nature divine avait absorbé et détruit la nature humaine. La
160 VOYAGES EN ASIE
Iriarche qu'ils appellent catholique et qui fait -de
chevêqiies, des abbés et tous autres prélats, qu'il ei
par tout le pays d'Orient, comme fait le pape de R
pour les pays latins. On fait là de précieuses éL
d'or et de soie. Au reste il y a dans les montagne
ce royaume certains hommes, appelés Càrdis (les
des), dont les uns. sont nestoriens, Jes autres jacol
et d'autres mahométans, qui sont de grands voleuj
XVI
De la ville de Baldachi.
Il y a dans ces quartiers-là une ville considér
nommée Baldachi (Bagdad), où fait sa résidence ic i
grand prélat des Saracéniens (Sarrasins), qu'ils ap
lent caliphe. On ne trouve point de-plus belles villes
celle-là dans toute cette région. On y fait de fort b.
étoffes de soient d'or, de différente manière. L'an 1
Houlagou, grand roi des Tartares, assiégea cette
et la pressa si vivement qu'il latprit. Il y avait g
plus de cent mille hommes de guerre dans la pi
mais Houlagou était bien plus fort qu'eux. Au res
caliphe, qui était seigneur de la ville, avait une
remplie d'or et d'argent, de pierres précieuses et c
très choses de prix ; mais au iieu de se secvir dr
trésors et-d 'en faire part à ses soldats, son avarie
fît toutjerdre avec la ville. Carie roi Houlagou, a
pris la ville , fît mettre ce caliphe dans la tour (
gardait son trésor, avec ordre de ne lui donner
boire ni à manger, et lui disant : « Si tu n'avais
gardé ce trésor avec tant d'avarice, tu aurais p
conserver toi et ta ville; jouis-en donc présenter
tout à ton aise; bois-en, manges-en, situ.peux, puii
c'est ce que tu as le plus aimé. » C'est ainsi que ce
sérable mourut de faim sur son trésoA II passe
doctrine des eutychéens ou monophysites fut coAdamnée par le
de Chalcédoine çn 451,
BtT
MARCO POLO 161
cette ville une grande rivière (le Tigre), qui va se dé-
charger dans la mer des Indes, de l'embouchure de la-
quelle cette ville est éloignée de dix-huit milles, en
sorte que l'on y apporte aisément toutes sortes de
marchandises des Indes, et en abondance.
XVII
De la ville de Taurisium.
11 y a aussi en Arménie la célèbre ville de Taurisium
(Tauris), fort renommée par toutes sortes de marchan-
dises, entre autres de belles perles, des étoffes d'or
et de soie et d'autres choses précieuses. Et parce que
la ville est dans une situation avantageuse, il y vient
des marchands de toutes les parties du monde , à
savoir des Indes, de Baldach, de Mosul et de Creme-
sor. Il en vient aussi des pays occidentaux, parce qu'il
y a beaucoup à gagner et que les marchands s'y enri-
chissent. Les habitants sont mahométans, quoiqu'il y
en ait aussi de jacobins et de nestoriens. Il y a autour de
cette ville de très beaux jardins et fort agréables, qui
rapportent d'excellents fruits, et en abondance.
XVIll
De quelle manière une certaine montagne fut transportée
hors de sa place.
Il y a une montagne en ce pays-là, non loin de Tau-
risium, qui fut transportée hors de sa place par la
puissance de Dieu à l'occasion que je vais dire *. Un
jour les Saracéniens, voulant mépriser l'Évangile de
Jésus-Christ et tourner sa doctrine en ridicule : « Vous
savez, disaient-ils, qu'il est dit dans l'Évangile : Si vous
1. N'oublions pas que notre voyageur ne fait ici — comme d'ailleurs il
1^ fera souvent par la suite — que rapporter les on-dit des pays qu'il
visite.
vv
162 VOYAGES EN ASIE
aviez de la foi grande comme un grain de Tnoutar
vous diriez à cette montagne : transporte-toi là, et c
arriverait, et il n'y aurait rien d'impossible pour vou^.
A présent donc, si vous avez une vraie foi, transportez
cette montagne hors de sa place. » El comme les chré-
tiens étaient sous leur puissance, ils se trouvaient da"«
la nécessité oude transporter la montagne ou d'ei
brasser la loi de Mahomet ; ou, s'ils ne voulaient fa
ni l'un ni l'autre, ils étaient en danger de mort. AU
un fidèle serviteur de Jésus-Christ, exhortant ses (
raarades à avoir confiance en Dieu, et après avoir f
son oraison avec ferveur, commanda à la montai
de se transporter ailleurs. Ce qui arriva, au grand él
nenient de ces infidèles, qui, à la vue d'un si gra
miracle, se convertirent, et plusieurs Saracéniens e
brassèrent la foi de Jésus-Christ.
XIX
Du pays des Perses.
La Perse est une province très grande et très étendue;
elle a été autrefois fort célèbre et fort renommée; mais
à présent que les Tartares l'ont en leur disposition,
elle a beaucoup perdu de son lustre *. Elle est cepen-
dant considérable entre les pravincès voisines , car elle
contient huit royaumes. Il y a en ce pays-lù de beaux
et grands chevaux, qui se vendent quelquefois jus qu-'à
deux cents livres tournois la pièce. Les marchands
les amènent aux villes de Ghisi et de Gurmosa (Kor-
mus), qui sont sur le bord de la nïer, d'où ils les trans-
portent aux Indes. Il y a aussi de très beaux ânes,,
qui se vendent jusqu'à trente marcs d'argent; mais
les'hommes de ce pays sont très méchants; ils sont,
querelleurs^ voleurs, homicides,, et professent la reli-
gion de. Mahomet. Les njarchands sont par;ci par-là
1. Ravagée par les Tartares, qui détriiîsircnt la dynastie des Khan
Chai, qui avaient succédé* aux Seldjoucidcs. (P.)
-^
MARCO POLO 163
; par ces voleurs, s'ils ne voyagent par bandes. Dans
villes il y a cependant de très bons artisans et qui
ellent dans les ouvrages de soie et d'or et de plumes,
pays est abondant en gruau, blé, orge,- millet et en
Luutes sortes de grains. Us ont aussi des fruits et du
vin.
'XX •
De la ville de Jasdir
Jasdi * est une grande ville, dans le même pays, dans
laquelle on fait beaucoup de marchandises. Il s'y
trouve aussi des artisans subtils qui travaillent en soie.
Lés habitants sont aussi mahométàns. Par delà Jasdi,
l'espace de sept milles, on ne trouve aucune habitation
jusqu'à la ville de Kerman. Ce sont des lieux champê-
tres et broussailleux, fort propres à la chasse. On y
trouve de grands ânes sauvages en abondance,
XXI ^ '
De la ville de Kerman.
Kerman est une ville très renommée, où se trouvent
beaucoup de ces pierres précieuses qu'on appelle vul-
, gairement « turchici » ou turquois^es. De même sont ici
des- mines d'acier et d'andaine (antimoine). Pareille-
ment, on y a des faucons excelleçils, le vol desquels est
très vite^ et qui néanmoins sont plus petits que les
étrangers. Kerman a des artisans de plusieurs ordres,
qui fabriquent quantité de brides, éperons, selles,
épées, arcs, carquois, et d'autres instruments, selon la*
coutume de ce pays-là. Les femmes sont occupées de
la broderie, et font des coules (couvertures) et des che-
vets très curieux. De Kerman on s'en va par une grande
plaine, et quand on a voyagé sept jours, on parvient
à*une descente, qui se' parachève dans l'espace de deux
1. Sans doute Yezd, entre Chirac et1spahan<'(P.)
164 VOYAGES EN ASIE
jours, et cela tellement que le pied du passant pei
toujours en bas. Dans cette plaine se trouvent f
perdrix, comme aussi des châteaux et des villes ; d.
la descente penchante sont beaucoup d'arbres fruitie
mais nulle demeure ou habitation, sinon celles
bergers. Il fait dans ce pays si froid en hiver quel
n'y peut demeurer.
XXII
De la ville de Gamandu et du pays de Reobarle.
On vient après cela à une grande plaine, où il
une ville appelée Camandu *• Elle était grande aul
fois , mais les Tartares l'ont ruinée. Le pays en a ga
le nom ; on y trouve des dattes en abondance, des
lâches, des pommes de paradis (bananes), et plusie
autres différents fruits qui ne croissent point chez nr
Il y a en ce pays-là de certains oiseaux nommés fii
lines (francolins), dont le plumage est mêlé de bl
et de noir, qui ont les pieds et le bec rouges. Il y a ai
de fort grands bœufs, qui sont blancs pour la plup
ayant les cornes courtes et non aiguës, et une b(
sur le dos 2, comme les chameaux, ce qui les rem
forts qu'on les accoutume aisément à porter de lou
fardeaux; et quand on les charge, ils se mettent ai
à genoux, comme les chameaux; après quoi ils se
lèvent, étant dressés de bonne heure à ce manège,
moutons de ce pays-là sont aussi grands que des â
ayant des queues si longues et si grosses qu'il y (
qui pèsent jusqu'à trente livres'. Us sont beaux et£
et de fort bon goût. Il y a aussi dans cette plaine [
1. Aucun commentateur n'a pu dire de quelle ville l'auteur ve
parler.
2. C'est le zébu, Bos indicus des naturalistes.
3. Ovis laticaudata. — La partie caudale de ces animaux devient p
si volumineuse que pour éviter (\vk!eWe se ^écVvVïÇi ftwlva.vnant sur la
on les attelle à des espèces de çeWla cWVvoVa ^^«XNxv^* \ %Qw\Kîà:
r queue phénoménale,.
MARCO POLO 165
sieurs villes et villages, mais dont les murailles ne sont
que de boue, mal construites, quoique assez fortes. Car
il règne en ce pays-là de certains voleurs, qu'ils appel-
lent Caraons, et qui ont un roi. Ces voleurs usent, dans
leur brigandage, de certains enchantements. Quand
ils vont faire leurs courses, ils font par leur art diabo-
lique que le jour s'obscurcit pendant ce temps-là, en
sorte que Ton ne peut pas les apercevoir ni parconsé-
quent se précautionner, et ils peuvent faire durer cette
obscurité six ou sept jours, pendant lequel temps ils
battent la campagne, au nombre quelquefois de dix
mille homm"^s. Ils campent comme les gens de guerre,
et lorsqu'ils sont dispersés, voici comment ils font : ils
prennent tout ce qu'ils rencontrent, bêtes et gens; ils
vendent les jeunes hommes et tuent les vieux. Moi
Marco, qui écris ces choses, je suis une fois tombé à
leur rencontre ; heureusement que je n'étais pas loin
d'un château appelé Ganosalim, où je n'eus que le
temps de me sauver; cependant plusieurs de ma suite
tombèrent dans ce piège diabolique, et furent partie
vendus et partie tués *.
XXIII
De la ville de Gormos.
Cette plaine dont nous venons de parler s'étend au
midi d'environ cinq milles; il y a au bout un chemin
par où l'on est obUgé d'aller toujours en descendant.
Ce chemin est très méchant et rempli de voleurs et de
dangers. Enfin l'on arrive dans de belles campagnes,
qui s'étendent de la longueur de deux milles. Ce ter-
roir abonde en ruisseaux et en palmiers. Il y a aussi
quantité de toutes sortes d'oiseaux, mais surlout de
perroquets, que l'on ne voit pas le long de la mer. De
1. D'après les commentateurs, il faudrait voir dans ces brigands, qui
devaient sans doute à leur extrême cruauté Ves Yègcïiàft?» Tfe^\\.w^\\Çi"î>V
leur sujet, de nombreuses tribus venues du nord deVsi CAvm^^V ^\ v^^c-
dant plusieurs siècles ravagèrent tantôt une région, UtvVîi^XoiwVc^. ^ ^
166 VOYAGES EN ASIE
. « 1 '. 1- : —
là on vient à la mer Océane, sur le bord de laquei
y a une ville nommée Corraos*^ ayant un bon port
abordent beaucoup de iriarchands, qui apportjent (
Indes toutes sortes de marchandises, comme des p
fums, des perles, des pierres précieuses, des étoffes
soie et d'or et des dents d'éléphant. C'est une v
royale ayant sous sa dépendagce d'autres villes et p
sieurs châteaux. Le pays est chaud et. malsain. Qui
quelque étranger marchand ou autre meurt dans
•pays, tous ses biens sont confisqués au profil du i
ils font du vin de dattes ou d'autres espèces de frii
qui est fort bon; cependant, quand on n'y est pasj
coutume, il donne le flux de ventre; mais au contrai
quand o'n-y est fait, il engraisse extraordinaireme
Les habitants du pays ne se nourrissent point de p.
ni de viande , mais de dattes , de poisson salé et d'i
gnon. Ils ont des vaisseaux, mais qui ne sont pas Ir
sûrs, n'étant joints qu'avec des chevilles de bois et
cbrdeà faites d'écorces de certains bots des Indes,
écorces sont préparées à peu près comme le chanv
On en fait des Tilass.es ,. et de cette filasse des cordes!
fortesj et qui peuvent résister à l'impétuosité deseî
et de la tempête; elles ont cela de propre qu^elles
pourrissent et ne se gâtent pas dans l'eau 2. Ces va
seaux n'ont qu'un mât, une voile, un timôn, et ne
couvrent que d'une couverture. Ils ne sont point endu
de poix, mais de la laitance des poissons. Et lorsqu
font le voyage des Indes, menant dBs chevaux et p
sieurs autres chargés, ils prennent plusieurs vaissea\
. 1. Iloriîiuz, à l'entrée du golfe Porsique.
i. Un passage de Chardin , qui écrivait au dix-Septième siècle, conùrme et
' . explique côs assertions de Marco Polo. Lés bateaux dont ils se servent dans
le golfe Persique, et qu'ils nomment chambouc, sont hauts, longs, étroits.
Ils sont faits de cet arbre qui porte les noix de coco et duquel on '*'♦
dans le pays que Ton peut en faire et eh charger un navire tout ens
ble : le corps du vaisseau étant fait du corps de l'arbre, les voiles &
cordnges avec son écorce,et le frml de l'arbre fournissant le charger
du vaisseau. Ce qui est remarquable, c'eaV, <\vie \ft%;ç\«iîv<^«?. ô>fe%\sKs
sont cousues avec ces sortes de cordes eV, etvâL\ùV.e% ^^ OswiXkxV^^V
'poix, ce qui fait que ces bâtimenls we TësUVenV. gu^x^ W». x^tst «
1
MARCO POLO 167
Cax la mer est orageuse, et les vaisseaux ne sont point
garnis de fer. Les habitants de ce pays-là sont noirs et
mahométatisj en été, lorsque les chaleurs sont insup-
portables, ils ne demeurent point dans les villes, mais
ils ont hors des murs des lieux de verdure entourée
d'eau, où ils se retirent à la fraîcheur, contre les ar-
deurs du soleil. Il arrive aussi assez souvent qu'il règne
un Vent fort et brûlant, qui vient d'un certain désert
sablonneux * ; etlors, s'ils ne se sauvaient d'un autre côté,
ils en seraient suffoqués, mais d'abord qu'ils commen-
cent à en sentir les approches, ils se sauvent où il y a
des eaux et se baignent dedans; et de cefle manière
ils évitent les ardeurs funestes de ce vent. Il arrive aussi
dans ce pays-là qu-ils ne sèment les terres qu'au mois
de novembre, et ne recueillent qu'au commencement
de mars, qui est le temps aussi où les fruits sont en
état d'être serrés. Car dès que le mois de mars est
passé, les feuilles des arbres et les herbes sont 'dessé-
chées par la trop grande ardeur du soleil, en sorte
-que durant l'été l'on ne trouve pas un brin de ver-
dure, si ce n'est le long des eaux. C'est la coutume du
pays, quand quelque chef de la famille est mort, que
la veuve le pkure pendant quatre ans, toqs les jours
une fois. Les pères et les voisins viennent aussi à la
maison, jetant de grands cris, pour marquer la douleur
qu'ils ont de sa mort.
XXIV
Du pays qui est entre les villes de Gorxnos et de Kêrman.
. Pour parler aussi des autres pays,, il faut laisser les
Indes et retourner à Kerman, pour parler ensuite avec
ordre des terres que j*ai vues et parcourues. En allant
.donc au nord de la ville de Côrmos-, vers Kerman, on
i. Ce vent, qui vient du désert di\ Béloutchistan^ est apv^elé'en çersan
Je vepUpestiiTéré. Le pays, d'ailleurs fort dènudè, q>\\ a\o\%vXv«ii ee,W.^^^x-
tie du golfe Persique est en quelque sorte in\iab\lab\% \>ewviLMvVV.^ "
gucurs torridesjlo l'été.
1
168 VOYAGES EN ASIE
trouve une belle el grande plaine, qui produit de I
ce qui est nécessaire à la vie ; il y a surtout du blé
abondance. Les habitants ont aussi des dattes et d'<
cellents fruits en quantité ; ils ont aussi des bains fort
salutaires pour la guérison de plusieurs sortes de ma-
ladies.
XXV
Bu pays qui est entre Kerman et la ville de Gobinam.
En allant ensuite de Kerman à Cobinam (Kabis ?) on
trouve un chemin fort ennuyant. Car outre qu'il est
long de sept journées, on n'y trouve point d'eau ou
fort peu. Encore sont-elles fort salées et amères, étant
de couleur verte comme si c'était du jus d'herbes; et
si l'on en boit, on a le flux de ventre. La même chose
arrive quand on use du sel fait de cette eau. Il est
donc à propos que les voyageurs portent d'autre eau
avec eux, s'ils ne veulent pas s'exposer à mourir de
soif. Les bêtes même ont horreur de cette eau, lors-
qu'elles sont obligées d'en boire; et quand elles en ont
bu, elles ont aussitôt le môme mal que les hommes. Il
n'y a dans ces déserts aucune habitation d'hommes ni
de bêtes, excepté les onagres ou ânes sauvages, le
pays ne produisant ni de quoi manger ni de quoi
boire.
XXVI
De la ville de Gobinam.
Cobinam est une grande ville, qui est riche en fer et
en acier, et en audanic (antimoine). On y fait aussi de
très grands et de très beaux miroirs d'acier. On y fait
encore un onguent propre au mal des yeux, qui est
comme une espèce d'épongé, et se fait en cette ma-
nière : ils ont en ce pays-là des mines dont ils tirent la
terre et la cuisent dans des foiârneaux; la vapeur qui
monte va dans ce récipient de fer et devient matière,
MARCO POLO 169
it coagulée; la matière la plus grossière de celte
'e, et qui reste dans le feu, est appelée éponge*. Les
îitants de ce canton-là sont mahométans.
XXVII
Du royaume de Trimochaim et de l'arbre du soleil
appelé par les Latins et Tarbre sec ».
Vyant laissé derrière soi la ville de Cobinam, on ren-
ntre un autre désert très aride et qui, à huit jour-
es de longueur, n'a ni arbres ni fruits; le peu d'eau
i*il y a est très amère, en sorte que les juments
ême n'en peuvent pas boire. Il faut que les voyageurs
portent d'autre avec eux, s'ils ne veulent pas périr
: soif. Après avoir passé ce désert on entre dans le
Dyaume de Timochaim, où il y a beaucoup de villes
de châteaux. Ce royaume est borné au septentrion
T la Perse. Il croît dans la plaine de ce royaume un
md arbre appelé l'arbre du soleil, et par les Latins
t'bre sec 2. Il est fort gros, ses feuilles sont blanches
m côté et vertes de l'autre ; il porte des fruits faits*
. manière de châtaigne, mais vides et de couleur de
uis. Cette campagne s'étend plusieurs milles sans que
on y trouve un seul arbre. Les gens du pays disent
u' Alexandre le Grand combattit Darius en cette plaine.
oute la terre habitée du royaume de Timochaim est
^'^rtile et abondante en ..plusieurs choses, le climat en
st bon, l'air y est tempéré, les hommes y sont beaux,
c les femmes encore plus belles; mais ils sont tous
mahométans.
1. Ce collyre minéral est très réputé dans le pays sous le nom de
*itie. La tatie, dit M. Pauthier, est un oxyde de zinc qui se forme dans
s fourneaux ou Ton traite la calamine. (P.)
i. De grandes discussions se sont engagées à propos de cet arbre, qui
)ur les uns serait tout simplement le platane, tandis que d'autres vcu-
it y voir un exemplaire unique d'une essence qu'on ne définit pas cla«-
ent. Ceux-là, au lieu d'arbre du soleil, disent arbre seul {sol dans
ux texte) ou isolé.
170 VOYAGES- EN ASIE'. '
XXVIII
o D'un certain laineux tyran et de ses affaires.
Il y a par là un certain canton nommé Mulète'
commande un très méchant prince, appelé le Vieux
Montagnards, ou Vieux "de la Montagne, dont j'aj
beaucçup de choses, que je vais rapporter^ coi
les tenant des habitants du lieu. Voici ce qu'ils
racontèrent : Ce prince et tous ses sujets étaient m
métans; il s'avisa d'une étrange malice. Car il as
bla certains bandits appelés communément meurli
. et par ces misérables enragés il faisait tuer tous •
qu'il voulait, en sorte qu'il jeta bientôt la ter
dans tout le voisinage. De quoi il acheva de vcl
bout par une autre imposture. Il y avait en ces q
tiers-là une vallée très agréable, entoupée de
hautes montagnes; il fit faire un plantage dans ce
agréable, où les fleurs et les fruits de toutes s(
n'étaient pas épargnés; il y fit aussi bâtir de supe
palais, qu'il orna des plus beaux meubles et des
rares peintures. 11 n'est pas besoin ' que je dise ^
.n'oublia rien de tout ce qui peut contribuer aux j
sirs de la vie. II. y avait plusieurs ruisseaux d'eau ^
en sorte que l'eau, le miel, le vin et le lait y coula
de tous côtés; les instruments de musique,, les
certs, les danses, les exercices, les habits somptu
en un mot tout ôe qu'il y a au .monde de plus c
cieux. Dans celieu enchanté il y avait des jeunes ^
qui' ne sortaient point et qui s'adonnaient sans se
à tous les plaisirs .des sens; il y avait à rentrée d(
palais un fort château bien g^rdé ëi par où il fal
absolument passer pour y entrer. Ce vieillard, qu
nommait Alaodin, entretenait hors de ce lieu cert
jeune? hommes courageux jusqu'à la témérité, et
1. Ou Alamont, dans la province actuelle de Ghilan, sur le >
méridional des montagnes qui bordent la. mer Caspienne.
MAilCO POLO 171
■ ' ■ ■ ■^' _
jiit les exécuteurs de ses détestables résolutions. Il
faisait élever dans la loi meurtrièr.e de Mahomet,
lelle promet à ses* sectateurs des voluptés sen-
.les après la mort» Et afin de les. rendre plus atta-
s et plus propres à affronter la mort, il . faisait
donner à quelques-uns un certain breuvage, qui les
rendait comme enragés et les assoupissait*. Pendant
leur assoupissement, on les portait dans le jardin en-
chanté, en sOrt'e que- lorsqu'ils venaient de se réveiller
de leur assoupissement, se trouvant dans un si bel en-
droit, ils s'imaginaient déjà être dans le paradis* de
Mahomet, et se réjouissaient d'être délivrés des misères
de ce monde et de jouir d'une vie si heureuse. Mais
quand ils avaient goûté pendant quelques jours de
tous aes plaisirs, le vieux renard leur faisait donner
une nouvelle dose du susdit breuvage, et les faisait
sortir hors du paradis- pendant son. opération. Lorsqu'ils
revenaient à eux et qu'ils faisaient réflexion'combien
peu de temps ils avaient joui de leur féHcité, ils
étaient inconsolables et au désespoir de s'en voir privés,
eux qui croyaient que cela devait durer éternellement.
C'est pourquoi" ils étaient s,i dégofités de la vie qu'ils
cherchaient tous les movens d'en sortir. Alors le tvran,
•qui leur faisait croire qu'il était prophète de Dieu, les
voyant en l'état qu'il souhaitait, leur disait: «Écoutez-
moi, ne vous affligez point; si vous êtes prêts à vous
exposer à la mort, au courage, dans toutes les occa-
sions que je vous ordonnerai, je vous promets que
vous jouirez des plaisirs dont vous avez goûté. » En
sorte que ces misérables, envisageant la mort comme
un bien, étaient prêts à tout entreprenjdre, dans l'es-
pérance de jouir de cette vie bienheureuse. C'est de
ces gens-là cfue le tyran se servait pour exécuter ses
assassinats et ses homicides sans noSibre. Car, mépri-
sant la vie, ils méprisaient ^aussi la mort; en sorte
1. Ce breuvrtgc enivrant n'était autre que le célèbre hnschi ou ha-
chisch, substance tirée' des tigqs du chanvre mis en fermentation : d'où
Ij nom de hachischin donné à ceux qui en faisaient usage, et Uou
.nous avons formé notre mot assossm.
172 VOYAGES EN ASIE
qu'au moindre signe du tyran ils ravagaient tout
le pays, et personne n'osait résister à leur fureur,
il arriva que plusieurs pays et plusieurs puissants
gneurs se rendirent tributaires du tyran pour évite
rage de ces forcenés*.
XXIX
Gomment le susdit tyran fut tué.
L'an 1262, Ailau 2, roi des Tartares, assiégea le (
teau du tyran, dans le désir de chasser un si méchar
si dangereux voisin de ses États, et il le prit avec
ses assassins au bout de trois ans, les vivres leur n
. quant; et après les avoir fait tous tuer, il fit détr
le château de fond en comble.
XXX
De la ville de Ghebourkan.
En sortant dudit lieu, l'on vient dans un beau pf
orné de collines et de plaines, de fort bons pàturs
et d'excellents fruits. La terre en est très fertile, e
n'y manque rien excepté l'eau, car il faut faire quelq
fois cinquante et soixante milles pour en trouver,
qui fait que les voyageurs sont obligés d'en porter avec
eux, aussi bien que pour les bêtes. Il faut donc trav
ser ce pays-là le plus vite que l'on peut, parce q
1. L'histoire du Vieux de la Montagne, que Marco Polo fit connaît
des premiers en Europe, est restée fameuse. Elle a donné lieu
grand nombre de recherches et d'écrits historiques, ainsi qu'à beauc
de compositions romanesques. En réalité, ce prince redoutable étai
chef d'une secte dite des Ismaéliens, qu'il avait fondée. « Il se faisait •
ser, dit M. Pauthier, pour avoir une puissance surnaturelle et èl
vicaire de Dieu sur la terre. » Il mourut trente-quatre ans après son
trée dans le château fort d'Àlamont, sans en être sorti une seule
passant sa vie à lire et à écrire sur les dogmes de sa secte et à go
ner l'Etat qu'il avait créé.
2. Allau ou Houlagou, frère utérin de Mangu-Khan, prédécesse
Koubilaï. — Voy. Rubruquis, chap. xliv.
MARCO POLO 173
est trop aride. Excepté cela, il y a beaucoup de villages :
les habitants reconnaissent Mahomet. Après cela on
Tient à une ville nommée Chebourkan, où l'on trouve
de tout en abondance, principalement des melons et
citrouilles, qu'ils coupent par tranches et qu'ils vont
vendre quand ils sont secs aux lieux voisins, où ils
sont fort recherchés, parce qu'ils sont doux comme le
miel. 11 y a aussi dans ce pays-là beaucoup de gibier et
de venaison.
XXXI
De la ville de Balac.
En partant de là nous vînmes à une certaine ville
nommée Balac (Balk), qui fut autrefois grande, célèbre
et ornée de plusieurs édifices de marbre; mais à pré-
sent c'est peu de chose, ayant été détruite par les Tar-
lares. Les habitants du lieu disent qu'Alexandre le
Grand y épousa une des filles de Darius ; elle est bor-
née au septentrion par la province de Perse ; en sor-
tant et en marchant entre le midi et le septentrion, on
ne trouve, pendant deux journées, aucune habitation,
parce que les habitants, pour se mettre à couvert des
insultes des voleurs et des brigands, dont ils étaient
continuellement obsédés, ont été forcés de se retirer
dans les montagnes. On trouve là des eaux en abon-
dance et force gibier; il y a aussi des lions. Les voya-
geurs doivent porter des vivres avec eux, pour deux
joufs, leur étant impossible de trouver aucun aliment
sur cette route.
XXXII
Du royaume de Taican.
Après avoir fait les deux journées dont nous avons
fait mention, on rencontre un château nommé Taicar
dont le terrain est abondant en froment et la can
174 VOYAGES EN ASIE
pagne fort belle. 11 y a aussi au midi de ce ch_
des montagnes de' sel si grandes, qu'elles pourra
fournir du sei à tout le monde entier. Le sel en e
dur qu'on ne peut le rompre et le tirer qu'avec
marteaux de fer. Passé ces montagnes, et allant e
l'orient et le septentrion, après avoir fait trois jouer
vous arrivez à une ville nommée Kechèm. Tous les
- bitants de ce pays sont mahométans ; ils boivent cep
dant du vin *, car le terroir -en fournit en abonda
aussi bien que du froment et toutes sortes de fn
Leur principale occupation est de vider les pots et
verres tout le jour; leur via est bien cuit et ex^elk
mais les gens sont très méchants et bons chasseurs,
le pay^ est abondant en bêtes sauvages. Les homi
• et les femmes vont la tète nue, excepté que les hojni
se ceignent le front d'une espèce de bandelette, Ion
de dix paumes; ils se font des habits des peaux
bêtes qu'ils prennent., de même que dQ3 souliers
des chausses, n'ayant point d'autres vêtements.
. XXXIII
De la ville de Gassem.
La ville de Cassem est située dans une plaine ; il
beaucoup tie châteaux dajis les montagnes qui lui s
voisines; une grande rivière passe au milieu. 11 y a
cette contrée beaucoup de porcs-épics, qui, quand
•approche pour les prendre, blessent souvent de 1
épines les hammes et les chiens : car les chiens '
lancés par les chasseurs sur ces porcs, étant ainsi
voquès, ils irritent et courroucent tellement ces bi
féroces, qu'en courant ils s'élancent en arrière sur
hommes et sur les chiens avec tant de violence qu
les' blessent souvent de leurs épines. Cette nation a r
langue particulière. Les pasteurs demeurent dans
montagnes, n'ayant point d'autres' habitations que
i. On sait que Mahomet a interdit Fusagé du Tin à ses disciples.
^ C l " MARCO POLO 475
jaies. On va de là, en trois joiïrnées, à la province
'alascia (Badakchan), Il n'y a point d'habitations
ette routé.
XXXIV
De la province de Balascia.
ascia (Badakchan) est une grande province qui a
ngoe particulière, et dont le culte est mahoraétan.
rois se disent descendants d'Alexandre le Grand.
! province produit des pierres de grand prix, qui
lent leur nom de la province même ^ 11 est défendu,
peine de la vie, de fouir la terre pour chercher
5S pierres, et les transporter dans d'autres pays.
Ta permission du roi. Car toutes ces pierres hii
rtiennent; ilen envoie à qui il veut, soit en présent,
eu payement de tribut; et quelquefois il en troque
•e de l'or et de l'argent. Ce terrain produit une si
de' quantité de ces pierres, que le revenu du roi,
tfen serait pas si' considérable s'il était' permis à un
^acun de les chercher; et par là aussi, en devenant
fti^p commune, elle perdrait beaucoup de son prix. 11
ty a une autre province qui produit la piejre appelée
'i^ lazulum 2 », de laquelle se fait le meilleur azur gui se
?^rouve"^dans-le monde; elle* se tire des niines à peu
^près comme le fer; il y a aussi des mines d'argent.
' un pays très froid. Il y a beaucoup de beaux et -
►ns chevaux, qui sont grands et rapides à la course;
it la corne du pied si dure qu'ils n'ont pas besoin
e ferrés," quoiqu'ils courent par les cailloux et les .
^^v,w«3rs. Ce pays abonde encore en venaison et -en
r^bier; il y a auâsi des hérodiens et de très bons fali-
^çons.,Ses campagnes produisent d'excellents blés, fio-' .
pient et millet; il y à des olives en quantité, mais ils font
58 pierres précieuses dites rubis bcUais^
1^*, .^ lapf's-lasiUif ou pierre cf'azup, qui pulvérisée AotiTve\e\>€^>^^!kVA\
W$ d*outtemer.
176 VOYAGES EN ASIE ', /
l'huile de sésame et de noix. Les habitants
gnent point les invasions de leurs voisins, parce
entrées de la province sont fort étroites et de
accès. Leurs villes et leurs forts sont fortifiés
el par nature. Ils ont parmi eux de bons tireu
et d'excellents chasseurs. Ils sont vêtus la pli
crin, parce que les étoffes de lin et de laine y s
chères ; les dames de qualité portent cependant
et des robes de soie.
XXXV
De la province de Bascia.
La province de Bascia est éloignée de Bala
dix journées. C'est un pays fort chaud, ce qui
les hommes y sont noirs, mais rusés et malins ;
tent des pendants d'oreilles d'or et d'argent; et
perles ; ils vivent de riz et de viande, ils son
très, s'étudiant aux enchantements et invoqi
démons.
XXXVI
De la province de Ghesimur.
La province de Ghesimur (Cachemir) est éloi
Bascia de sept journées. Les habitants ont une
particulière et sont idolâtres, s'adressant au:
et recevant les oracles des démons. Ils font, p
sortilèges et leurs invocations, condenser l'air et
des tempêtes. Us sont basanés, car le clii
tempéré. Ils vivent de riz et de chair , et cepen
sont très maigres. 11 y a beaucoup de villes e1
lages ; leur roi ne paye tribut à personne , pa:
son pays est entouré de déserts de tout côté,
fait qu'il n'appréhende rien *. Il y a dans cel
i . L'isolement naluTôV de ce pa^a W^% IftxVAci^VviJûvVft ^wx wîs. >
industrieux, le laissait encore \)ouv ;v\tviv ô:we "wvc^tvwai ^^ %s
MARCO POLO- ■ Ml
^e de certains ermites qui servent les idoles dans
des monastères et des cellules. Ils adorent leurs dieux
par de- grandes abstinences, ce qui' fait qu'oncles ho-
nore beaucoup et qu'on a grand'peur de les offenser
en transgressant leurs cruels «o m mandements ; d'où
vient que ces ermites sont en grand honneur parmi le
vulgaire.
xxxvn *
De la province de Vocam et de ses hautes montagnes.
Nwis nous trouverions encore ici près des Indes, si je
suivais ma première route; mais parce que j'en dois
faire la description dans le troisième livre, j'ai résolu
de prendre un autre chemin et de revenir à Balascia,
prenant ma route entre le septentrion et le midi. On
vient donc en deux jours à un certain fleuve (l'Oxus),
le long duquel on rencontre beaucoup de châteaux et
demaisons de campagne. Les habitants de ces cantons '
sont de bonnes gens, bons guerriers*, mais mahomé-
tans.^ A deux journées de chemin de cet endroit, on-en-
tre dans la province dé Vocam (Wakkan), qui est sujette
du roi de Balascia^ ayant trois journées de chemin de
long et de large. Les habitants ont une langue particu-
lière "et font profession de la loi de Mahomet. Ils sont
vaillants guerriers et bons chasseurs, car ce pays-là
est rempli de bétes sauvages. Si de là vous allez du •
côté de l'orient, il vous faudra monter pendant trois
jours jusqu'à ce que vous soyez parvenu sur une
montagne, la plus haute qui soit dans le monde *.
On trouve là aussi une agréable plaine entre deux
montagnes, où il y . a une grande rivière, le long de
laquelle il y a de gras pâturages où les chevaux et les
tonips de Marco Polo. Il n'en sortait guère, comme on le voit ici, que des
échos de légendes terribles. Ce n'est presque qu'*iu siècle dernier
qu'on a e» les premières notions exactes sur celte intéressante ré-
gion.' .
1. Le Bam-i-dounîa (ou Cime du monde), dont certain sommet sélèv»
'• " SOO mètres au-dessus-du niveau de la mer.
118 VOYAGES EN ASIE
bœufs, pour maigres qu'ils soient, s'engraissent en dix
jours; il y a aussi grande quantité de bêtes sauvages;
surtout on y trouve des béliers sauvages d'une gran-
deur extraordinaire, ayant de longues cornes dont on
fait diverses sortes de vases *. Cette plaine contient
douze journées de chemin : elle s'appelle Pâmer; mais
si vous avancez plus avant, vous trouvez un désert inha-
bité ; c'est pourquoi les voyageurs sont obligés de por-
ter des provisions. On ne voit point d'oiseau en ce dé-
sert, à cause de la rigueur du froid, et que le terrain
est trop élevé, et qu'il ne peut donner aucune pâture
aux animaux. Si on allume du feu dans ce désert, il
n'est ni si vif ni si efficace ^ que dans les lieux* plus
bas, à cause de l'extrême froidure de l'air. De là le
chemin conduit entre l'orient et le septentrion, par
des montagnes, des collines et des vallées, dans les-
quelles on trouve plusieurs rivières, mais point d'habi-
tation ni de verdure. Ce pays s'appelle Belor, où il
règne en tout temps un hiver continuel ; et cela dure
pendant quarante journées, ce qui fait qu'on est obligé
de se fournir de provisions pour tout ce temps-là. On
voit cependant sur ces hautes montagnes, par-ci par-là,
quelques habitations ; mais les hommes en sont très
cruels et très méchants, adonnés à l'idolâtrie, et ils vi-
vent de chasse et se vêtissent de peaux.
XXXVIII
De la province de Gassar*
En sortant de là on vient à la province de Cassar
1. Les voyageurs modernes confirment ces assertions, qui paraissent
eïtraordinaires. L'animal de qui proviennent ces cornes est appelé kout-
char ou mouton sauvage. (P.) — Voy. Rubruquis, chap. vu.
2. Ces derniers mots témoignent que dès cette époque avait été faite
une remarque dont la découverte de la pression atmosphérique devait,»
plusieurs siècles de là, donner la théorie. On sait que sur les hautes mon-
tagnes, ou la pression diminue, Tébullition de l'eau ayant lieu à un degré
de calorique bien inférieur, cette eau ne peut opérer la cuisson des légu-
mes, des œufs... Ainsi s'explique ici l'exprossion ni si efficace.
MARCO POLO n9
(Kachghar), laquelle est tributaire du Grand Khan. Il y
a dans cette province des vignes, des vergers, des arbres
fruitiers, de la soie et toutes sortes de légumes. Les
habitants ont leur langue particulière , sont bons né-
gociants et bons artisans, et ils vont de provinces en
provinces pour s'enrichir, étant si fort avides de biens
et si avares qu'ils n'oseraient toucher à ce qu'ils ont
une fois amassé. Ils sont aussi mahométans, quoi-
qu'il y ait entre eux quelques chrétiens nestoriens,
qui ont leurs églises particulières. Le pays peut avoir
cinq journées de long.
XXXIX
De la ville de Samarcham.
Samarcham est une grande ville et considérable dans
le pays ; elle est tributaire du neveu du Grand Khan.
Les habitants sont partie chrétiens et partie saracé-
niens, savoir mahométans. Il arriva en ce temps-là un
miracle par la puissance divine en cette ville : le frère
du Grand Khan, nommé Gigatai, qui commandait dans
le pays, se fit baptiser, à la persuasion des chrétiens ;
ceux-ci, ravis de joie et honorés de sa protection, firent
Mtir dans cette ville une grande église qu'ils dédièrent
à Dieu sous le titre de Saint-Jean-Baptiste ; or les ar-
chitectes qui bâtirent cette église le firent avec tant
d'adresse, que tout le bâtiment reposait sur une co-
lonne de marbre qui était au milieu de l'église ; or les
ïQahométans avaient une pierre qui convenait tout à
^ait à servir de base à cette colonne ; les chrétiens la
prirent et la firent servir à leur dessein; de quoi les
ïïîahométans furent fâchés, n'osant néanmoins se
plaindre, parce que le prince y avait donné les mains,
^ï* il arriva que le prince, quelque temps après, vint à
"ïïourir, et comme son fils lui succéda bien au royaume,
Jïais non pas dans la foi, les mahométans, prenant
Occasion aux cheveux, obtinrent de lui que les chré-
^ens seraient obligés de leur rendre la pierre fonda-
■"«»'3
180 . VOYAGES EN ASIE
mentale de ladite colonne. Les chrétiens leur offr.
une somme raisonnable pour le prix de leur pie
mais ils ne consentirent point, voulant absolument
pierre. Ce qu'ils faisaient par malice' et parce .qi
s'attendaient qu'en lotant de sa place, l'égliae se
entièrement renversée. Les chrétiens, voyant bien q
n'y avait pas à regimber contre l'éperon et qi
n'étaient pas -les plus* forts, eurent recours au E
tout-puissant et à son saint Jean-Baptiste, les pr
avec larmes de les secourir dans un si grand embar
Le jour étant venu qu'on devait tirer- la pierre de (
sous la. colonne, le bon Dieu permit qu'il en arri
tout autrement que ce à quoi les mahométans s'att
daient ; car la colonne se trouvant suspendue de
base de la hauteur de trois paumes, ne laissa paî
rester en état par la vertu toute-puissante de D'
lequel" miracle continue encore à présent.
XL
De la province de Yarchan.
Étant partis de cette viUe, nous entrâmes dan
province de Yarchan (Yarckand), faisant environ «
jours de chemin. Cette province est abondante
tout ce qui est nécessaire à la vie; elle est sujette
neveu du Grand Khan. Les habitants révèrent Ma
met; il y a cependant parmi eux quelques chréti
nestoriens.
XLI
De k province de Gotam.
La pfoviilce de Cotam suit la province de Ydrcli
elle est située entre l'orient et le septentrion ;
obéit au neveu du Grand Khan; elle a plusif
villes et villages, dont la capitale est appelée
tam* Cette province peut avoir huit journées de 1(
il n*y manque rien de ce qui est nécessaire h la
MARCO POLO 181
a beaucoup de soie, et de très bonnes vignes, ea
ntité. Les hommes n^y sont pas aguerris, mais fort
mnés au trafic. et aux arts; ils sont mahométans.
XLII
De la province de Peim.^
In allantpar la même plage, on trouve la province de
im (Paï ou Baï), qui a environ* cinq journées d'éten-
le. Elle est sujette du Grand Khan et renferme plu-
3urs villes et villages. La capitale s'appelle Peim,
li est arrosée par une rivière, où l'on trouve des
erres précieuses,' à savoir du jaspe et des cljalcé-
►ines. Les habitants de ce pays-là révèrent Mahomet,
"ont fort adonnés aux arts et au trafic; ils ont de la
! en abondance, de même que toutes les choses né-
saires à la vie. C'est une coutume dans cette* pro-
ie que quand un homme marié est obligé pour
elque affaire d'aller en voyage et qu'il demeure
gt jours dehors, il est permis à la femme de prendre
autre mari, et le mari peut à son retour épouser
e autre femme, sans que cela. fasse aucune diffî-
Ité. •
XLIII
De la province de Giartiam.
Après cela on vient à la province de Ciarliam (Kha-
char), qui est sujette du Grand Khan, et qui renferme'
aucoup de villes et de châteaux ; Ja ville capitale est
►pelée du nom de la province. On y trouve dans plu-
îurs rivières beaucoup de pierres précieuses , surtout
.s jaspes et des chalcédoines , que les marchancls
irtent à la province de Cathay (Chine orientale). La
ovihce de Ciarliam est fort .sablonneuse, ayant plu-
îurs eaux amères, ce qui rend la terre stérile. Quand
iplque armée étrangère passe par ce pays-là,' (ous les
bjtants s'enfujçnt dans le pays voisin avec leur
182 VOYAGES EN ASIE
femmes, leurs enfants, leurs bêles et leurs meubL^,
où ils trouvent de bonne eau et des pâturages, et ils y
demeurent jusqu'à ce que Tarmée soit passée; qua
ils s'enfuient ainsi, le vent efface tellement leurs v
tiges sur le sable, que les ennemis ne peuvent y ri
connaître; mais si c'est l'armée des Tartares, auxquels
ils sont sujets, ils ne s'enfuient pas : ils transportent
seulement leur bétail dans un autre lieu, de peur que
les tartares ne s'en saisissent. En sortant de cette pro-
vince il faut passer pendant cinq jours au travers des
sables, où l'on ne trouve presque point d'eau, si ce n'est
amère, jusqu'à ce que l'on arrive à une ville nommée
Lop, et remarquez que toutes les provinces dont nous
avons parlé jusqu'ici, à savoir Gassar, Yarcham, C"
tam, Peim et Giartiam, jusqu'à ladite ville de Le
sont mises entre les limites de la Turchie *.
XLIV
De la ville de Lop et d'un fort grand désert.
Lop est une grande ville à l'entrée d'un grand
sert "2, située entre l'orient et le septentrion; les ha
tants sont mahométans; les marchands qui veul
traverser le grand désert doivent s'y pourvoir de
vres. Ils s'y reposent pour cet effet pendant quelc
temps pour acheter des mulets ou de forts ânes, p<
porter leurs provisions, et à mesure que les provisi(
diminuent, ils tuent les ânes ou les laissent en chem
faute de pouvoir les nourrir dans ce désert ; ils cons
vent plus aisément les chameaux, parce que, ou
qu'ils mangent fort peu, ils portent de grosses charg
Les voyageurs rencontrent quelquefois dans ce dés(
des eaux amères, mais plus souvent de douces,
sorte qu'ils en ont tous les jours de nouvelles penda
1. C'est-ù-dire qu'au temps de Marco Polo la langue et les croyar
des Turcs manitestaveTit \euT Àn^uctvee ^wsq^wftAÀ. (^P .\
2. L'étendue immense quv svit ivos caxVft^ « k.«vft ^w\.^\^w^\sv ^^ ^^
dc'se?'i de Gobi ou C/ia-mo (^çabVea TtvonNtx.\A%^.
MARCO POLO 183
(rente jours qu'il faut au moins employer pour le
;ser; mais c'est quelquefois en si petite quantité
à peine y en a-t-il suffisamment pour une bande
isonnable de voyageurs. Ce désert est fort monta-
îux, et dans la plaine il est fort sablonneux ; il est
i général stérile et sauvage, ce qui fait qu'on n'y voit
jeune habitation. On y entend quelquefois, et même
sez souvent pendant la nuit, diverses voix étranges,
js voyageurs alors doivent bien se donner de garde
i se séparer les uns des autres ou de rester derrière;
itrement ils pourraient aisément s'égarer et perdre
s autres de vue, à cause des montagnes et des col-
nes, car on entend là des voix de démons qui appel-
lent dans ces solitudes les personnes par leurs propres
noms, contrefaisant la voix de ceux qu'ils savent être
"e la troupe, pour détourner du droit chemin et con-
lire les gens dans le précipice. On entend aussi quel-
lefors en l'air des concerts d'instruments de musique,
^is plus ordinairement le son des tambourins. Le
3sage de ce désert est fort dangereux ^
XLV
la ville de Sachion et de la coutume qu'on observe
de brûler les corps morts.
Après avoir traversé le désert on vient à la ville de
ichion^, qui est à l'entrée de la grande province de
mguin, dont les habitants sont idolâtres, quoiqu'il
[. u Les phénomènes eitraordinaires que rapporte ici Marco Polo, re-
...cirque M. Pauthier, ne sont pas, quelque étranges qu'ils puissent pâ-
tre, aussi rares et absolument incroyables qu'on pourrait le croire,
part étant faite aux amplifications populaires, on peut admettre de
•tains effets de mirage ou d'écho qui ont frappé les voyageurs, disposés
X illusions par les fatigues endurées en traversant ce pays. » Le savant
mmentateiu* cite à l'appui de sa remarque plusieurs passages de récits
Dtemporains où des phénomènes tout naturels ont été observés que
certains esprits eussent assurément interprétés comme manifesta-
tions surnaturelles.
3. Cha-tcht-'ou, dans la province de Tanghout, aujourd'hui Tangh-Chou
184 VOYAGES EN. ASIE
s'y trouve quelques chrétiens nestoriens.; ils on
langage particulier. Les habitants de cette villi
s'adonnent point au négoce, mais viverît des fr
que la terre produit. Il y a plusieurs temples co-nsa(
aux idoles, où l'on offre des sacrifices aux démons,
sont fort honorés par le commun peuple. Quand il
nn fils à quelqu'un, aussitôt il le voue à quelque i
et nouiTit pendant cette année-là un bélier dans
maison, lequel il présente avec son fils au bout de l'an
ù cette idole , ce qui se pratique avec beaucoup de cé-
rémonies et de révérence. Après cela on fait cuire le
mouton et on le présente encore à l'idole, et il de-
meuré sur l'autel jusqu'à ce qu'ils aient achevé leurs
infâmes prières suivant la coutume ; surtoutle père-de
l'enfant prie l'idole avec beaucoup d'instance de con-
server son fils, qu'il lui a dédié. Au reste, voici comme
ils en usent à l'égard des morts : les plus proches du
mort ont soin de faire brûler les coxps, ce qui se 'fait en
cette manière : premièrement ils consultent les astro-
logues pour savoir quand il faut jeter les corps au
feu ; alors ces fourbes s'informent du mois, du jour .et
de l'heure que le mort est venu au monde, et, ayant
regardé sous quelle constellation, ils désignent le jour
qu'on doit brûler le corps. 11 y en a d'autres qui gar-
dent le mort pendant quelques jours, quelquefois jus-
qu'à sept jours, et- même jusqu'à un mois; quelques-
uns le gardent pendant six mois, lui faisant une
demeure dans leur maison, dont ils bouchent toutes les
ouverttires si adroitement qu'on ne sent aucune puan-.
. teur. Ils embaum.ejit le corps avec des parfums et
couvrent la niche, qu'ils ont auparavant peinte et
enjolivée de quelcjue étoffe précieuse. Pendant que le
cadavre est à la maison, tous les jours à l'heure du
dîner on met la table près de la niche, qui est ser-
vie de viandes et de vin; laquelle reste ainsi dre
pendant une heure, parce qu'ils cro^ent que l'ànK
mort man^ de ce qui a été ainsi servi. Et quanc
• doit transférer le -corps, les astrologues sont de r
veau consultés pour savoir par 'quelle porte on'do
. MARCO POLO .485
e sorlir : car si quelque porte du logis se trouvait
ir été bâtie sous quelque influence maligne', ils
nt qu'on ne doit pas s'en servir pour faire passer le
rps, et ils en indiquent une autre, ou ils" en font
Ire une autre. Or pendant qu'on fait le convoi par ki
lie, on dresse dans le chemin dos échafauds, qui sont
uyerts d'étoffes d*or et de soie ; et quand le cadavre
sse, ils répandent par terre d'excellent vin et des
mdes exquise^, s'imaginant que le mort s'en réjouit
ins l'autre monde. Des concerts de "musique et d'ins-
uments précèdent le convoi; et lorsqu'on est ar-
vé au lieu où le corps doit être brûlé, ils désignent et
ïignent sur des feuilles de papier diverses figures
hommes et de femmes , et môme de plusieurs .pièces .
> monnaie; toutes lesquelles choses sont brûlées avec
corps. Ils prétendent en cela que le mort aura en
lutre monde en- réalité tout ce qui était peint sur ces
ipiers, et qu'il vivra avec cela heureux et honoré
ernellement. La plupart des païens observent cette
perstition en Orient, lorsqu'ils hrûlent les corps de .
1rs morts.
XLVI
De la province de Gamul.
Camul (Khamil) est une province renfermée dans la
ande province de Tanguth; elle est sujette du (irand
iian, comprenant plusieurs villes et villages. Gamul est
oisine de deux déserts, à savoir le grand, dont nous .
♦'ons parlé ciTdessus, et un autre plus pèlit. Celle pro-
nce abonde en tout ce que l'homme peut souhaiter
Dur la vie. Les habitants ont une langue particulier^
t semblent n'être nés que pour Se donner du bon
temps. Ils sont idolâtres cl adorent les démons, qui les
portent a cela. Quand quelque voyageur s'arrête pour
loger dans quelque endroit, le maître de la maison le
reçoit aveo joie et ordonne à sa femme et toute sa
famille d'en avoir bien soin, de lui obéir en tout et de -J
n le point mettre dehors tant qu'il voudra rester daiis m
186 VOYAGES EN ASIE
sa maison ; pour lui, il va loger ailleurs et ne retou
point chez lui que son hôte ne soit parti. Pendant
temps la femme obéit à l'hôte comme à son pro;
époux.
XLVII
De la province Ghinchinthalas.
Après la province de Camul on trouve celle de Ch
chinthalas*, qui est bornée au septentrion par un dé-
sert, et peut avoir en longueur environ seize journées
de chemin; elle est sujette du Grand Khan; elle com-
prend plusieurs villes et beaucoup de châteaux. Le
peuple est divisé en trois sectes : il y a peu de chré-
tiens, qui sont nestoriens; les autres sont mahomé-
làns ou idolâtres. Il y a dans celte province une
montagne où l'on trouve des mines d'acier et d'au-
danic, de même des salamandres 2, dont on fait des
étoffes lesquelles étant jetées dans le feu ne sauraient
être brûlées. Cette étoffe se fait de terre, de la ma-
nière que je vais dire, et que j'ai apprise d'un de mes
compagnons, nommé Curlîcar, de la province de Tur-
chie, homme de beaucoup d'esprit et qui a eu le
commandement des mines d'où on les tire en cette
province-là. On trouve sur cette montagne certaine
mine de terre, qui produit des filets ayant aspect de
laine, lesquels étant desséchés au soleil sont piles
dans un mortier de cuivre ; ensuite on les lave, ce qui
emporte toute la terre ; enfin ces filets ainsi lavés et
purifiés sont filés comme de la laine, et ensuite on en
fait des étoffes. Et quand ils veulent blanchir ces étofTes,
ils les mettent dans le feu pendant une heure; après
cela elles en sortent blanches comme neige et sans être
1. Saï-gin-tala dans la province de Thian-chan-pé-lou. (P.)
2. Il s'agit ici de l'aimante ou asbeste, qui, chacun le sait, est <
matière minérale filamenteuse, qui peut se filer et se tisser comm
chanvre, le coton ou la laine. L'amiante, qui résiste au feu, doit à c
irticularité le nom que lui donne ici Marco Polo, par analogie a
iimal légendaire qui, disait-on, vivait dans les flammes.
MARCO POLO 187
'unement endommagées. C'est de cette manière aussi
Us ôtent les taches sur ces étoffes, car elles sortent
feu sans aucune souillure. A l'égard du serpent (ou
ard) nommé salamandre, que l'on dit qu'il vit dans
'eu, je n'ai pu rien apprendre dans les pays orientaux.
dit qu'il y a à Rome une nappe d'étoffe de salaman-
3, où le suaire de Noire-Seigneur est enveloppé, de
quelle un certain roi des Tartares a fait présent au
uverain pontife.
XLVIII
De la province de Suchur.
Ayant laissé derrière soi la province de Chinchin-
alas, on prend un chemin qui mène à l'orient environ
dix journées de suite, où l'on ne trouve aucune
bitalion, si ce n'est en peu d'endroits, après quoi
n entre dans la province de Suchur (Sou-Tchéou), où
n trouve beaucoup d'habitations et de villages. La
pitale s'appelle aussi Suchur. Dans cette province la
is grande partie des habitants est idolâtre, et il y a
.elques chrétiens; ils sont tous sujets du Grand
Qan. Ils ne trafiquent point et se contentent de vivre
ts fruits que la terre produit. On trouve dans les
ontagnes de cette province de la rhubarbe *, que l'on
ansporte par toute la terre.
XLIX
De la ville de Gampition.
Campition (Kan-Tchéou) est une ville grande et célè-
bre ; elle commande au pays de Tanguth. Ses habitants
sont partie chrétiens, partie mahométans, et partie
1. C'est à la Chine que nous devons ceUe plante, qui, ne jouant guère
chez nous qu'un rôle officinal, est fort appréciée comme végétal a''
mentaire chez nos voisins d'outre-Manche.
188 . VOYAGES EN ASIE
idolâtres. Ces derni^rs-ont plusieurs monastères o
adorent leurs idoles, qui sont faites de terre, de
ou de bouc, dorées par-dessus ; il y en a de si grai
qu'elles ont dix pas de long , auprès desquelles il ^
a de plus petites, qui sont dans une posture res]
tueuse. Ces idoles ont leurs sacrificateurs et leurs'
gieux, qui, en apparence, vivent plus régulièren
que les autres, car plusieurs gardent le célibc^tet s
tachent ài l'observation de la loi de leurs dÎQux.
comptent leur année par lunes, aussi bien queic
mois et leurs semaines. Dans ces lunes ilss'abstienn
pendant cinq jours, de tuer ni bêle ni oiseau, el
manger aucune viande. Ils vivent aussi pendant
jours-là plus exactement. Lès* idolâtres ont en c
ville une coutume, 'que chacun peut avoir autanl
femmes qu'il en peut nourrir; la première est sei
ment la. plus estimée et passe pour la plus légitii
Le mari ne reçoit point de dot de sa femme ; ma
lui en assigne une en bestiaux, en argent, en servite
suivant ses moyens. Si un homme se dégoûte d<
femme, il lui est permis de la répudier. Enfin ci
nation regarde comme permises bien des choses <
nous regardons comme de grands péchés. Ils vivent
beaucoup de choses comme les bêtes; car j'ai ei
temps de connaître leurs mœurs, ayant demeuré d.
cetfe ville avec mon père et mon oncle pendant
an; pour quelques affaires.
L
De la ville d'Ëzina et d'un autre grand désert.
De la ville de Gampilion jusqu'à Ézina Ml y a de
journées. Cette dernière est bornée au septentrion ]
un désert s^^blonneux ; il y a beaucoup de chameau?
plusieurs autres animaux et des oiseaux de di^
genres. Les habitants sont idolâtres, négligeant
\. l-tzi-naî, aujourd'h\H détruite. (P.)
MARnO POLO' - 189
^ce et vivant des fruits que la terre, produit. Les
-^,:geurs se pourvoient en cette ville de provisions,
quand, ils veulent traverser ce grand désert dont nous
avons parlé, lequel ne peut se passer en njoins de
quarante jouts. On ne trouve en ce désert aucune
sorte d'herbe ni aucune habitation,, si ce n'est quel-
ques cabanes dans certaines montagnes et vallées, où
quelques hommes se retirent pendant Tété. On trouve
aussi en quelques endroits des bêtes sauvages, sur-
tout des ânes, qui y sont en grand nombre. Au reste
toutes les susditBs provinces dépendent de la grande
province de Tanguth. '
Ll
De la ville de Garacorum Qt de Torigine de la puissance
des Tartares.
Après avoir passé le grand désert ci-dessus, on vient
à la ville de Garacorum^ du côté du septentrion, d'où
les Tartares ont cris leur origine. Car ils ont. première-
ment habité dans les campagnes de ce pays-là, n'ayant
encore ni yilles ni villages, et campant seulement où
ils trouvaient des pâturages et de l'eau pour nourrir
leur bétail. Ils n'avaient point non plus de prince de
leur nation ; mais ils étaient tributaires d'un certain
grand roi nomrhé Uncham, que l'on appelle commu-.
némeht aujourd'hui le grand Prêtre-Jean ^ ; mais s'ac-
.1. Caracoi'um, ancienne capittale du premier empire mongol. Cette
viUe n'existant plus, et aucun voyageur européen n'en ayant recherché
les ruines, nos géographes sont fort empêchés de déterminer le point
juste qu'elle occupait en Tartarie. On croit seulement savoir qu'elle était
bâtie au pied des derniers versants méridionaux des monts Altaï, qui
_ séparent la Chine de la Sibérie, par 102» ou i03<» de longitude et 4G" ou
480 de latitude, ce qiii la placerait à environ trois cent cinquante lieues
plus à rbuest et deux cents lieues plus au nord que Cambalu (Pékin), où
Koubilaî-Khan tenait sa cour. C'est près de Garacorum que Mangu-Khan,
.prédécesseur de Koubilaî, reçut l'envoyé de saint Louis Rubruquis, qui
a longuement décrit cette cité royale. — Voy. Rubruquis, chap. xxv
et suivants.
2. Prétre-Jea.n, personnage sur le compte du(\vvQ\ ivvv TOO^i^w i%<!;
190 VOYAGES EN ASIE
croissant de jour en jour et devenant plus forts, le
roi Uncham commença à appréhender qu'ils ne se ré-
voltassent contre lui. Pour empêcher leur trop grande
puissance, il résolut de les séparer et de leur assigner
différents pays pour se retirer. Mais les Tartares, ne
voulant point se séparer, se retirèrent tous dans un
désert du côté du septentrion, occupant un grand pays,
dans lequel ils crurent qu'ils seraient en sûreté et ne
craindraient plus leur roi, auquel ils refusèrent dès
lors de payer tribut.
LU
Les Tartares élisent un roi d'entre eux, lequel fait la
guerre au roi Uncham.
Quelques années après, les Tartares élurent un roi
d'un consentement unanime : c'était un homme sage
et prudent nommé Ghinchis *, et lui mirent la couronne
sur la tête, l'an de Notre-Seigneur il87. Alors tous
ceux de la nation accoururent de toute part, et promi-
rent volontairement de lui rendre obéissance et sou-
mission. Ce roi, qui, comme j'ai dit, était prudent,
gouvernait sagement ses sujets, et en peu de temps
soumit à son empire huit provinces. Et quand il pre-
nait quelque ville ou quelque château, il défendait de
tuer personne, ni de lui ôter son bien, lorsqu'on se sou-
mettait de bon gré à sa domination; ensuite il s'en
servait pour soumettre d'autres villes. Cette humanité
le fit aimer extrêmement de tout le monde, de sorte
pent débitées en Occident toutes sortes de fables, et qui fut en réalité
un chef de la tribu des Kéraïtes, de race mongole. — Voy. le récit de
Hubruquis, chap. xix.
1. C'est le fameux conquérant Dchinghis-Khan (le Gengis-Khan de
nos histoires), chef de la dynastie mongole qui régnait sur la Chine lors
du voyage de Marco Polo. D'abord simple chef d'une bande de Mongols
tributaire des Tartares, il se signala dès l'âge de quinze ans par un es-
prit aussi sagace qu'aventureux. Quand il mourut, en 1227, ses armes
l'avaient rendu maître absolu de tout le territoire compris entre Pékin
et la mer Caspienne.
MARCO POLO !9i
e, voyant sa gloire suffisamment bien établie, il en-
i^a des députés au roi Uncham, auquel il payait au-
fois tribut, pour le prier de lui donner sa fille en
iriage. Mais Uncham, fort indigné du message, lui fit
ponse avec beaucoup d'aigreur qu'il aimerait mieux
lire" brûler sa fille que de la donner en mariage à
un de ses esclaves ; et ayant chassé les députés il leur
'*t : « Allez, dites à votre maître, puisqu'il est assez
isolent pour demander la fille de son maître en ma-
•ge, qu'il n'espère pas cela, car je la ferais plutôt
)urir que de la lui donner. »
Lin
Le roi Uncham est vaincu par les Tartares.
Le roi Chinchis, ayant entendu cette réponse, assem-
i une grande armée et se disposa à la guerre contre
roi Uncham, dans le dessein de tirer raison de cet
ront, et alla se camper dans une plaine nommée
nduc , et lui envoya déclarer qu'il eût à se défendre,
quel vint aussitôt à la tête d'une très grande armée,
s'alla camper tout près des Tartares. Alors Chinchis,
i des Tartares, ordonna aux enchanteurs et aux as-
dogues de lui dire quel événement le combat devait
oir; alors les astrologues rompant un roseau en
ux morceaux les posèrent à terre, donnant le nom
Jncham à l'un de ces morceaux et à l'autre celui
Chinchis, et puis ils dirent au roi :« Sire, pen-
it que nous ferons les invocations des dieux, il
'ivera par leur puissance que ces deux morceaux de
seaux se choqueront l'un l'autre, et celui qui mon-
a sur l'autre marquera quel roi sera victorieux dans
combat. » Une grande multitude de monde étant
',ourue h ce spectacle, les astrologues commencèrent
rs prières et leurs enchantements, et aussitôt les
rceaux du roseau commencèrent aussi à se mou-
[• et à se combattre l'un contre l'autre, jusqu'à ce
! celui qui avait le nom de Chinchis prit le dessus
celui qui avait été nommé Uncham : ce que les
192 VOYAGES EN ASIE
Tartares ayant vu, ils furent par là comme assurés de
la victoire. Le combat se donna donc le troisième jour,
et après un grand carnage de part et d'autre la vic-
toire demeura à la fin au roi Chinchis, d'où il arriva
que les Tartares subjuguèrent le royaume d'Uncham.
Chinchis régna encore six ans après la mort d'Unclïam,
pendant lesquelles il conquit plusieurs provinces ; mais
à la fin, en assiégeant un certain château et s'élant
approché de trop près, il fut atteint .d'une flèche an
genou, dofit il mourut. Il fut -enterré sur une monta-
gne nommée Altaï *, où tous ceux de sa race et tous
ses successeurs ont depuis, choisi leur sépulture, et on
y transporte leurs corps, quand ils seraient à cent
journées de là.
. LIV . -
Suite deà rois tartares et de leur sépulture sur la
montagne d'Altaï.
Le premier roi des Tartares fut appelé Chincliis, le
second Gui, le troisième Barchim, le quatrième Allau,
le cinquième M^ngu-, le sixième Koubilaï, qui règne
présentement, et dont la puissance est plus grande
que celle de tous ses prédécesseurs. Car si tous les
royaumes des chrétiens et des Turcs étaient joints
ensemble,, à peine égaleraient-ils Fempire des Tartares,
ce que l'on verra plus clairement en son lieu, lorsque
je ferai la description de sa puissance et de son do-
maine. Or quand on transporte le corps du Grand
Khan pour l'enterrer sur la naontagne d'Altaï, ceux
qui accompagnent le convoi tuent tous ceux qu'ils ren-
contrent sur le chemin, leur disant : « Allez servir notre
seigneur et maître en l'autre monde. » Car ils sont telle-
i. L'Altaï ou monts d'Or, chaîne de montagnes bornant au nord l'an-
i?ienne Mongolie. *■■ '
2. Mangou-Khan, petit-fils de Gdngis-Khan-, est le roi à la cour du-
ijuel alla Rnbruquis. It mdwrvil eu iï59.
MARCO POLO 193
. _ _ p
tit possédés du démon qu'ils croient que ces gens
si tués vont servir le roi défunt en Fautre vie;
lis leur rage ne s'étend pas seulement sur les hommes,
mais aussi sur les chevaux, qu'ils égorgent quand ils se
trouvent sur leur passage, croyant qu'ils doivent aussi
servir au roi mort. Quand le corps du grand khan Mangu,
prédécesseur de celui-ci, fut mené sur la montagne
d'Altaï pour y être inhumé, les soldats qui le condui-
saient ont rapporté avoir tué de cette manière environ
' igt mille hommes.
LV
Des mœurs et contumes les plus générales des Tartares.
C'est une chose permise et honnête parmi eux d'avoir
tant de femmes qu'on en peut nourrir et de prendre
ur femmes leurs plus proches parentes, excepté les
!urs, jusqu'à la belle-mère, si le père est mort. La
emière des femmes est la plus honorée. Il est permis
îpouser la veuve de son frère. Les hommes ne
reçoivent point de dot de leurs femmes , mais en
donnent aux femmes et à leurs mères. Les Tartares
ont beaucoup d'enfants à cause de cette pluralité de
femmes, et le grand nombre de ces femmes n'est pas
à charge au pays, parce qu'elles sont fort laborieuses.
Elles sont premièrement fort soigneuses du ménage et
de préparer le boire et le manger. Les hommes vont à
la chasse et ne s'attachent qu'au dehors et à l'exer-
cice des armes. Les Tartares nourrissent de grands
troupeaux de bœufs, de moutons et d'autres bes-
tiaux, et les conduisent dans les lieux où il y a des
pâturages; en été ils vont sur les montagnes, pour y
chercher la fraîcheur des bois et des pâturages, et en
hiver ils se retirent dans les vallées, où ils trouvent de
la nourriture pour leurs bêtes. Ils ont des cabanes
faites comme des tentes et couvertes de feutre *, qu'ils
1. Marco Polo confirme ici tout ce qu*a dit Rubruquis des mœur»
pastorales des Tartares.
V3^
194 VOYAGES EN ASIE
portent partout avec eux, car ils peuvent les pL
.les tendre, les dresser et les détendre à leur fantais
ils les dressent de manière que la porte regarde t(
jours le' midi. Ils ont aussi des espèces de chari<
couverts de feutre, dans lesquels ils mettent le
femmes, leurs enfants et tous leurs ustensiles, où
soiit à couvert de la pluie, et qui sont traînés par des
chameaux.
LVI
Des armes et des vêtements des Tartares.
Les ai'mes dont les tartares se servent au combat
ne sont point de fer, mais faites de cuir fort et dur,
tel que le cuir- des buffles et des autres animaux qui
ont le dos le plus dur. Ils sont fort adroits à tirer
de l'arc, y étant exercés dès leur jeunesse.- Ils se ser-
vent aussi de clous et d'épées, mais cela est rare. Ce
qui sont riches sont habillés de vêtements de soie ok
d'or^qui ont des doublures de fines peaux de renar''"
ou d'armelines, ou d'autres animaux appelés vulg
reraent zibelines, qui sont les plus précieuses de tout
LVII
Du manger des Tartares.
Les' Tartares se nourrissent de viandes fort grossières;
leurs mets plus ordinaires sont la viande, le lait et le
fromage. Ils aiment fort la venaison des animaui
purs ou immondes, car ils mangent la chair des
chevaux et de certains reptiles qui sont chez eux en
abondance. Ils boivent le lait des cavales, qu'ils prépa-
rent de telle manière qu'on le prendrait pour du vin
blanc, et qui n'est pas une boisson trop mauvaise ; ils
l'appellent chuinis*. -
1 . Le khouniis, dont Tusage est encore généj*al parmi toutes les {
phdes tartares. — Voy. Rubruquis, cha^. vi»
MARCO POLO i95
LVIII
De l'idolâtrie et des erreurs des Tartares.
es Tartares adorent pour Dieu une certaine divî-
qu'ils se sont forgée eux-mêmes, qu'ils appellent
agai. lis croient qu'il est le Dieu de la terre et
1 prend soin d'eux, de leurs enfants, de leurs trou-
ax et des fruits de la terre. Ils ont ce Dieu en
Ida vénération, et il n'y en a point qui n'ait dans
oaison son iniage. Et parce qu'ils croieni que Na-
li a une femme et des enfants, ils mettent auprès
;on image de petites réprésentations de femmes et
ifants , à savoir l'image d'une femme à sa gauche,
les images d'enfants devant la f(ice de l'idole. Ils
Lent beaucoup de respect à ces idoles, surtout avant
îner et avant le souper, car aloirs avant de manger
)ignent la bouche de leurs images de la graisse des
ides qui sont sur la table et en mettent une partie
iehôrs de la maison à leur honneur, croyant que
s dieux vont manger leur offrande. Après quoi ils
igent le surplus. Si un Tartare perd un fils qui
t jamais été marié et qu'il meure en même temps
fille à un autre, les parents de l'un et de l'autre
semblent et font le mariage des deux morts ; après
ir dressé le contrat, ils peignent le garçon et la fille
un papier, et, après avoir réuni quelque argent et
Iques ustensiles et meubles, ils font brûler le tout,
^ant fermement que les morts sont mariés ensemble
l'autre monde. Ils font aussi en cette occasion de
ids festins, dont ils répandent une partie du manger
terre çà et là, croyant que les mariés y participent
langent ce qui a été répandu. C'est pourquoi les
mts sont aussi persuadés de laTéalité de ce ma-
e que s'il avait été fait pendant la vie de l'un et de
tre.'
196 VOYAGES EN ASIE
LIX.
De la valeur et de l'industrie des Tartares.
Les Tartares sont belliqueux et courageux dans les
armes et infatigables dans le travail. Ils ne sont ni
mous ni efiféminés, n'étant point accoutumés aux dé-
lices ; mais ils sont endurcis à la fatigue et supportent
facilement la faim. Il arrive souvent qu'ils seront un
mois sans manger autre chose que du lait des juments
et la chair des bêtes qu'ils prennent à la chasse.
Leurs* chevaux mêmes, quand ils vont à la guerre,
n'ont point d'autre nourriture que l'herbe des champs,
en sorte que cette nation est fort laborieuse et se
contente de peu. Lorsqu'ils vont faire quelque expé-
dition dans quelque pays éloigné, ils ne portent point
d'autres équipages que leurs armes et de petites tentes
pour se mettre à l'abri lorsqu'il pleut. Chacun porte
aussi deux petits vases; dans l'un ils mettent leur lait,
l'autre est pour cuire leurs viandes. Mais lorsqu'ils veu-
lent faire une prompte marche, ils prennent leur lait,
dont ils font une espèce de pâte, quand il est coagulé,
et qui leur sert de boire et de manger*.
LX
De la justice et des jugements des Tartares.
Voici comment ils punissent les criminels : si quel-
qu'un a volé une chose de peu de valeur et ne mérite
pas la mort, il est fouetté de sept coups de verges;
ou de dix-sept, de vingt-sept, et quelquefois de qua-
rante-sept, proportionnant le nombre des coups à la
1. Faut-il Toir ici, comme le suppose le savant commentateur gui
nous sert de guide habituel, un procédé de condensation du lait an)
gue à celui qui est en usage aujourd'iiui et qu'on croirait, à tort par (
séquent, d'invention nouvelle ? Ou bien s'agit-il tout bonnement du
transformé en fromage ? Noua ne IranclLetouft i^qa la c^uestion.
MARCO POLO 197
grandeur du crime, ce qui va quelquefois jusqu'à cent,
ajoutant toujours dix; en sorte que parfois la mort
s'ensuit. Mais si quelqu'un a volé un cheval ou autre
chose qui mérite la mort, on lui ouvre le ventre; si
toutefois il a de quoi racheter sa vie, il doit réparer le
vol en en payant neuf fois la valeur. C'est pourquoi
ceux qui ont des chevaux, des bœufs , des chameaux,
se contentent de les marquer au poil avec un fer chaud,
et les envoient sans aucune garde à la pâture ; ils font
seulement garder les petits animaux par des pasteurs.
Ce furent là les premières coutumes des Tartares; mais
comme ils ont été depuis mêlés à différentes nations,
ils ont beaucoup dégénéré de leurs premières lois, et
se sont assujettis à celles des peuples avec lesquels ils
se sont trouvés.
LXf
Des campagnes de Bargu et des îles qui sont à Textré-
mité du septentrion.
Nous nous sommes un peu arrêtés aux coutumes et
mœurs des Tartares ; maintenant nous continuerons à
faire la description des autres provinces de l'Orient, en
suivant le même ordre que nous avons tenu ci-devaut.
Ayant laissé la ville de Caracorum et la montagne
d'Altaï du côté du septentrion, on vient aux campa-
gnes de Bargu*, qui ont quarante journées de long.
Les habitants de ces cantons s'appellent Nerkistes, et
obéissent au Grand Khan, observant les coutumes des
Tartares. Ce sont des hommes sauvages et qui ne vi-
vent que de leur chasse ; ils prennent particulièrement
des cerfs, qui sont en abondance et qu'ils savent si bien
apprivoiser qu'ils s'en servent comme des chevaux et
des ânes ; ils n'ont ni blé ni vin. En été ils s'exercent
beaucoup à la chasse des oiseaux et des animaux sau-
vages, dont ils mangent la chair pendant l'hiver
1. Dans les environs du lac Baîkal. (P.)
198 VOYAGES EN ASIE
car pendant cette saison ils sortent du pays à cai
dfi la rigueur du froid. Après avoir quitté ces ca
pagnes et cheminé pendant quarante journées s
{'orient et un peu au septentrion, on trouve TOcéan, s
les montagnes duquel les faucons ont coutume <
faire leurs nids quand ils doivent passer la mer. On ]
prend là ces faucons et on les porte à la cour du Grai
Khan.. Il y a dans ces parties septentrionales quelqu
îles qui avancenl; si près du septentrion , que l'éto'
de tramontane (la polaire) y demeure quelque peu ^
sible à midi.
LXII .
Du pays d'Erigimul et de la ville de Singui.
Il nous faut retourner ici à la ville de Campiti
dont nous avons parlé un peu plus haut, afin uc
prendre de là notre route, pour parcourir les autres
provinces qui nous restent à décrire. En partant donc
de Campition et marchant du côté de l'orfent par
l'espace de cinq journées de chemin, on entend dans
les lieux à. moitié chemin des voix horribles de
démons, pendant la nuit, jusqu'à ce qu'on ait atteint
le royaume d'Erigimul, qui est un grand royaui
sujet du Grand Khan. On trouve là des chrétiens nesU-
riens, des mahométans et de's idolâtres. Il y a beau-
coup de villes et de châteaux. De là, si l'on avance
entre l'orient et le midi, on vient à la province de '
Cathay *. Il y a cependant entre le royaume de Cathay
et celui de Cerguth une ville nommée Singui (Si-ning-
fou), qui est tributaire du Grand Khan," dont les habi-
tants professent aussi les trois Susdites sectes. On
trouve là des bœufs sauvages très beaux et grands
comme des éléphants 2, ayant le poil noir et blanc de
la longueur de trois paumes. Il y a de ces bœufs que
l'on apprivoise et dont l'on se sert comme d'autr**"
i. La Chine proprement dite.
2. Le yack {Dos grunniens).
^^^
"MARCO POLa .199
bêtes de charge ; d'autres, étant mis à la charrue,
font en peu de temps beaucoup de travail. On recueille
en cette province le plus excellent musc qui soit en
tout le monde, car il y a en ce pays-là un certain bel
animal de la grandeur d'une gazelle, ayant le poil
épais comme le cerf et les pieds de même ; il n'a que
quatre dents, deux en haut et deux en* bas, qui sont
longues de trois travers de doigt en dessous de ses
lèvres *. Or il a près du nombril, entre cuir et chair,
une vessie pleine de sang, lequel sang est ce musc
agréable et précieux. Les habitants sont idolâtres,
adonnés à leurs sens, gras de corps et ayant un fort
petit nez, et se laissant croître le poil sur les lèvres.
Les femmes sont blanches et belles. Quand les hommes
veulent se marier, ils cherchent plutôt la, beauté que la
noblesse ou la richesse;. d'où il arrive souvent qu'un
grand seigneur épousera une pauvre ftlle, mais qui sera
belle, et assignera de quoi vivre à sa mère. Ontpouve là
beaucoup de négociants et d'artisans. Celte province
peut avoir vingt-cinq journées de long et est forLfertile ;
il y a une grande quantité de faisans, qui ont la queue
.de huit ou dix paumes de long. On y trouve aussi plu-
sieurs autres sortes d'oiseaux d'un très beau plumage,
mêlés de diverses belles couleurs.
LXIII
JDe la province d'Égrigaia. ,
* En allant plus avant vers l'orient et après avoir fait
sept "Journées, on rencontre la province d'Égrigaia (?) où
il y a beaucoup de villes et de châteaux. Elle dépend
de la grande province de Tanguth, dont la ville capi-
tale s'appelle Calacia(?). Les habitants sont idolâtres,
excepté quelques chrétiens nestoriens, qui y ont trois
églises. Us sont tous sujets du Grand' Khan. On trouve
dans la ville de Calacia des draps qu'on appelle ca-
1. Le chovrotain ù musc {Hfoschus moschi férus).
a.«.
200 VOYAGES EN ASIE
melots, qui sont faits de laine blanche et de poil
chameau * et qui sont aussi beaux qu'on en pi
trouver dans tout le monde. Ce qui fait que les n(
ciants les transportent en divers pays.
LXIV
De la province de Teuduch, de Gog et Magog, et de la
ville des Gianiganiens.
En sortant de la province d'Égrigaia et allant vers
Forient, le chemin conduit à la province de TeuduchS
qui contient beaucoup de villes et de châteaux, et où
ce grand roi, renommé par toute la terre sous le nom
vulgaire de Prêtre-Jean, faisait autrefois sa résidence ;
mais à présent cette province paye tribut au Grand
Khan ; elle a un roi qui est de la race du grand Prêtre-
Jean. Au reste, tous les Grands Khans, depuis la mort de
celui qui fut tué dans le combat qu'il donna contre
Cinchis, ont toujours donné leurs filles en mariage à
ces rois-là. Et quoiqu'il y ait dans le pays quelques
idolâtres et quelques mahométans, cependant la plus
grande partie des habitants de la province sont chré-
tiens, et les chrétiens tiennent le premier rang dans la
province, surtout parmi une certaine nation nommée
Argon, qui surpasse les autres peuples en capacité et
en excellence. Il y a aussi deux cantons nommés Gog
et Magog. On trouve dans ces pays la pierre nommée
lazuli, dont on fait d'excellent azur. On y fait aussi
des étoffes de poil de chanaeau, qui sont très bonnes,
de même que des étoffes de soie et d'or de plusieurs
façons. Il y a là une ville nommée Sindacui, où l'on
fait de très belles et bonnes armes de diverses sortes,
pour l'usage des gens de guerre. Il y a dans les mon-
tagnes de cette province de grandes mines d'argent et
/. D'où le nom qu'on donne k ces l\saw%.
2. Les commentateurs s'accordenl aa^ex^cM. %\vc\5s. «vVN^aXviwxV^^^^
s dernières provinces et de» ailles donl \V n^ feVc% «xvvc^Vivaw.
MARCO POLO 201
> grande quantité de bêtes sauvages pour la chasse ; le
-pays de montagnes est appelé Ydisa. A trois journées
f de la susdite ville on en trouve une autre, nommée
Gianiganiorum, où il y a un magnifique palais appar-
tenant au Grand Khan el où il fait sa demeure quand
il vient dans la ville. Il y vient souvent, parce qu'il y a
près de cette ville des marais où il y a de toutes
sortes d'oiseaux, surtout des grues, des faisans, des
perdrix et d'autres sortes. On prend ces oiseaux avec
des griffalques (gerfauts) ou faucons; le toi y goûte un
singulier plaisir. On y trouve de cinq sortes de grues;
quelques-unes ont les ailes noires comme les cor-
beaux ; d'autres sont blanches ayant les plumes
semées d'yeux de couleur d'or, comme nos paons ; on
en voit aussi comme chez nous; il y en a d'autres plus
J ^petites, mais qui ont de longues plumes très belles de
(couleur mêlée de rouge et de noir; la cinquième espèce
est de couleur grise, ayant les yeux rouges et noirs,
et celles-là sont fort grandes. 11 y a près de cette ville
\ lîne vallée où se voient quantité de cabanes dans les-
quelles on nourrit un grand nombre de perdrix, que
l'on garde pour le roi lorsqu'il vient en cette ville.
LXV
^e la ville de Ciandu et de son bois, et de quelques
fêtes des Tartares.
11 y a trois journées en avançant vers le septentrion
delà ville de Cianiganiorum jusqu'à celle de Ciandu,
qui fut bâtie par le grand khan Koubilaï, lequel y fît
construire un superbe palais de marbre enrichi d'or *.
Près de ce palais il y a un parc royal fermé de mu-
failles de toute part, et qui a quinze milles de tour.
I^ans ce parc il y a des fontaines et des rivières, des
prairies et diverses sortes de bêtes, comme cerfs,
. /. Cette résidence d'été était située dans laMoTvgoUe,«M^ tv<it\ ^^Vv
pror/nce de Pé-tcbi-li et de la Grande MuraiUe. i^.)
m ' VOYAGES EN ASIE
-'- - - — — - - - ^ ,
daims, chevreaux, et des faucons, que Ton entn
pour le plaisir et pour la table du roi, lorsqu'il
dans la ville. Car il' y vient souvent pour prent
divertissement de là chasse; il monte à cheval et
avec lui un léopard apprivoisé, qu'il lance sur les d
et qui, après avoir pris la bête, la porte aux gerJ
à quoi le roi* trouve un fort, grand plaisir^ Au d
de ce parc il y a une maison bâtie avec des roî
très magnifiques, étant dorée dehors et dedans et
plie de belles peintures; elle est bâtie avec tant
dustrie que la pluie n'y peut faire aucun domi
Cette maison se peut porter partout comme une i
car l'on soutient qu'elle est attachée, avec deux
cordes de soie; les roseaux dont elle est cons
ont quinze pas de longueur et trois paumes d'c
seur; tout çn est fait 4 les colonnes, les tables, le
semblages et les couvertures. Ces roseaux sont ro
à l'endroit des nœuds, et chaque partie fendue (
comme deux petites gouttières, par lesquelles la
s'écoule, ne causant aucun dommage. Le Grand
demeure là ordinairement pendant trois- mois de
née, à savoir juin, juillet et août; car cet end:
un air fort sain, n'étant point exposé aux ardeu
. soleil. Pendant ces trois mois la maison demeui
pied, elle reste du temps elle est pliée et.serr^
roi part de la ville de Ciandu le 28 d'août, eC va
autre endroit pour faire un sacrifice solennel
dieux, et leur demander la continuation de la vie
la santé, pour lui, pour ses femmes, ses enfants
bestiaux. Car il a une grande quantité de chc
blancs et de cavales blanches. On en fait moni
nombre jusqu'à dix mille et plu«. Or pendant
fête on prépare du lait de cavale, dans de beaux v
et le roi, de ses propres mains, le versé par teri
et là, s'imaginant, instruit à cela, par ses magi(
que les dieux boivent. ce lait répandu, et que ce]
engage à prendre som de lovis ses biens. Apr
sacrifice le roi boil \m-ïa^mfe Aa ç,^ \^\\. ^^a ç
blanches, et il n'est peimis'o. ^^x's.qwsx^ ^^w\
MARCO POLO ' 203
r-là, à moins qu'il ne soit de la maisoii royale,
epté un certain peuple de ces cantons-là, nommé
ifiach; qui a aussi-ce privilège, à cause d'une grande
îtoire qu'il remporta pour le service du grand khan
iinchis. Cette coutume est obs'ervée des Tartares
'^pùîs un temps immémorial, le 28« Jour d'août; et de
vient aussi que les chevaux blancs et les cavales
anches soiit en grande vénération parmi le peuple.
1 mange aussi dans cette province de la chair hu-
aine, prise sur ceux qui ont été exécutés 4 mort pour
urs critoes : car pour ceux qui meurent de maladie
1 ne les mange point. Le Grand Khan a des magiciens,
li, par leur art diabolique, obscurcissent l'air et y
[citent des tempêtes, ne laissant la clarté de la
•mière que, sur le parlais royal. Ces magiciens par le
ême-art font, lorsque le roi est à table, que les vases
3r où il boit se transportent d'eux-mêmes sur la
ble où il est,. d'une autre table-qui est au milieu
me cour et qui sert de buffet; et ils disent qu'ils
it tout cela par une vertu secrète. Et cela peut être
des milliers' de personnes présentes. N'y a-t-il pas
lilleurs en nos pays de savants nécromanciens qui
as diront qUe ces choses sont très faisables * f Quand
célèbrent les fêtes de leurs idoles, le roi leur donne
s béliers, qu'ils offrent à leurs dieux, brûlant plu-
îurs bois d'aloès et d'encens en sacrifice de bonne
eur. Après quoi ils font cuire la chair du bélier, et
présentent à manger à leurs idoles avec des cris
réjouissance ;. et en répandent le jus par terre de-
. M. Panthier, s'appuyant sur cette dernière phrase, d'ailleurs caracté-
tquê, se livre à de longues considérations sur les singulières asser-
is du voyageur. « Nous rions, dit-il, de ces peuples qui s'en lais-
t imposer par de prétendus magiciens, comme si chez nous> alors
nous nous croyons doués d'une grande sagesse philosophique, l'on
croyait pas à' Faction occulte des esprits frappeurs, aux tables tour-
tes et autres effets merveilleux. Cela es^ soutenu dans des salons du
nd monde, où l'on Catt se produire toutes sortes de phéuoTOèxvea «.w^-
urels, par une vertu secrète aussi, du moins en apT^ateTic^, eV. ^^* ■"wJ^-"
? de personnes qui en ont été témoins attestent auSs\Aeftl«AV^*^'i»<s^^%
ont pas pour cela plus réels, n
204 VOYAGES EN ASIE
vant eux, assurant que par là ils obtiennent de
clémence de leurs dieux la fertilité de la terre.
LXVI
De quelques moines idolâtres.
On trouve en ce pays-là plusieurs moines dévoués
au service des idoles ; ils ont un grand monastère de
la grandeur à peu près d'un village, contenant environ
deux mille moines, qui vivent au service des idoles,
étant habillés et rasés d'une manière différente des
autres. Car ils se rasent la tête et la barbe et portent
un habit religieux ; leur occupation est de chanter, ou
plutôt de beugler, aux fêtes des idoles; ils allument
plusieurs cierges dans le temple et font plusieurs aulr"
cérémonies ridicules et extravagantes. Il y a en d'à
très endroits d'autres moines idolâtres, dont quelqui
uns ont plusieurs femmes; d'autres gardent le célil^
à l'honneur de leurs dieux et mènent une vie austè
car ils ne mangent rien que du son bouilli dans l'eî
Us sont aussi vêtus de bure de couleur obscure;
couchent sur des planchers fort froids. Cependant
autres moines, qui mènent une vie plus relâchée, i
gardent comme hérétiques ceux qui mènent une vie si
austère, disant qu'ils n'honorent point Dieu comme il
faut*.
1. Il s'agit ici des bonzeries de toute espèce qui pullulèrent toujours
dans le vaste empire asiatique, dont elles sont des plaies en quelque
sorte normales : car l'innombrable population qu'elles contiennent non
seulement est improductive, mais vit des superstitions qu'eUe entretieot
dans le peuple et attire à elle des richesses considérables. A plusieurs
reprises les empereurs ont essayé de détruire les bonzeries, mais sans
jamais y réussir.
t.-
r.
LIVRE II
puissance et de la magnificence de Koubilaî, très
grand roi des Tartares.
i résolu de faire dans ce second livre la descrip-
le la pompe, de la magnificence, de la somptuo-
de la puissance, des richesses et du gouverne-
de l'empire de Koubilaï, empereur des Tartares,
ient présentement le sceptre. Car il surpasse de
coup tous ses prédécesseurs en magnificence, et,
rétendue de son domaine, il a tellement reculé
imites de son empire qu'il tient presque tout
mt sous sa domination. Il est de la race de Chin-
premier prince des Tartares ; il est le sixième ém-
ir de cette monarchie, ayant commencé à régner
le Notre-Seigneur 1256, et gouvernant ses peuples
beaucoup de sagesse et de majesté. C'est un
me vaillant et exercé aux armes, vigoureux de
i et d'esprit et prompt à l'exécution ; homme de
eil, avisé et circonspect dans le gouvernement de
)euples. Car avant de monter sur le trône il a
ent fait le devoir de bon soldat, en différentes occa-
i, et donné des marques de sa prudence ; mais de-
qu'il est devenu empereur il ne s'est trouvé qu'à
bataille, et il donne le commandement de ses
îes à ses fils ou à quelqu'un de ses courtisans.
^06 VOYAGES EN ASIE
.11 -
De quelle manière le roi Koubila! a souffert lar^bell
de son oncle Naiam.
Nous avons dit que le roi Koubilaï ne s*est tro
qu'une fois à la lêle de son armée ; mainten^ant il t
dire à quelle occasion. L'an de Notre-Seigneur 12
son oncle du côté paternel, nommé Naiam, étant i
de trente ahs et se voyant maître d'un graçd peu
et de plusieurs pays, se trouva tellement enflé de ^
nité qu'il résolut de se révolter contre son seign
Koubilaï, et mena contre lui une grande armée ; et p(
mieux réussir dans son entreprise, il s'allia avec
roi nommé Caydu, qui était neveu de l'empereur K
bilaï, et qui le haïssait ; de sorte que, pour appuyer sa
bellion, il lui promit de venir le' joindre en persono
la tête de cent mille hommes. Or ils avaient résolu
s'assenibler dans une certaine plaine avec leurs trpu
pour faire une irruption sur les terres de l'emperf
Naiam avait environ quarante mille hommes de trouj
III
De quelle manière Koubilaï se précautionna contre ses
ennemis.
L'empereur, n'ignorant pas ce que ses parents ma-
chinaient contre lui, et avec quelle animosité ils étai*^"*
portés à conspirer contre sa personne et son É
jura par sa tête et par sa couronne impériale qu'il v
gérait une si grande insolence et qu*il punirait uni
noire perfidie. Après quoi il assembla en trois semai
une nombreuse armée composée de trois cent soixa
mille cavaliers et de cent mille hommes de pied, c
tira seulement du vois\naç|jft âi^ \^ V\\\fe da Câmb
Et, quoiqu'il eût pu le^eT \Hve ^\w^ ^t^xÀfc ^\\x\fe^,
voulut pas le faire, pour èVie ^\w% V^V. ^^ ^\aX \«5i
- > ir ■>■'■■■
MARCO POLO toi
prendre ses ennemis, qui ne s'attendaient pas à une si
prompte marche, et de peur que sa résolution ne vint
ï être connue de Naiam, son ennemi, et qu'il ne se
retranchât dans quelque lieu avantageux. L'empereur
avait alors 'd'autres armées sur pied, qu'il avait en-
royées pour subjuguer différentes provinces, et qu'il ne
voulut point rappeler , pour que son dessein ne fût
découvert à fenneiûi. C'est pourquoi il envoya partout'
garder les chemins fort exactement, afin que ses enne-
mis n'eussent pas le moindre vent de, son arrivée. Car
tous les passants étaient arrêtés par les gardes du roi,
afin que personne ne 'pût informer Naiam des desseins
de l'empereur. Les choses étant. ainsi ordonnées, le roi
consulta les astrologues, pour savoir à quel jour et à
quelle heure il devait partir afin d'avoir un heureux
succès dans son entreprise. Les astrologues l'assurèrent
tous, d'nne voix unanime, que son voyage serait heu-
reux et que le temps lui était alors favorable pour triom-
pher de ses ennemis.
De quelle maBière Koubilaï vainquit Naiam.
r
b' empereur partit donc sur cette assurance et se
rendit dans la susdite plaine, où Naiam attendait en-
fcore l'arrivée du roi Caydu, qui devait lui amener du
'Secours. Ayant fait camper son armée sur une colline,
^^y passa la huit arvec tous ses gens. Pendant ce temps-
pà les soldats, de Naiam , qui ne se défiaient de rien
"®t qui ne croyaient pas qu'il y eût rien à craindre,
intlaient la campagne, les uns avec leurs arines, les
5^tres sans armes; mais la nuit étant passée et le
Jûur commençant à paraître, l'empereur monta sur le
eQ9 haut de la colline ; il partagea son armée en douze
Lt$illons de trois mille hommes chacun. Les batail-
^!^^ forent ainsi ordonnés, à savoir, qu'en <\uelcnuea
^UtWoas les piéioDS couvriraient de X^x»^ \^x\ra^
'é&oni des combattants. Le roi éla\V daiv-^ \«v ^V
208 VOYAGES EN ASIE
teau admirable bâti sur quatre éléphants, o
aussi rétendard royal ; mais aussitôt que Far
Naiam eut aperçu les enseignes et les camps d
bilaï, elle fut saisie d'un grand étonnement, cai
cours qu'elle attendait du roi Caydu n'était p
core arrivé. Saisis d'épouvante, ils coururent à 1
de Naiam, qui dormait, et le réveillèrent. Il se
mit le plus promplement qu'il put son armée
taille. C'est une coutume générale parmi les T
de sonner de la trompette et de battre de toutes
d'instruments de guerre, en chantant à perte d'h
avant que le roi ait donné le signal d'attaqu<
nemi ; de sorte qu'après cette cérémonie faite d
deux armées, le roi ordonna de donner le
aux trompettes et d'attaquer les troupes de 1
Tout aussitôt le combat fut très sanglant, car Y
obscurci d'une grêle de flèches et de traits, et, 1<
chines à jeter des pierres ayant été laissées, les
saires se tuaient à coups de lances et d'épées.
était chrétien de nom, mais il ne suivait pas les
mes de la religion chrétienne ; cependant il av€
peindre sur son principal étendard le signe de la
et avait beaucoup de chrétiens avec lui. Le c
dura depuis le commencement du jour jusqu'à
il périt beaucoup de gens dans les deux armées
à la fin Koubilaî fut vainqueur et mit l'enne
fuite. Dès que l'armée de Naiam commença à f
prince fut pris, et une grande multitude de fuya
mise à mort.
De quelle manière mourut Naiam.
Le roi Koubilaî, ayant son ennemi entre les ]
ordonna qu'on le tuât sur-le-champ, pour pu
témérité d'avoir osé prendre les armes contre so
verain et fomenté une si noire rébellion; mais
qu'il était de sou saiv^, W u^ -^qxîVvjX» ^^^ o^t^ \$
royal fût répandu, u\ quft \^ Vetnc^ Çi\i l^\. \\s^
. Marco polo • . . 200
que ie ciel et l'air fussent témoins de la mort honteuse
de quelqu'un de la race royale, il ordonna donc qu'il
fût mis dans un sac ôt qu'il y fût Hé et secoué jusqu'à
ce .qu'il fût étouffé. Après qu'il fut mort, les principaux
et tout le peuple rebelle qui avaient échappé du
combat, parmi lesquels il y avait plusieurs chrétiens, se
soumirent de leur bon gré à la domination et à l'obéis-
sance de l'empereur Koubilaï. Et pour lors quatre
provinces furent ajoutées à son empire *,
VI. *
toubilaï impose* silence aux juifs et aux mahométans.
Or lesL juifs- et les mahométans qui étaient dans
*arinée de Koubilaï reprochaient aux chrétiens qui
îtaient venus -avec. Naiam, que JésusrChrist, dont
«^aiam avait fait porter, le signe sur son étendard, -
l'avait cependant pu les secourir; et ils réitéraient
ous les jours ces reproches, pour couvrir de honte
es chrétiens et tourner en mépris leur religion aussi
Hen que la puissance de Christ ; or les chrétiens qui
'étaient soumis à l'obéissance du roi Koubilaï, ne pou-
vant plus supporter ces outrages, surtout parce qu'ils
etournaient contre l'honneur de Jésus-Christ, en firent
eurs plaintes à l'empereur. Sur quoi il fît assembler
es juifs et les mahométans, et, s'étant retourné du
iôté des chrétiens, il leur tint ce discours en présence
le tous : « Votre Dieu et sa croix n'a voulu donner
lucun secours à Naiam ; mais vous ne devez pas pour
iela vous en chagriner ni avoir honto de votre reli-
gion, parce que Dieu, qui est bon, est juste auSsi et ne
>eut par conséquent favoriser le crime et l'injustice.
>^aiam était Iraitre à son roi, il avait excité une rébel-
ion contre tout droit et justice ; après cela il implo-
îi Lés domaines de Naiam, successivement agrandis aux déi>ens des
panages d'autres princes mongoX^y formaient ce qu'oti t\ow\vwft ;\w\civc«*
Vhiùla grande Mandcbaurie, au nord-est de Pékin fel 'a n\u%\. \Q\j:tvv<È^'3»
ûLmarcbe de cette capitalei (P.J
\\
M* VOYAGES EN ASIE
rait le secours de Totre Diea dans sa malice ; jr"'"
loL eomme un Diea qui est bon et juste, n'a point ?(
faT«>riser ses mauvais desseins. » Ensuite il ordo
aux juifs et aux mahométans et à tous les ennemù
nom chn^ien de ne pas blasphémer daTantage col
le Dieu des chrétiens ni contre sa croix ; et de ci
manière il leur imposa silence. Koubilaî, ayant ainsi
apaisé le tamulte, s'en retourna, rempli de gloire et de
joie de sa victoire, à sa fille royale de Cambalu *,
VII
De quelle manière le Grand Khan récompensa ses 1 1
soldats.
if
Le roi Koubilaî , ayant été vainqueur , récompensa
les généraux, les capitaines et les soldats de son armée
en cette manière. Celui qui commandait avant cela à
cent soldats fut élevé à un plus haut degré, le faisant
chef de mille, et ainsi des autres chefs; il leui
aussi présent de vases d'or et d'argent, de tableues j|^
royales, sur lesquelles étaient gravés des privilèges et
des exemptions. D'un côté de ces tablettes était écrit :
u Par la vertu toute-puissante du grand Dieu, et à cause
de la grâce qu'il a accordée à l'empereur, le nom du
Grand Khan soit béni ! » De l'autre côté était gravée la
figure d'un lion, avec le soleil ou la lune, ou l'image
d'un griffon ou de quelque autre animal. Or quicon-
que a une de ces tablettes avec le soleil ou la lune
empreints dessus, lorsqu'il marche en public, on lui
porte le pallium pour marque de sa grande autorité;
celui qui a la figure du griffon peut conduire et me- 1 \
ner avec lui, d'un lieu à un autre, toute la milice de | ,
quelque prince que ce soit; et de cette manière
tablettes montrent le degré d'honneur et de dignit
ceux qui les possèdent, suivant les différentes cl
qui y sont gravées, et qui sont significatives du ]
(. Khan-BaWih, ou la viWe Au KWtv, -Au^owâLWvVèVxw. V^ .^
MARCO POLO âll
iroir qu'elles représentent. Et si quelqu'un refusait
l'obéir à la vue de ces tablettes, suivant Tautorité
^ui y serait exprimée, il serait tué comme rebelle aux
ordres de Tempereur.
VIII
Portrait du roi Koubilaî, de ses femmes. et de ses fils.
Le roi Koubilaî est un fort bel homme, d'une mé-
diocre taille, ni trop gras ni trop maigre, ayant le
visage rouge et ouvert, de grands yeux, le nez bien
fait, et tous les traits et les parties du corps fort bien
proportionnées; il a quatre femmes qu'il regarde
comme légitimes, et le fils aîné de la première est son
successeur à la couronne. Chacune de ces quatre
femmes lient sa cour particulière dans son palais,
ayant environ trois cents filles pour la servir et beau-
coup d'autres domestiques, chacune ayant bien dix
miUe personnes en sa cour. Le roi a, outre ces quatre
femmes, plusieurs épouses non légitimes : car il y a
parmi les Tartares une certaine nation, que l'on' appelle
Ungrac, qui produit de très belles femmes et bien éle-
vées, dont il entretient dans son palais une centaine des
plus accomplies. Au reste, le roi a de ses quatre
femmes légitimes vingt-deux fils ; l'aîné de la pre-
mière s'appelait Chincis ; il devait lui succéder à l'em-
pire s'il n'était pas mort avant son père. Ce Chincis
a laissé un fils, nommé Temur, qui est prudent et
exercé aux armes et succédera à Koubilaî son grand-
père à la place de son père. Au reste le roi Koubilaî a
vingt-sept garçons de ses femmes non légitimes , qui
sont tous de grands seigneurs à sa cour.
212 VOYAGES EN ASIE
!
XI
De son palais dans la ville de Gambalu, et de sa be
situation.
L'empereur demeure dans la ville royale de Camba'"
pendant trois mois de Tannée, à savoir décemb
janvier et février. Son palais est d'un artifice adri
rable; il a quatre milles witous sens, un niille deFo
et autant de large. Les murailles en sont élevées de (
pas et fort épaisses ; elles sont blanchies et rougies
dehors. A chaque coin de ce carré il y a un magnifiq
palais, comnie autant de forteresses; et au milieu de
chaque mur de l'enceinte est un autre palais somp-
tueux,- en sorte qu'il y en a huit en tout. C'est daijs <
palais que l'on garde les armes, les instruments
guerre, les canons et autres machines servant à
guerre» les arcs, les flèches, les carquois , les épero
les brides, les lances, les massues, les cordes des ar
Tout cela est serré, chaque espèce dans un palais pj
ticulicir : de sorte que c'est proprement l'arsenal roy
La face du palais qui regarde le midi a cinq portes, 1
dont celle du milieu- est plus grande que les autres; on 1
ne l'ouvre que pour le roi. Car il n'est permis qu*
roi d'entrer par cette porte ; mais ceux qui accomj
gnent le roi entrent par les quatre autres, qui sont a
côtés de celle-là. Chacune des trois autres faces
qu'une seule porte au milieu , par où il est permis
tout le monde de passer. Au reste, ii y a une secon
muraille intérieure, outre celle dont nous avons par]
qui a, comme la première, huit palais, tant aux ang
qu'au milieu des côtés. Dans ces palais sont gardés
vases précieux' et les bijoux du roi; or, au milieu
l'espace de carré intérieur est le palais où loge le i
Ce palais n'est.pas bien éclairé ; -car son pavé est él
de dix paumes en detôra, ^l k toit eu est aussi.:
haut et orné dé beWes pemVuT^?» \ V^'s» Tsvxixijil^^'s,
cours et de l'enclos bïiWenV ô:ot eV ^^\%^wV, 0^^^
MARCO POLO 213
peintes de diiOferentes manières; mais particulièrement
on y voit plusieurs traits d'histoire des guerres, qui
sont représentés avec de vives couleurs, et tout y est
éclatant d'or. Dans la grande cour de ce palais il y a
une table où six mille hommes peuvent manger en-
semble. Entre les deux murailles qui entourent ce pa-
lais il y a plusieurs parcs, plusieurs j)rés, et de nojnbréux
arbres fruitiers et autres. Ces parcs sont remplis de
bêtes sauvages , à savoir des cerfs, des animaux qui
portent le musc, des chevreaux, des daims et d'autres
animaux de diverses espèces. Il y a du côté du septen-
trion des viviers où Ton nourrit le meilleur poisson du
moB& ; Il entre dans ce lac une rivière qui eil sort
aussi ,'mais Tcadiée et la sortie sont fermées par des
grilles de fer, de peur que le poisson ne s'édut^e. A
une lieue hors du palais il y a une petite montagne
assez élevée, qui peut avoir un mille de tour, et sur la-
quelle il y a en tout temps un plantage d'arbres tou-
jours verts. Le roi a soin de faire conduire sur cette
montagne les meilleurs arbres de toutes«ortes d'endroits
les plus éloignés, qui sont chargés sur des éléphants :
car on les déracine et on les transplante sur cette mon-
tagne. Et parce que cette montagne est toujours ver-
doyante, on l'appelle la montagne VertîJ. Il y a sur la
pointe un magnifique palais, où le Grand Khan se retire
souvent pour vaquer à ses affaires. Ce palais est peint
aussi de- vert. Il y a aussi un autre grand palais ou
château, près de celui du Grand Khan, dans lequel
Témur, son petit-flls et son successeur, tient une cour
royale et magnifique. Car il a une 1res grande autorité
et. a même le sceau impérial, quoiqu'il soit soumis au
Grand Khan comme a son seigneur.
214 VOYAGES EN ASIE
Description de la ville de Gambalu.
La ville de Cambalu est située sur le bord d'une
rivière dans la province de Cathay ; elle est fort an-
cienne, et depuis longtemps le siège des rois ; le mot
de Gambalu signifie « ville du Seigneur», en langue du
pays. Le Grand Khan la changea de place et la trans-
féra à un autre endroit (Je la rivière, ayant appris par
les astrologues qu'elle devait être rebelle à l'empire *. La
ville est faite en carré et peut avoir vingt-quatre milles
de superficie, chaque côté ayant six milles de long. Ses
murailles sont blanchies ; elles sont de vingt pas de
haut, dix de large, elles sont bâties en talus. Ghaque
. long côté de la muraille a trois portes principales, qui
font douze en tout ; auprès de chaque porte il y a de
magnifiques palais; il y a aussi de beaux bâtiments
aux angles des murs, qui servent à garder les armes
la ville; il y a dans cette ville des rues et des plat-
tirées au cordeau , en sorte que l'on peut voir d'une
porte à l'autre tout le travers de la ville. Ges rues sont
ornées de belles maisons de chaque côté ; au milieu de
la ville il y a une maison où il y a une très grosse
cloche, dont on donne le signal tous les soirs par trois
coups, pour avertir que personne n'ait à sortir de sa
maison jusqu'au lendemain, à moins que ce ne soit
pour secourir les malades. Gar ceux qui sont obligés
par nécessité de sortir la nuit doivent porter de la lu-
mière avec eux. Ghaque porte de la ville est gardée par
1. Cambalu, dans la province du Cathay, ne serait autre, selon M. Pau-
thier, que Pékin, ancienne capitale effective de l'epipire chinois. « Kou-
bilaï, délaissant Tancienne ville, dit-il, en fit édifier tout auprès une
nouvelle, séparée de la première par une rivière qui est un affluent
du Peï-ho. C'est dans cette nouvelle ville que se trouvent encore au-
jourd'hui les palais impériaux et les grands établissements publics.
dont plusieurs datent de Y époque motv^oV. ■» — '\wiN.^\<i\% ^.'«Va.vM
commentateurs nouveaux èmeUeul Aea aLOu\.^%^^v ^xî^^X ^^ ^%\.\fc ^%i\w
latioa.
I
MARCO POLO 215
•mille soldats, non pas autant par crainte des enne-
mis que des voleurs et des brigands, car le roi prend
^beaucoup de soin à ce que cette maudite race soit
•exterminée.
XI
Des faubourgs et des marchands de la ville de Gambalu.
Hors de la ville de Cambalu il y a douze grands fau-
bourgs, qui sont contigus aux douze portes, où Ton
trouve beaucoup de marchands et où logent ordinaire-
ment les étrangers. Car à cause de la cour du roi et
de Taffluence des marchandises qui se trouve dans
ces faubourgs, on y voit tous les jours une grande
quantité de peuple qui y vient négocier. Ces faubourgs
ne sont pas comme ceux des autres villes, car ils égalent
en bâtiments les plus beaux de la ville même, excepté le
palais royaL On n'egierre aucun corps mort dans l'en-
ceinte de la ville, mais seulement hors les faubourgs;
les idolâtres brûlent leurs corps morts, mais les autres
sectes les enterrent. Il est impossible de dire combien
de sortes de marchandises et d'ouvrages on transporte
dans cette ville ; on dirait qu'il y en aurait assez pour
en fournir tout l'univers. On y apporte des pierres pré-
cieuses, des perles, de la soie et diverses sortes de
parfums des divers pays; car cette ville est comme le
centre où viennent aboutir toutes les provinces voi-
sines, et il ne passe pas un seul jour en toute l'année
que les marchands étrangers n'apportent bien près de
mille chariots chargés de soie, dont on fait des étoffes
admirables dans celte ville.
XII
Le Grand Khan a une fort nombreuse garde.
Le Grand Khan a pour sa garde douze mille ca.vai\e.îç»
que Von appelle « quesite » ou les fià^iÇi^ %ç\<^"a.Vs» ^x^
roi, qui gardent sa personne; celle Vcow^^ ^ ofVïiN:^'^
216 VOYAGES EN ASIE
chefs, dont. chacun commande trois mille horii
leur office est, comme nous avons dit, de garder 1
jour et nuit; c'est pourqoi ils sont nourris à la c
Voici Tordre qu'ils tiennent à la garde : chaque c
mandant fait la garde avec ses trois 'mille homn
après quoi il est relevé par un autr^ commande
avec aussi trois mille hommes, et ainsi alternative- }
ment pendant toute l'année. Ce n'est pas que l'empe- 1
reur ait rien à craindre, mais il fait ainsi écla'
davantage sa magnificence.
XIII
Du magnifique appareil de ses festins.^ \
i
Voici de quelle manière on procède dans la pom
et la somptuosité des festins du roi. Lorsque, pc
quelque fête ou pour quelque autre raison, le roi v(
donner un festin, ce qui se fait ordinairement dans
grande cour de son palais, la table où il doit man^
est portée à la partie septentrionale de la cour,
plus élevée que les autres tables. Quand le roi se m..
h table, il a le visage tourné du côté du midi , ayant à
sa gauche la .première reine , et à sa droite ses (ils et
ses neveux, et tous ceux qui sont de la maison royale. .
Leur table est cependant plus basse, en sorte que leurs
têtes sont à hauteur des pieds du roi; les barons et
courtisans et autres offi.ciers de guerre sont encore dans
un lieu plus bas, ayant chacun leurs femmes à leur gau-
che ; chacun tient son rang , et les femmes suivent le^
rang de leurs maris. Car. tous les nobles, qui 'doivent
dîner à la cour un jbur de fête amènent leurs femmes
avec .eux; et l'empereur même, pendant qu'il est à
table, passe en revue des yeux tous les conviés. Hors
de cette cour royale, il y a d'autres cours à côté, dans,
lesquelles, un jour de solennité, il y a quelquefois
jusqu'à quarante- mille conviés; les uns sont descour-
tlsans, d'autres viennenV powT Tewç>\3LN^<$,\\^\Yt ^^>^^\\r
iance de l'empereur. U y a ^yïîlw^^ «^v\wcvV:\\.^ ^^ i^\^^>QX'^
MARCO POLO - 217
et de baladins; c'est pourquoi au milieu de la cour
royale «oii pose un vase d'or, d'où découle le vin ou
quelque autre liqueur, comme d'une fontaine; et il y
a quatre vaisseaux d'or placés çà et là pour recevoir
cette douce liqueur, d'où on la puise ensuite pour en
servir à tous ceux qui sont à table. Tpus ceux qui
sont traités dans cette cour boivent dans des vases
d'or; on n^ peut exprimer le grand apparejl ni la
quantité des vases d'or et d'ustensiles qui sont em-
ployés quand le Grand Khan donne une fête publique.
Les princes qui servent le roi à table se couvrent la
bouche d'une étoffe fort fine, de peur que leur souffle
ou leur haleine ne donne, sur le manger et le boire -du
,roi. Et -quand l'empereur lève, la coupe pour boire,
tous les joueurs d'instruments et de trompettes com-
mencent à faire entendre une agréable musique , et
tous les courtisans se mettent à genoux. Il n'est pas
besoin que je fasse la "description des mets de la table
du roi, de leur délicatesse et de leur magnificence, ni
avec combien de pompe et de. splendeur ils sont servis.
X>e repas étant fini, les chanteurs et les joueurs dlns-
truments , les nécromanciens et les farceurs viennent
faire leurs concerts et leurs grimaces devant la table
du roi ; ce qui contribue à le mettre de bonne humçur-
et à lui procurer une agréable digestion. '
XIV
Gomment on célèbre le jour de naissance du roi.
Les Tartares observent tçus la coutume de célébrer
avec beaucoup d'honneur îe jour de la naissance de
leur prince. Celui de la naissance de l'empereur Koubi-
laï est*-le 28 de septembre, et il célèbre ce jour avec
plus de solennité qu'aucun de toute l'année, excepté
les kalendes de février, qui- est le commencement de
Tannée. Le rai, au jour de sa naissance, e?.tTeN^\.>\ ^xvsv
bahit d'étoffe d'or très précieuse; lo\is \^^ eowcMvSi^^v's»
oui aussi bapillés le plus maghificjueïaeiiV c\vv\\s» ^^x^--
218 VOYAGES EN ASIE
vent ; lie roi leur donne à chacun des manteaux d'or de
grand prix, et des souliers faits de peau de chameau
et cousus de fil d'argent, en sorte que chacun tâche de
faire honneur au roi par sa magnificence, chacun des
courtisans ayant l'air d'un roi. Cette pompe ne s'ob-
serve pas seulement pour le jour de la naissance da
roi, mais dans toutes les fêtes que les Tartares célè-
brent pendant Tannée, et qui sont au nombre de treize,
à toutes lesquelles le roi fait présent aux grands de
sa cour d'habits précieux enrichis d'or, de perles et
d'autres pierres précieuses, de même que des robes et
des souliers, comme nous avons déjà dit. Et tous ces
habits des courtisans sont de même couleur que celui
du roi. C'est aussi une coutume parmi les Tartares
que, le jour de la naissance du Grand Khan, les princes
et les nobles de son empire envoient des présents à
l'empereur; et ceux qui ont dessein d'obtenir de lui
quelque faveur s'adressent à douze barons établis
pour cela, dont la réponse est comme si l'empereur
même avait répondu. Tous les peuples, de quelque
secte qu'ils soient, chrétiens, juifs, mahométans,
tartares et autres païens, sont obligés de prier leurs
dieux pour la vie , la conservation et la prospérité du
Grand Khan.
XV
Du premier jour de Tan, jour solennel parmi les
Tartares.
Le premier jour de février est le commencement
de l'année des Tartares. Ils le célèbrent avec beaucoup
de solennité, en quelque endroit qu'ils soient; et tant
hommes que femmes s'habillent ce jour-là de blanc,
appelant cette fête à cause de cela la fête des blancs :
car ils croient que l'habit blanc est d'un bon présage.
C'est pourquoi ils s'habillent le premier jour de l'an
de cette couleur, espétaxvV c^w^ cela, leur portera bon-
heuv tout le reste de VBLivYifee\\^^ ^wiN«ç\Nfc\ix'5. ^«^
villes et Içs commandîxnV'S des ^\^Nmç.^^,\Qv« \ss»s«Ç>
MARCO POLO 219
le leur soumission, envoient ce jour-là des présents à
'empereur : à savoir de l*or, de l'argent, des bijoux,
les perles, des étoffes précieuses et des chevaux blancs ;
l*où il arrive quelquefois que le roi ce jour-là reçoit
ent mille chevaux blancs; les Tartares se font aussi
les présents les uns aux autres au commencement de
'année; et ils croient que cela est d'un bon présage
►our eux pendant le reste de Tannée. Enfin ce jour-là
>n mène à la cour tous les éléphants du roi, qui sont
LU nombre de cinq mille, couverts de tapis sur les-
[uels sont peintes Içs figures de divers animaux tant
élestes que terrestres, et portant sur leur dos des
;offres remplis de vases d'or et d'argent, qui servent à
a célébration de cette fête magnifique des blancs. On
imène aussi beaucoup de chameaux , couverts de très
)elles étoffes , et qui sont chargés de toutes les provi-
iions nécessaires pour un si grand régal. Dès que le
our des blancs commence à paraître, tous les ducs,
es barons , les officiers , les médecins, les astrologues,
les commandants des provinces et des armées, et tous
les officiers de l'empereur se rendent à la cour. Et
comme cette place ne peut pas les contenir tous, à
cause de la foule du peuple , ils se rendent dans les
cours voisines. Chacun étant en ordre suivant sa di-
gnité et le rang de sa charge , un de la troupe se lève
au milieu de la multitude et crie à haute voix : « Inclinez-
vous et adorez I » Cela étant dit, tout le monde se met
promptement à genoux; et, mettant le front contre
terre, ils font comme s'ils adoraient Dieu, ce qu'ils
font par quatre fois. Cela étant achevé, chacun va à
son rang à l'autel, qui est posé dans la cour sur une
très belle table peinte en rouge, et sur laquelle est
écrit le nom du Grand Khan, et ayant pris un fort bel
encensoir, ils brûlent diverses sortes de parfums sur
l'autel et sur la table à l'honneur du Grand Khan, et
ensuite ils retournent à leur place. Cet encensement
étant fini, chacun offre les présents doivl novîkS. ^^cyas»
oarlé ci-dessus. Toutes les cérémonies étawX. ^çXves^^'s»,
m dresse les tables, et l'on sert un ma^tvvÇvc^^ \fô"5Mvsv,
220 VOYAGES EN ASIE '
où tout le monde se réjpuit tant qu'il veut. Après le
repas, les musiciens et lus farceurs paraissent, qui
achèvent de mettre les -assistants en bonne humeur.
Dans ces sortes de fêtes Ton amène au roi un hon
apprivwsé, qui se couche à ses pieds, doux comme un
petit chien qui reconnaît son maître.
XVi
Des bêtes sauvages que Ton envoie de Umai cdtés an
Grand Khan.
Pendant les trois mois que nous avons dit que le
Grand Khan demeure à Gambalu, à savoir "décembre,
janvier et février, tous les chasseurs que le roi a dans
toutes les* provinces, du voisinage de Cathay s'occu-
pent à la chasse et envoient aux commandants toutes,
les grandes bêtes qu'ils peuvent prendre, comm« cerfs, ^
o'urs, chevreaux, sangliers, daims et autres bêtes sau-
vages; et quand ces commandants sont éloignés de^
moins de trente journées de la cour de l'empereur, ils ^
envoient ces bêtes par des chariots et des navires, ,
après les avoir éventrées auparavant; mais s'ils sont
éloignés de plus de trente journées, ils envoient seule-
ment les peaux, dont on fait des couvertures d'armes.
XVII
De quelle manière le Grand Khan fait prendre les bètèi
sauvages à l'aide des bêtes apprivoisées.
Le Grand. Khan fait nourrir diverses bêtes, et, quandj
elles sont apprivoisées, il s'en sert à la chasse, et iÇ
prend un grand plaisir à voir battre une de ces bêt^'
apprivoisées contre une farouche. Il a surtout des lé<H
pards apprivoisés qui sdnt fort, propres à la chasse^
e( qui prennent bea.\ieo\]i^ de bètes. Il a des lynx ^
ne sont pas moiiis aàroW^ew c-eV e^e\^\^^, ^^x. ^<k^%!^
1res grands .et lrès\iea\iik\*\\s^^tv\.^\\\s»^^^w^^Q^'^
MARCO POLO - 221
Babylone et ils ont des poils de toute sorte de
uleurs, blancs, noirs et rouges,. et ils sont aussi
Bssés à la chasse : car les chas$'eurs s'en servent le
15 souvent poiir prendre des sangliers, des ours, des
pfs, des chevreaux, des ânes sauvages et des bœufs
iivages. On a coutume de mener deux lions sur une
3èce de traîneau pendant qu'on va chasser, qui sont
ivis chacun d'iin petit chien. L'empereur a aussi
jsieurs aigles apprivoisés, qui prennent les lièvres,
; chevreaux, les daims et les renards. Il y en a parmi
$ aigles de si audacieux qu'ils se jettent sur les loups
3C impétuosité et .les fatiguent tellement, que les
mmes peuvent les prendre après cela sans peine et
us danger.
XVIII
l'ordre observé quand le Grand Khan va à la chasse.
Le Grand Khan a deux barons qui sont comme ses
ands veneurs ; chacun de ces barons a bien dix mille
mmes sous lui, qui ont l'intendance de toutes les
oses nécessaires à la chasse; car ils nourrissent de
mds chiens et les dressent. Et quand le Grand Khan
ut prendre ce divertissement et faire une partie de
asse extraordinaire, les deux- barons dont nous avons
rlé mènent avec eux les vingt mille hommes qu'ils
mmandent et une grande troupe de chiens, qui sont
dinairement environ cinq mille, et vont se placer
ns l'endroit où le roi veut chasser. Le roi se tient
ec sa cour au milieu delà plaine, et les deux grands
neurs avec leurs gfens se tiennent à droite et à gauche
i^oi; la troupe de l'un de ces grands veneurs est ha-
lée de rouge, et celle de l'autre l'est de bleu. Les .
mmes de chaque troupe se tiennent côte à côte sur
iC ligne, et ceux"^ de l'autre sont de même vis-à-vis;
occupent un si grand terrain de celle ïïiatvSfet^ ^*^
idraitbien employer un jour entier po\iT ^ownovc ^-
des premiers jusqu'aux dQTmÇiY%,\\s> onV\^vxT^ çXvv^xvà
222 VOVAÔES EN ASIE
avec eux, et après qu'ils sont rangés, comme nous avons j îê
dit, ils lâchent leurs chiens, lesquels, courant de cette la
manière par tant d'endroits, ne sauraient manquer li
de prendre un grand nombre de bêtes : car ce terrain 1 1
est fort abondant en bêtes sauvages, et il est presque î l^
impossible qu'aucune puisse éviter les lacs ou les j!c
chiens. ! ('
XIX
De la chasse aux oiseaux par le Grand Khan.
Le mois de mars approchant, le Grand Khan quitte
la ville de Cambalu et s'en va vers les campagnes, le
long de l'Océan, menant avec lui un grand nombre de
chasseurs aux oiseaux, environ mille, qui ont des fau- ^ ri
cons, des éperviers et plusieurs autres sortes d'oise
de rapine et propres à cette chasse : il y a bien
moins cinq cents de ces oiseaux. Or ces chasseurs se
répandent dans les campagnes, et lâchent leurs fau-
cons et leurs épervier^ sur les oiseaux, qui sont là jî<
en abondance; tous les oiseaux qui sont pris, ou du Ils
moins la plus grande partie, sont portés au roi. Le h
roi se tient dans une petite maison de bois portée li
par quatre éléphants et couverte de peaux de lion, lii
et dorée en dedans. Le roi a pour lui tenir com- Jif
pagnie quelques-uns des principaux de sa cour et
douze éperviers des meilleurs. Autour et à côté des
éléphants qui portent le petit château royal il y a plu-
sieurs nobles et officiers à cheval, qui, dès qu'ils aper-
çoivent quelques, faisans, grues ou autres oiseaux
l'air, avertissent d'abord les chasseurs qui sont aup
du roi, et ceux-ci en avertissent l'empereur et déco"-
vrent la petite maison royale où il est, et lâchent
faucons et les éperviers; de cette manière, le
peut voir cette chasse sans bouger de sa place,
dix mille hommes, qui sont employés à cette chass»
qui sont répandus par la campagne deux à deux, pr
lient garde de quel e6Vé \^^ i^\iç.Q\!ka ^v \^'à ^^^w
prennent leur vol, el \lsles^ecowç^xv\.^\\.ç.^%^^\i^'ï»\vv^
MAnCO t»OLO 223
__i 1 jM I- _tf j iT "T ~ r — — —
Ces sortes de gens s'appellent en langue tartare « tos-
caor », qui veut dire gardes, et ils ont une certaine
manière de rappeler les oiseaux quand ils veulent; et
il n*est pas nécessaire que le chasseur qui lâche Toiseau
le suive, parce que ceux dont nous venons de parleront
Fœil et doivent prendre garde qu'aucun ne se perde
ou ne soit blessé. Ceux qui sont le plus près d'un oi-
seau, pendant le combat, sont obligés de le secourir;
les oiseaux que Ton lâche ainsi ont une petite tablette
du prince ou de son chasseur, afin que si elle venait
à s'égarer, on pût la connaître et la reporter. Si on
n'en connaît pas la marque, on la porte à un baron,
que l'on appelle à cause de cela, en langue du pays,
« bulargucL », c'est-à-dire gardien des oiseaux perdus,
et il les garde jusqu'à ce qu'on les lui demande. 11 en
est de même des chevaux ou des autres choses perdues
à la chasse. Et quiconque ne porte pas sur-le-champ
à ce baron quelque chose qu'il a trouvé à la chasse, et
s'en sert pendant quelque temps, est puni comme
voleur. C'est pourquoi ce gardien des choses perdues
fait mettre son étendard sur quelque éminence pendant
que la chasse se fait, aûn qu'on l'aperçoive de loin,
au milieu d'une si grande multitude de monde qui se
trouve là, et que par ce moyen on lui puisse rapporter
les choses perdues.
XX
Des tentes magnifiques du Grand Khan.
Pendant que l'on se divertit à la chasse des oiseaux,
on arrive dans une plaine où il y a des tentes dressées,
tant pour le roi que pour toute sa cour, au nombre
d'environ dix mille, qui sont rangées dans l'ordre que
je vais dire. Il y a premièrement une grande tente sous
laquelle mille personnes peuvent aisément loger, et
dont l'entrée regarde le midi. C'est là que logent les
barons, les nobles et les officiers ; auprès ^^ ç.fe>\^-\aw
j'Ij' en a une autre vers l'occident, qui esV. c»o\sva\fe \^
-«— î
224 VOYAGES EN ASÎË
cour et le conseil du roi, et où il entre lorsqu'il \
parler à quelqu^un. H y a dans un quartier de a
tente un lit où le roi couche ; il y a encore d'aul
chambres, cours et appartements auprès de cette te
royale. Voici comment sont bâties les tentes du i
c'est-à-dire celles où est son lit, sa cour et son cons<
elles sont soutenues chacune par trois colonnes de bois
de s^teur ornés de sculpture, couvertes' de peaux
lion rouge et noir, car il y a dans ces pays-là dés li
de différentes couleurs. Ces tentes ne sauraient é
endommagées par les vents ni par la pluie, parce (
les cuirs dont elles sont couvertes sont assez f(
pour résister à toutes les injures de Tair. Les ded
des tentes sont tapissés de riches peaux d'hermi
et de zibelines, quoique ces peaux soient très.rarej
très chères en ce pays-là. Les cordes qui souti
nent ces trois tentes sont de soie. Autour de ces t
tentes royales, il y en a plusieurs- autres pour .les fi
mes et les fils du roi ; il y en a encore pour les fj
cons, les éperviers, les hiboux, et les autres oiseî
qui servent au plaisir de la chasse; enfin il y a uni
grande quantité de tentes qu'on dirait, quand on
proche du camp, que c'est une très grande ville. 1
vient aussi une grande multitude de curieux, pouré
les témoins d'un si beau spectacle, outre ceux qui si
destinés aux offices du roi, et qui ont leurs tentes t<
comme ils ont leurs logements dans la ville de Ca
balu ; par exemple, les médecins, les astrologues
les autres devins du roi. Le roi demeure dans ce
plaine pendant tout le mois de mars, et pendant
temps-là on prend une infinité de bêtes et d'oiseau
autrement il n'est permis à personne de chasser de
toutes les provinces de ce royaume-là, du moin;
vingt journées d'un homme de pred à la ronde, ni ai
d*avoir aucun chieh ou oiseau de chassa; il est prin
paiement défendu , depuis le commencement du ni
de mars jusqu'au mois d'octobre, de prendre, de q\
(iue manière que ce puisse ^Vt^ ,A^^ ç,^\^^ ^ ^j.^'î» ^^y
des chevreaux, des \vè\tes ^V 'ax^Vt^^ \i^V^% ^^ Oû:^-
MARCO POLO 223
C'est pour cela aussi que ce pajs-là abonde en toutes
sortes d'animaux, et la plupart sont si familiers javec -
les hommes qu'ils passent souvent auprès d'eux sans
s'effaroucher. Le roi, après avoir traité pendant trois
jours tous ceux qu'il a^invités à cette chasse, se retire à
sa maison et permet à chacun de Tetourner chez soi.
XXI
De la monnaie du Grand Khan.
La monnaie du Grand Khan n'est ni d'or, ni d'ar-
gent,' ni d'autre métal. On se sert pour la faire (Je
l'écorce intérieure (le liber) de l'arbre qu'on appelle
mûrier, qui est celui dont les feuilles sont mangées
par les vers qui font la soie. Cette écorce, fine comme
papier, étant retirée, on la taille en morceaux de diver-
ses grandeurs, sur lesquels on met la marque du prince,
et qui ont diverses valeurs depuis la plus petite somme
jusqu'à celle qui correspond à la plus grosse pièce d'or*.
L'empereur fait battre cette monnaie dans la ville de
Cambalu, d'où elle se répand dans tout l'empire : et il
est défendu, sous peine de la vie, d'en faire ou d'en
exposer d'autre dans le commerce, par tous les royau-
mes et terres de son obéissance, et même de refuser
celle-là. Il n'est pas permis non plus à personne venant
d'un autre royaume qui n'est pas sujet au Grand
Khan d'apporter d'autre monnaie dans l'empire du
Grand Khan. D'où il arrive que les marchands qui
viennent souvent des pays éloignés à la ville de Cam-
1. Avons-nous besoin de faire remarquer qu'il s'^agit' d'un papier-
monnaie fabriqué aveo les fibres du mûrier, qui encore aujourd'hui sont
particulièrement employées pour la confection du papier japonais, si
recherché parmi nous? Rubruquis(chap. xxxix) parle aussi de ce papier-
monnaie , qui avait déjà cours sous le prédécesseur de KoubilaT.
H. Pauthier, qui a compulsé les anciens documents officiels, dit que
sous le seul règne de Koubilaï il fut émis pour un milliard huit cent
soixante-douze millions de papier-monnaie, sans que ce* feTO\%%voxv% <i«t-
respoadJssentf bien entendu, à aucune réserve èqu\va\etile d^a^ ^çiXMftfe*
qu'elles repréBentaient, Système financier d'une commoA\\.ê «svxv* ^^A^^
■>r. .u-
226 VOYAGES EN ASIE
balu apportent de For, de Targent, des perles et
pierres précieuses, qu'ils troquent contre cette mt
naie impériale; mais, parce qu'elle n'a point co
en leurs pays, quand ils veulent s'en retourner, ils
achètent des marchandises qu'ils emportent en le
pays. Le roi commande quelquefois à ceux qui restent
à Gambalu qu'ils aient à porter leur or, leur argent
et leurs pierres précieuses sans retardement entre les
mains de ses officiers, et en recevoir la juste valeur
en la monnaie susdite. De là il arrive que les mar-
chands et lès habitants n'y perdent rien ; et que par
ce moyen le roi tire tout l'or et se fait de grands tré-
sors. L'empereur paye aussi en cette monnaie ses offi-
ciers et ses troupes ; et enfin il en paye tout ce qu'il a
besoin pour l'entretien de sa maison et de sa cour. De
sorte qu'il a fait d'une chose de rien beaucoup d'argent
et qu'on peut faire aussi beaucoup d'or et d'argent avec
cette misérable monnaie. Ce qui fait qu'il n'y a point
de roi au monde plus riche que le Grand Khan, ca»*''
amasse des trésors immenses d'or et d'argent, sans
penser rien pour cela.
XXII
Des douze gouverneurs des provinces et de leur ofl
Le Grand Khan a douze barons à sa cour, qui c<.
mandent en son nom à trente-quatre provinces ; 1
office est d'établir deux recteurs dans chaque provii
pour avoir l'œil aux armées que le roi entretient d
les lieux de leur district, et les pourvoir des chc
nécessaires. Ils donnent avis au roi de tout ce qi
font, qui confirme tout cela par son autorité ; ils
cordent beaucoup de grâces et de privilèges. (
pourquoi ils sont fort considérés, et pourquoi leur
veur est fort ambitionnée. Ils habitent dans la vill<
Gambalu un grand palais qui leur est destiné, où il
plusieurs chambres poxrc ^vjlx ^\. ^q\« U\irs offîci
Us ont aussi des assessextts ^v ^^^ \i^\alYt^'à ^ o^n
MARCO POLO 227
servent de conseils, et qui ont le soin d'enregistrer
leurs résolutions.
XXIII
Des courriers et des messagers du Grand Khan, et des
maisons qui lui sont destinées sur les routes.
De la ville de Cambalu partent plusieurs grands che-
mins qui mènent dans les provinces voisines; il y a
sur chacun de ces chemins des châteaux ou hôtelleries,
avec de très beaux palais, à vingt-cinq milles de la ville
de Cambalu, où les courriers du roi se reposent. Ces
demeures s'appellent en langue du pays « janli » ,
comme qui dirait logis des chevaux, car il y a toujours
dans ces maisons-là trois ou quatre cents chevaux du
roi, qui sont préparés pour les courriers de Sa Majesté ;
et ainsi, de vingt-cinq milles en vingt-cinq milles, ils
trouvent de pareilles hôtelleries, jusqu'à l'extrémité de
Tempire; et par toutes les routes il y a bien dix mille
de ces hôtelleries, sur tous les chemins de l'empire, et
le nombre des chevaux qui y sont entretenus pour le
service des courriers monte au moins à deux cent
mille. Dans les endroits inhabités, il y a aussi de ces
sortes de cabarets, jusqu'à trente et quarante milles, à
la susdite distance les uns des autres. Les villes voisi-
nes sont obligées de fournir à la nourriture des chevaux
et à l'entretien de ceux qui en ont soin ; les hôtelleries
qui sont situées dans les déserts reçoivent leurs provi-
sions de la cour du roi. De sorte donc que quand le roi
veut être informé de quelque chose, fût-ce d'un bout de
son empire à l'autre, il envoie des cavaliers qui portent
son commandement, et qui font en un jour des deux
et trois cents milles de chemin, et en peu de jours
parcourent une grande partie de la terre. Ce qui se fait
de la manière que voici : on envoie deux hommes à
cheval, qui courent sans s'arrêter jusqu'à la çremto^
hôtellerie, où étant arrivés ils laissent \e\iT^ 0[ies^\rïL
fatigués et en prennent de frais, el ensuvle Ws» ^^ \^xv-
Y • :,-,-(
228 VOYAGES EN ASIE
'• ■» *
dent au second cabaret. C'est ainsi qu'ils en usent
en allant ou en revenant ; et en très peu de temp
portent les ordres du roi à Textrémité de Ferapire
lui apportent des nouvelles des jendrojts les plus r
lés. Entre ces hôtelleries il y a encore des habitat
éloignées de trois à quatre milles les unes des autres, l^
où il y a fort peu de maisons et où logent les coureurs li^
à pied, lesquels portent une ceinture garnie de son- 1^
nettes. Ces coureurs sont toujours prêts, quand il v*""* ■
des lettres du roi, de les porter avec une extr
vitesse à la première habitation; et comme avant q"'''« ■'^
arrivent le son de leurs clochetteà les annonce, d
très qui sont destinés au même emploi se prépare!
porter. les lettres plus loin. De sorte que ces let
passent d'habitation en habitation, par plusieurs (
reurs différents, et vont ainsi jusqu'où elles doi
rester. Et il arrive souvent que le roi apprend pa
des nouvelles en trois jours, ou reçoit des fruits i
veaux d^un endroit éloigné de dix journées de C
balu; Or tous ces coureurs sont exempts de tout ti
ou impôt, et reçoivent outre cela une bonne récomp
du roi.
XXIY
De la prévoyance de l'empereur pour le cas de che
des vivres. .
Le Grand Khan a coutume d'envoyer tous les ans
messagers en diverses provinces de son empire, |
s'informer si les sauterelles et les insectes n'ont p
causé de dommage aux blés, ou enfin s'il n'est p
arrivé quelque obstacle à la fertilité de la terre. Et 1
qu'il apprend que quelque province a souffert un d
mage considérable, ij lui remet le tribut qu'elle
vait lui payer cette année-là, et envoie dii blé de
greniers pour la nourriture* de ce peuple et pour
semencer les terres. Car dans le temps de l'abond
le roi achète une grande quantité de froment, aï)
subvenir aux provinces qui n'auront pas fait la ré'
MARCO POLO 2219
ordinaire ; le roi vend son. blé à un prix quatre fois
moindre que les marchands. De même, quand la peste
a détruit les Ijestiaux, il remet le tribut de cette annéer
là, et leur en donne d'autres à bon marché. Outre cela,
pour quCL les voyageurs ou les courriers ne s'égarent
point, des chemins, il a fait planter des arbres d'es-
.pace en espace ; en sorte qu'en suivant la route mar-
quée par ces arbres on ne saurait se tromper. Il est
incroyable combien le roi nourrit de pauvres en toute
Tannée, et combien de pain il fait distribuer du blé de
ses greniers pour le\ir subsistance. Ce que je peux
dire, c'est que le nombre'des pauvres se monte environ
à trente mille, à qui il fournit du pain tous les ans, et
qu'il n'en laisse manquer à personne. C'est pourquoi
aussi les pauvres le regardent comme un dieu.
XXV
I quelle boisson oh use dans la province de Gathay ,
à la place du vin.
h font dans la province de Cathçiy une fort bonne
isson composée de riz et de plusieurs parfums, la-
quelle par sa douceur surpasse la bonté du vin *. Et
ceux qui en boivent trop ou qui n'ont pas la tête forte
en sont plus tôt enivrés que s'ils avaient bu du vin.
XXVI
Des pierres qui brûlent comme le bois.
Par toute la province de Cathay, on tire des pierres
1. Le vin de riz ou sdkki, dont on obtient par la distillation ïarak,
eau-de-vie très enivrante, est encore la boisson ordinaire des Cbinois et .
Japonais, tf On s'étonne, dit M. Pauthier, que Marco Polo, en ptirlant
i boisson des Chinois, ne fasse pas mention du thé, qui pourtant était
vé en Chine longtemps avant le passage du célèbre voyageur. On
; croire que les Mongols préféraient encore leur korfmis et d'autres
sons plus enmantés que le thé. ».
23Ô VOYAGES EN ASIE
tioires des montagnes, qui, étant mises au feu, brû-
lent comme du bois ; et lorsqu'elles sont une foii
allumées, elles gardent le feu pendant quelque temps
comme si, par exemple, on les allume le soir, elles
durent jusqu'au lendemain. On use beaucoup de ces
pierres, surtout dans les endroits où le bois est rare *.
XXVII
De la riyière de Pullsachniz et de son pont
'^ magnifique.
Nous avons marqué jusqu'à présent, en ce second
livre, la situation , la grandeur et le négoce de la ville
de Cambalu ; nous avons aussi fait la description de la
magnificence , de la pompe et de la richesse du Grand
Khan. L'ordre veut à présent que nous parcourions les
pays voisins et que nous fassions mention en peu de
mots de ce qui s'y trouve, ou de ce que l'on y fait de
plus particulier. Le Grand Khan m'ayant donc envoyé
moi, Marco, dans les pays éloignés de son empire pour
quelques affaires concernant son État, et qui m'ont
retenu quatre mois en chemin, j'ai examiné toutes
choses avec soin, soit en allant ou en revenant. Étanl
donc à dix minutes de la ville de Cambalu, je trouvai
une grande rivière, appelée Pulisachniz (Lou-Khéou)
qui se décharge dans l'Océan, et qui transporte beau-
coup de navires marchands. Il y a sur cette rivière un
pont de marbre très beau , long de trois cents pas eli
large de huit, composé de vingt-quatre arcades, el
ayant des lions, aussi de marbre, pour base du para
pet, un à chaque extrémité ^
1. Les pierres noires dont il est ici question ne sont autre chose flif
la houille, dont il est fait mention dans des livres chinois datant ^^
moins vingt siècles. La houille est très abondante surtout dans les profii^
ces septentrionales de la CVûtve^ où Von en fait une grande conson**^
tion ménagère. (P.")
2. Ce pont ciisle encote -, mws, Vv^xi ^v^^ Vt^%\iça>\ ^*^ \i «*. '^^>è^^
le décrit Marco Polo. U a Au feVf^ Teto\i^V.T\3:\V. V^ .^
MARCO POLO 23i
XXVIII
Des lieux au delà de la rivière de Pulisachniz.
Après avoir passé ce pont sur cette rivière et en
allant trente milles de suite, on trouve plusieurs châ-
teaux et maisons magnifiques, de même que de beaux
vignobles et des champs très fertiles. Après avoir fait
ces trente milles, on vient à une ville nommé Geogui
(Tcheo-tcheou), qui est grande et belle, et où il y a
plusieurs monastères consacrés aux idoles. On fait en
cette ville de très bonnes et belles étoffes de soie et
d*or et des toiles très fines. Il y a aussi beaucoup
d'hôtelleries pour les étrangers et pour les voyageurs ;
les habitants sont bons artisans et adonnés au négoce.
Étant sorti de cette ville, on vient à un certain double
chemin, dont Tun conduit par la province de Cathay
(ou Chine septentrionale) et l'autre au pays de Maugi
(Chine méridionale) vers la mer. Sur celui qui conduit
à la province de Cathay on trouve des châteaux, des
villes, des vergers, des champs, qui sont peuplés de
gens adonnés aux arts et au négoce, et fort affables et
d'un commerce de vie aisé.
XXIX
Du royaume de Tainfu.
A dix journées de la ville de Geogui on vient au
royaume de Tainfu*, qui est grand et bien cultivé;
car il y a beaucoup de vignes ; dans la province de
Cathay on ne récolte point du tout de vin, mais on y
en porte de ce royaume-ci. On y exerce beaucoup
de sortes d'industries et d'arts, et c'est là où l'on
fabrique toutes sortes d'armes, pour le service du Grand
Khan. De là, en allant vers l'occident, on entre dans
1. Tai-guan-fou, aujourd'hui chef-lieu de la protince de Chan-si. (P.)
232 VOYAGES EN ASIE
un pays fort agréable, orné de plusieurs Tilles el c
teaux : ce pays abonde en toutes, sortes de marchî
dises. En sortant de là, on trouve, à sept journées, i
très grande ville, nommée Pianfu, où il y a de la s
en abondance.
XXX
Du château de Ghincui, et de son roi. pris par son
ennemi.
De la ville de Pianfu (Ping-yang-fou) il y a de
journées jusqu'à un château magnifique, nommé Chi
cui, qui a été bâti par un roi nommé le roi d'or,
qui était ennemi du grand roi que Ton nomme vulgai-
rement le grand Prêtre-Jean. Ce château est si fort p»^
art et par nature, que ïe roi d'or, qui y commanda
ne craignait pas le plus puissant roi : de quoi 1
seigneurs de son voisinage n'étaient pas fort conlen
parce qu'ils lui étaient comme soumis. Or le grai
Prêtre-Jean avait à sa cour sept jeunes hommes fc.
courageux, qui lui promirent avec serment de lui
livrer le roi d'or ; il leur promit de grandes* récom-
j)enses s'ils en venaient à bout. Ils s'en allèrent donc à
la cour du roi d'or et lui offrirent leurs services, pour
mieux couvrir leur dessein ; il les reçut à son service,
comme de fidèles serviteurs, ne craignant rien, ou fai-
sant mine de ne se point méfier d'eux. Or deux ans.se
passèrent^ sans qu'ils vissent jour à exécuter leur en-
treprise. Et comme le roi, au bout d'un si long temps,
les' regardait comme ses plus fidèles .serviteurs , un
jour il sortit avec eux et quelques autres, pour s'aller
promener à un mille du château. Alors les traîtres,
profît-^nt de l'occasion, mirent l'épée à la main, et,
s'étant saisis de lui, le menèrent au grand Prêtre- Jean
pour s'acquitter de leur promesse. Celui-ci, ravi de le
tenir entre ses mains, le fit bien surveiller et l'envoya
garder les bêtes des champs ; et après l'avoir laissé
pendant deux ans dans cet esclavage, il le fit habiller
en roi; et-, en cet équipage royal, le fit amener en sa
.. MARCO POLO - 233
résence, et lui parla ainsi : « Yous avez présentement
«ppris par expérience combien votre puissance était
peu de chose, puisque je vous ai fait prendre dans votre
château, et que je vous ai fait vivre depuis deux ans*
avec les bêtes; je pourrais à présent vous tuer, si je
voulais, et personne des mtjrtels ne peut vous tirer de
mes mains. » A quoi le roi captif répondit : « Cela est
vrai, il est ainsi. » Alors le grand Prêtre-Jean, lui dit :
« Parce que vous vous êtes humilié devant moi, et que
vous vous êtes regardé comme ri^n auprès de moi, je
veux à l'avenir vous traiter en ami ; et je suis content
d'avoir pu vous tuer. si j'avais voulu. » Et alors il M fît
donner des chevaux et des domestiques pour le rame-
ner à son château. Depuis ce temps-là il a porté hon-
neur au grand PrêtrerJean toute sa vie, et il â obçi à
tous ses commandements.
•- • •
XXXI
j)é la grande rivière appelée Garomoran, et du pays
voisin.
A vingt milles du châtçaU de Chincui on trouve^ la
rivière de Caromoran (ou fleuve Jaune) sur Taquelle il
n'y. a point de pont, à cause qu'elle est trop large et-
trop profonde ; elle se décharge dans l'Océan. Il y a
plusieurs villes- bâties le long de 'celte rivière, dans
lesquelles on exerce beaucoup de trafics. Ce pays
abonde en gingembre, en soie et en oiseaux, surtout
en faisans ; au delà de cette rivière, et après deux
journées. de chemin, on vient à la noble vîlle de Cianfu,
où l'on fait de magniftques'éloffes de soie et d'or. Tous
le3 habitants de ce pays-là et presque de toute la pro-
vince de Cathay sont idolâtres.
234 VOYAGES EN ASIE
XXXII
De la ville de Quenquinafu.
A huit journées de là, on trouve quantité de villes et
de villages, des vergers et de très belles campagnes.
La terre abonde en soie aussi bien qu'en bêtes et en
oiseaux pour la chasse. Que si vous allez encore huit
journées plus avant, vous trouverez la grande ville de
Quenquinafu * , qui est la capitale d*un royaume qui
porte le même nom, lequel fut autrefois fort riche et
fort célèbre. C'est Mangala, un des fils du Grand Khan,
qui le gouverne aujourd'hui. Ce pays produit de la soie
en abondance, et toutes les choses nécessaires à la via* •
on y exerce aussi plusieurs trafics. Les habitants s
idolâtres. 11 y a hors de la ville un palais royal h
dans une plaine, dans lequel Mangala tient sa cour
y a encore au milieu de la ville une autre mair
royale très magnifique, dont les murailles sont dor
en dedans. Le roi passe son temps à la chasse a
ses courtisans, et à prendre des oiseaux, dont il ;
grande quantité en ce pays-là. .
m>
Ai
XXXIII
De la province de Ghunchi.
En s'éloignant de cette ville et du palais, et ap
trois journées de chemin, on va par une très be
plaine où il y a plusieurs villes et châteaux et qui
fort fertile en soie. Après cela on vient dans un p.-
de montagnes où l'on trouve, tant sur les montag
que dans les vallées, quantité de villes et de villa{
dépendants de la province de Chunchi. Les habita
sont idolâtres et adorent la terre. On fait aussi ei
pays-là la chasse aux lions, aux ours, aux cerfs,
i. Aujourd'hui Sin-gan-fou. (P."^
I
MARCO POLO 235
chevreaux, aux daims et autres semblables animaux.
Ce pays peut avoir vingt journées de long, et, comme
nous avons dit, il est composé de montagnes, de val-
lées et de beaucoup de forêts ; mais il y a partout des
hôtelleries pour les voyageurs.
XXXIV
De la ville d'AchalechmangL
11 y a une province qui est contiguë à celle dont
nous venons de parler, et qui s'appelle Achalechmangi,
du côté de Toccident ; elle est peuplée de villes et de
châteaux. La ville capitale s'appelle Achalechmangi,
et elle est frontière de la province de Mangi (Chine mé-
ridionale). Cette province a une plaine de trois jour-
nées d'étendue, après quoi l'on trouve des montagnes,
des vallées et des forêts. Le pays, qui peut avoir vingt
journées de long, a beaucoup de villes et de villages.
Quant au reste, elle ne diffère en rien de l'autre pro-
vince, car il y a beaucoup d'artisans, de négociants et
de laboureurs. Le pays est bon pour la chasse de toutes
sortes d'animaux sauvages, entre lesquels on en trouve
de ceux qui portent le musc. Il croît en cette province
du gingembre en quantité, de même que du riz et du
blé.
XXXV
De la province de Sindinfu.
Il y a encore une autre province frontière de la sus-
dite province de Chunchi, nommée Sindinfu, qui touche
aussi à celle de Mangi. La ville principale s'appelle
aussi Sindinfu*, qui fut autrefois très grande et très
riche ; elle peut avoir vingt milles de tour. Elle a eu aussi
un roi très riche et très puissant; lequel ayant laissé
1. Ancienne capitale du royaume de Chou, aujourd'liui Tcliing-loa,
qui compte, dit-on, un million et demi d'habitants.,
236 VOtÀGES ËN-ASlË
trois fils pour lui succéder, ils partagèrent la Yille
trois parties, faisant ceindre chacun sa part de fortes
murailles ; mais le Grand Khan a réduit sous son obéis-
sance et la ville et le royaume. II passe une rivière,
nommée Quianfu (le fleuve Kiang), par le milieu de
cette ville. Cette rivière a un demi-mille de largeur; elle
est fort profonde et fort poissonneuse ; il y a plusieurs
Tilles et châteaux bâtis sur ses bords ; son cours s'étend
à quatre-vingt-dix journées de cette ville. Les vaisseaux
chargés de différentes marchandises montent par cette
rivière en grand nombre. Ily a dans la ville de Sindinfu
un pont de pierre pour la traverser, qui est long d'un
mille et large de huit pas; et sur ce pont l'on élève
tous les matins des boutiques de toutes sortes de mar-
chandises, qu« l'on ôte le soir.. Il y a aussi une maison
bâtie sur ce pont, où demeurent les officiers du roi,
pour recevoir un droit . de tous ceux qui passent, de
même que pour toutes sortes de denrées. En avançant
à cinq journées de cette ville, on passe par une plaine
où il y a des villes, des châteaux et beaucoup de
maisons de campagne; on trouve là aussi beaucoup
d'animaux sauvages. .
XXXVI
De la province de Tebeth.
Après la plaine dont nous venons de parler, on vient
h la province de Tebeth (Thibet) que le Grand Khan
a assiégée et désolée; on en voit les restes par les
débris de plusieurs villes et châteaux *. Ellç peut avoir
vingt journées de long. Et parce que ce n'est' plus
qu'une vaste solitude, n'y ayant presque plus d'habi-
tants, il faut que les voyageurs portent leurs provisioi
en chemin pour, vingt jours; et après que les homm^-
l'ont eu abandonnée, les bêtes féroces s'en sont empj
1. La grande province du Tibet fut investie et assiégée paroles
tnées de Mangu-Khan au milieu ilu tteiilèoie aiècle.
MARCO POLO 237
qui fait que les chemins y sont fort dangereux,
t la nuit; mais les marchands et autres voya-
pnt inventé un remède contre ces dangers. Il
en ce pays-là de très grands roseaux de la lon-
ir de quinze pas, et épais de trois paumes; d'un
nœud à Tautrè il y a trois paumes de distance ; de sorte
que quand les voyageurs veulent se reposer pendant
la iiuit, ils ramassent beaucoup de ces roseaux et y
mettent le feu. D'abord- qu'ils sentent le feu ils font
de grands éclats; et cela fait un si grand bruit qu'on
le peut entendre de quelques milles : ce qui écarte les
animaux, qui ont peur du bruit, etles empêche d'appro-
cher. C'est ainsi que les voyageurs traversent en sûreté
cette province. Les chevaux et autres bêtes de charge
que les marchands mènent en voyage sont aussi épou-
vantés du cliquetis de ces roseaux; et plusieurs ont
échappé à leurs maîtres de la peur qu'ils ont euç et qui
.leur a fait prendre la fuite; mais les plus avisés voya-
geurs leur lient les pieds de devant afin qu'ils ne puis-
sent pas s'enfuir. -
, XXXVII
D'un autre pays de Tebeth.
Après vingt journées de chemin et après avoir tra-
versé la province de Tebeth, oh rencontre plusieurs
villes et maisons de campagne dans une autre province,
dont les habitants sont idolâtres et cruels, comptant
pour rien de voler et de brigander. Ils vivent de la
. chasse et des fruits que la terre produit. On trouve
aussi dans leur pays de ces animaux qui portent le
musc, que l'on appelle « gadderi ». Les habitants vont à
la chass& de ces animaux avec des chiens , ce qui fait
qu'ils ont beaucoup de musc. Ils ont une langue, et
\ine monnaie particulières ; ils sont habillés des peaux de
bêtes qu'il prennent ou de grosse bure. Ce pays est de
la dépendance de Ja province de TebôWv. \»^V^tt^^^^'^
montagneux^ il y a quelques endioVla ^\. o^^oj^^'^ "èv-
238 VOYAGES EN ASIE
vières où Ton trouve Tor. Ils se servent de corail
monnaie , car cette pierre est fort estimée parmi
les femmes en portent des colliers et en mettent ;
à leurs idoles comme quelque chose de beau. Il
dans ce pays-là de très grands chiens, presque ;
hauts que des ânes, dont ils se servent à la chass<
bêtes sauvages. Ils ont aussi des faucons et autre
seaux de rapine ; il y croit beaucoup de cinnamom
autres aromates en quantité. Cette province est so
domination du Grand Khan.
XXXVIII
De la province de Gaindu.
La province de Gaindu est contiguë à celle de
beth à Toccident ; elle a un roi, mais il est tribu
du Grand Khan; il y a un lac où se trouvent
grande quantité de perles : elles seraient même
prix s'il était permis à tout le monde d'en prer
C'est pourquoi il est défendu, sous peine de la vi(
pêcher des perles dans ce lac, sinon par la permiî
du Grand Khan. Il y a aussi dans cette province q
tité de ces animaux nommés gadderi qui portei
musc. Ce lac où l'on pêche des perles est aussi a
dant en poisson, et tout le pays est plein de 1
sauvages, comme lions, ours, cerfs, daims, lynx,
vreaux et toutes sortes d'oiseaux. 11 n'y croît poii
vin, mais ils font à la place une boisson très b
de grains de diverses sortes. On trouve là en qua
du girofle, que l'on cueille des arbres, qui ont de pc
branches et la fleur blanche, dont le bout rap{
une grande quantité de ces clous*. Enfin il y cro
gingembre en abondance, des cinnamomes et ai
sortes de bois de senteur, que l'on ne trouve point
nous. On trouve aussi dans les montagnes de ce p
1. On sait que le clou de girofle est le bouton d'une fleur cueilli
l'épanouissement*
JVIARCO POLO 239
. des pierres nommées turquoises, qui sont fort belles,
lais qu'il n'est pas permis de transporter hors du
ays. Les habitants de ce pays-là sont idolâtres. Leur
monnaie principale consiste en grains d'or, qui valent
suivant leur poids. Ils ont une plus petite monnaie qu'ils
font de la manière suivante : ils cuisent dans une chau-
dière du sel, qui devient une espèce de pâte qu'ils cou-
lent dans un moule et dont ils font de la monnaie.
Après avoir quitté cette province, on rencontre, au
bout de dix journées de chemin, des châteaux et des vil-
lages en grand nombre, dont les habitants ont les mêmes
coutumes que la province de Ganiclu, et enf^ji l'on vient
à une rivière nommée Brius, qui sert de borne à la
province de Cahiclu. On trouve dans cette rivière de l'or
en abondance, et il croît sur ses bords du cinnamome
en quantité.
XXXIX
De la province de Garaiam.
Après avoir traversé la rivière de Brius, on vient à
la province de Garaiam (dans le Yu-Nan), qui contient
sept royaumes; elle est sujette au Grand Khan, dont
un fils nommé Esentemur était gouverneur de mon
temps. Les habitants sont idolâtres; le pays nourrit
de très bons chevaux. Ils ont une langue particulière
et difficile. La ville capitale s'appelle Jaci (Li-Kian-fou),
qui est une ville considérable où l'on fait beaucoup
de trafic ; il y a quelques chrétiens nestoriens et plu-
sieurs mahométans. Ils ont du blé et du riz en abon-
dance, quoiqu'ils ne fassent pas leur pain du blé, parce
qu'ils ne sauraient le digérer à cause de la faiblesse
de leur estomac, mais ils font leur pain de riz. Ils font
aussi de plusieurs sortes de grains leur boisson,
qui les enivre plus facilement que le vin ne pourrait
faire. Ils se servent pour monnaie de certaines co-
quilles d'or et blanches, que l'on trouve dans la mer*.
1. Les coquilles dites porcelaines. (P.)
240 VOYAGES EN ASIE
. On tire en celte ville beaucoup de sel de Téau
puits, dont le roi obtient un grand profit. Il y a a
un lac fort poissonneux, qui a bien cent milles de
conférence. Les hommes mangent la chair crue, n
préparée comme nous allons dire : premièrement
la mortifient, et ensuite ils y mettent d'odoriférantes
et excellentes huiles de diverses espèces très bonnes,
et après cela ils la mangent.
XL
D'un pays situé dans la province dé Garaiam, où il y a
de très grands serpents.
En s'éloignant de la ville de Jaci on vient, après dix
journées de chemin, au royaume dont la ville capitale
s'appelle Garaiam (Tou-li-fou), et où commande Go-
gracam, fils de Tempereiir Koubilaï. Tout le pays tire
son nom de cette ville. Les rivières de ce pays-là pro-
duisent beaucoup d'or. On trouve aussi dans les mar"'"
et dans les montagnes de l'or, mais d'une autre
pèce. Les habitants sont idolâtres. On trouve en ce
pays-là de très grands serpents, dont il y en a de dix
pas de long et gros de dix pauriies. Leur tête est fort
grosse ; ils ont de grands yeux et larges comme deux
pains; ils ont la gueule si grande qu'ils peuvent en-
gloutir un homme d'un seul coup, quelque grand qu'il
soit ; ils ont aussi de grandes dents bien aiguës qui leur
sont d'un grand usage; et il n'y a ni aucun homme
ni aucun autre animal qui ose s'approcher ni même
regarder ces serpents*. On les prend de cette manière :
ce serpent a coutume de se retirer quelquefois dans à\
des cavernes souterraines ou autres retraites dans les 1
montagnes; il sort pendant la nuit et va parcourir la I
demeure des autres animaux, cherchant à en fair
, 1. Ces serpents, du genre boa, existent réellement, tels que le
crit Marco Polo. Les CMnoia \ea tvomvïvfttvV. wax-tKcou-cAe ou ser
qui baissent la-tête^parce qu'iVa se WewtvfeTvX. ^vmsv ^tv \na.\<^^x^..^^s
gneat jusqu'à quinze tt/v\nglmfeV.t<i*A^^^^«^«^^^'VÎ^^^^^'^^
MARCO POLO 241
Lure, car il ne craint aucune sorte d'animaux; il
inge les grands et les petits, même les lions et
ours. Et quand il est repu, il retourne à sa ca-
verne. Et comme le terrain est fort sablonneux, c'est
une chose admirable de voir la profondeur des ves-
tiges de cet animal : on dirait que c'est un muid de
vin qu'on aurait roulé sur le sable. De sorte que les
chasseurs, pour lui tendre des pièges, dressent des
pieux ferrés par le bout, qu'ils cachent sous le sable,
en sorte que la bête ne saurait les apercevoir ; et ils en
mettent en grand nombre, surtout autour de la retraite
de la bête. Et quand, la nuit, elle vient à sortir, selon
sa coutume, pour chercher à repaître et qu'en mar-
chant elle enfonce sur ce sable mouvant, il arrive
souvent qu'elle donne du ventre dans ces pointes de
fer attachées aux pieux dont nous avons parlé, et
qu'elle se tue de cette manière, ou du moins qu'elle
se blesse mortellement. Et alors les chasseurs, qui
sont cachés, accourent pour achever de tuer la bête,
si elle vit encore, et ils en tirent le fiel, qu'ils vendent
fort cher, car il est fort médicinal. Car quiconque
aurait été mordu d'un chien enragé, s'il en boit la
pesanteur d'un denier, il est d'abord guéri. On mange
la chair de ce serpent, et les hommes en sont fort
friands. 11 y a aussi dans cette province d'excellents
chevaux, que les marchands achètent pour les mener
dans llnde. Les gens du pays ont coutume d'ôter aux
chevaux deux ou trois os de la queue, aQn qu'ils ne
puissent pas, en courant, la remuer çà et là, ce qu'ils
trouvent de mauvaise grâce.
Ils se servent à la guerre de cuirasses et de boucliers
faits de cuir de buffle, de flèches et de lances; et
avant que le Grand Khan eût réduit cette province
sous sa domination, il y avait une détestable coutume,
que quand quelque étranger de bonnes mœurs, prudent
et honnête, venait loger chez eux, ils le tuaient pendant
la nuit, s'imaginant que ses bonnes mœurs, s^v^>^-
àence, son honnêteté, en un motYàraÇi ^^ ç,e\.\ia^^syfc
demeurait dans la. maison; et celle ^e\:V\^\^ ÇkXScX^'^-
242 - .VOYAGES EIS ASIE
rance a fail que plusieurs voyageurs ont été lue
cet endroit; mais le Grand Khan, ayant sotimii
royaume à sa domination, a détruit cette inipiét
cette folie.
XLI
De la province d'Ardadam.
En sortant de la -province de Caraiairi, après avoir
marché pendant cinq jours, nous trouvons la pro-
vince d'Arciadam ou pays des dents .d'or, qui est aussi
sujette du Grand Khan. La capitale s'appelle Unchiam
(Young-tchang) ; les habitants se servent de l'or au
poids dans le commerce, car on ne trouve point d'ar-
gent dans ce pays-là,nen plus que dgins les pays voisins.
Qeux qui en apportent d'ailleurs le troquent contre de
l'or, et gagnent beaucoup; ils boivent une boisson faite'
de riz et de parfums. Les hommes et les femmes
de ce pays-là se couvrent les dents de lames d'or fort
délicates, en sorte qu'on dirait qu'ils ont naturelle-
ment les dents d'or. Les hommes sont exercés à la
guerre, ne s'adonnant qu'à cela ou à la chasse des bêtes .
sauvages et des oiseaux, et les femmes gardent la mai-
son et s'attachent à leur ménage, ayant des esclaves
pour les servir. C'est aussi une coutunie pour ce pays-
là que. lorsqu'une femme .a enfanté elle doit quitter le
lit le plus tôt qu'elle peut pour vaquer au gouvernement
de la maison; et pendant ce temps-là le .mari se met
au lit l'espace de quarante jours, pour avoir soin du
nouveau-né. Car la mère ne fait autre chose à l'enfant
que de lui donner le sein, et les parents ou amis vien-
nent rendre visite au mari, quoiqu'ils ne soient pas
venus voir la femme^ Il n'y a point d'idoles dans cette
'province, sinon que chaque famille adore le premier
de la. race. Ils font leur demeure la plupart dans les
montagnes ou dans des lieux déserts; les étrangers
n'approchent point de leurs montagnes, parce qu'ils
ne sont point accoutumés à l'air qui y règne et qui
fort corrompu. Ihs n'ont point l'usage de l'écrilui
MARCO t>Oi,Ô . , 243
mais ils se servent pour faire leurs obligations d*une
certaine marque dont le débiteur et le créancier gardent
chacun la moitié, qu'ils rejoignent ensemble suivant
certains indices, pour preuve de la vérité de la chose.
Il n*y a poiiit de médecins en cette province, non plus
que dans celles de Caniclu et de Cariam; mais lorsqu'il
y a quelque malade, ils assemblent les magiciens ou
ministres des idoles, et le malade leur expose sa mala-
die. Après cela les magiciens font une danse et son-
nent de certains instruments, et invoquent leurs dieux
en criant à tue-tète, jusqu'à ce qu'enfin un de la troupe
des sauteurs et des joueurs soit inspiré du démon.
La cérémonie finie, ils consultent le malade sur ce
qu'il ressent, et demandent au démon comment cette
maladie est arrivée au patient, et ce qu'il faut faire
pour le guérir; le démon répond par' la bouche du
malade que c'est parce qu'il a fait telle ou telle chose ,
comme par exemple pour avoir offensé tel dieu, que
cette maladie lui est survenue. Alors les .magiciens
prient ce dieu de lui pardonner, promettant au nom
du malade que s'il recouvre la santé il fera un sacri-
fice de son propre sang. Si le démon voit que le malade
soit d'une nature qu'il ne puisse pas guérir, il a cou-
tume de répondre : « Celui-là a si grièvement offensé ce
dieu qu'il ne saurait l'apaiser par aucun sacrifice; »
mais s'il doit en réchapper, ils ordonnent au malade
d'offrir tant de béliers à tètes noires, et telles ou telles
boissons, ou bien qu'il invite des magiciens avec leurs
femmjes pour offriv par leurs mains ces sacrifices , et
qu'alors il sera agréable au dieu. D'abord les parents
et les amis ont soin de faire préparer ce que le démon
a ordonné; lis tuent des béliers et en jettent le sang en
l'air vers le ciel, et ayant fait appeler des mages stvec
leurs femmes, ils allument beaucoup de lumières et
brûlent de l'encens par toute la maison; ils brûlent du
bois -d'alôès et. jjettent le jus des viandes en l'air, de
mênie qu'une boisson faite de parfums. Cela étant
achevé, ils se mettent de nouveau à chanter dans l'as-
semblée en rhonoeur de l'idole galienne (médicale), ce
244 VOYAGES EN AÔIE
que le malade prend pour la cause de sa guérison; m
ils crient si horriblement en chantant qu'on dii
qu'ils vont s'égosiller. Cela étant fait, ils interroge
de nouveau le magicien pour savoir si l'idole est con-
tente; s'il répond que non, ils se disposent à faire ce
qui leur sera ordonné pour l'apaiser; s'il répond que
l'idole est satisfaite, alors les enchanteurs et les magi-
ciens se mettent à table et mangent en grande joie les
viandes qui ont été sacrifiées à l'idole et boivent les
boissons qu'on lui a consacrées. Après que le repas est
fini, chacun s'en retourne chez soi; et quand le malade
a reçu la santé par la grâce du Dieu puissant, ces mi-
sérables aveugles en rendent des actions de grâces au
démon.
XLII
Du grand combat entre les Tartares et le roi
de Mien.
L'an de Notre-Seigneur 1272, il y eut une grande
guerre à cause du royaume de Garaiam, dont nous
avons parlé au chapitre précédent, et du royaume de
Boliam. Car le Grand Khan envoya un des principaux de
sa cour, nommé Nescordim, avec douze mille cavaliers,
pour mettre h couvert la province de Caraiam de toute
insulte. Ce Nescordim était un homme vaillant et pru-
dent, et il javait de bons soldats, bien aguerris. Les,
rois de Mien (la Birmanie actuelle) et de Bangala (Ben-
gale) sur ces nouvelles furent fort épouvantés, croyant
que cette armée venait pour envahir leurs royaumes,
et ramassèrent leurs troupes, qui se montaient tant en
cavalerie qu'en infanterie à environ soixante mille
hommes et deux mille éléphants. Ils campèrent de cette
manière, ayant mis douze ou quinze hommes bien ar-
més dans un certain château, et le roi de Mien s'avança
avec son armée vers la ville de Vocia, où était l'armée
des Tartares, et campa dans les campagnes à l'entour
pendant trois jours, ne se méfiant de rien. Nescordim,
ayant appris qu'il venait une si grande armée con
MARCO POLO ,245
lui, eut grand'peur; mais il dissimula sa crainte, se
reposant sur ce que sa petite armée était composée
de vaillants guerriers. Étant donc sorti courageuse-
ment pour présenter le combat à l'ennemi, il se campa
près d'une grande forêt qui était remplie de très
grands arbres, n'ignorant pas que les éléphants avec
les châteaux qu'ils portent sur leurs dos ne pour-
raient pas venir l'incommoder là. Alors le roi de Mien
apprit que les Tartares paraissaient résolus d'aller
à leur rencontre ; mais les chevaux des Tartares sen-
tant les éléphants qui étaient à l'avant-garde de l'ar-
mée de Nescordim furent si épouvantés, qu'il fut im-
possible par quelque moyen que ce fût de les mener du
côté des éléphants, de sorte que les Tartares furent
obligés de mettre pied à terre, et de les attacher aux
arbres du pays et de venir à pied combattre les élé-
phants. Et parce que les soldats du premier rang de
l'armée de Nescordim avaient tous des machines à
jeter des pierres, et qu'ils étaient bons arbalétriers, ils
firent une si grande décharge de flèches sur l'ennemi,
que les éléphants se sentant blessés, et par la douleur
de leurs blessures, se mirent en fuite et se retirèrent
dans le bois avec beaucoup de vitesse; leurs conduc-
teurs, s'eflbrçant de les faire tourner contre les enne-
mis, ne purent en venir à bout, car ils se dispersè-
rent çà et là. Et, étant entrés dans le bois prochain, ils
rompirent les fortifications du camp et chassèrent les
gens qui le défendaient. Ce que voyant, les Tartares
coururent à leurs chevaux, et étant montés dessus, se
jetèrent sur le camp du roi avec beaucoup de fureur
et d'impétuosité. Le combat fut sanglant, et il tomba
beaucoup de soldats de part et d'autre; le roi de Mien
fut enfin mis en fuite avec les siens , et les Tartares,
les poursuivant, en tuèrent encore beaucoup et obtin-
rent une entière victoire. Les Tartares après cela firent
leurs eflbrts pour prendre les éléphants qui étaient dans
le bois; mais comme ils se mirent à fuir, ils n'en au-
raient pris aucun, si quelques-uns des gens qu'ils avaier*
faits prisonniers dans la bataille ne les avaient aid(
246 VOYAGES EN ASIE
ce qui fit qu'ijs en prirent environ deux cents. C'est de-
puis ce combat que le Grand Khan commença à se ser-
vir des éléphants dans ses armées, ce qu'il n'avait pas
fait jusqu'alore. Le Grand Khan réduisit peu' de temps
après le pays du roi de Mien sous sa domination,
XLIII
D'un certain pays sauvage.
En sortant de la province de Caraiam, on vient à une
descente qui dure près de trois jours, ai oà il n*y a
aucune habitation, quoiqu'il y ait im lieu fort étendu
dans lequel, trois jours de la sen^aîne, les marchands
iieunent uae espèce de foire, de toutes sortes de mar-
chandises. Il en vient beaucoup, qui descendent des
montagnes de ce pays-là, et qui apportent de l'or,
qu'ilB échangent contre de l'argent, donnant une once
d'or pour cinq onces d'argent, ce qili fait que plusieurs
viennent de divers endroits qui apportent de l'argent
pour avoir de l'or. Personne des étrangers ne peut
monter sur ces hautes montagnes qui portent l'or :
car le chemin est si raboteux et si difficile qu'on, se
perdrait plutôt soi-même que d'y trouver aucun habi-
tant. Aprè&cela on vient dans la province dé Mien, qui
est frontière de l'Inde du côté du midi. Cette province
est fort sauvage et remplie de forêts et de bois, et où il y
a un nombre infini d'éléphants et autres bêtes sauva-
ges; mais il n'y a point là d'habitation d'hommes.
XLIV
De la ville de Mien et dû tombeau du roi.
A quinze journées de chemin, on vient à la ville que
l'on appelle Mien (aujourd'hui Taï-Koung), qui est
grande et belle. C'est \aca^\\,îjL\ft àw tci^%>\Yftft de même
nom ; elle est sujette du GraMlL\vaxv\\^^\v^\\.^xv\î^'^'^^
idolâtres et parlent uuelan^we ^a\\:\cviXv^^» >i. ^ ^«^
MARCO PQLO 2n
en cette ville un roi fort riche, lequel, étant près de
mourir, se lit faire un tombeau dont je vais donner
la description. Il fît bâtir une tour de marbre de la
hauteur de dix pas et épaisse à proportion iM. chaque
coin du mausolée étaient des tours rondes par en haut .
et couvertes d'or partout ; sur le sommet de ces tours,
on devait mettre plusieurs petites cloches d*or, qui
devaient sonner par le souffle du vent. On devait cou-
vrir une autre tour ti'àrgent- et mettre sur le somtnet
des clochettes d'argent, qui devaient aussi rendre un
certain son par la seule agitation du vent. II fît bâtir
ce tombeau pour immortaliser son nom et sa mé-
moire dans le monde *. Le Grand Khan, ayant subjugué
la province de Mien, défendit d'endommager ce tom-
beau, qui était.fait à l'honneur de son'nom.: car c'est
une coutume observée parmi les Tartares de ne point
troubler le repos des morts. Il y a dans cette province
beaucoup d'éléphantsj des bœufs sauvages, qui sont
grands et beaux, des cerfs, des .daims et plusieurs
autres bêtes sauvages. .
• *
XLV
De la province de Baïigala.
La province de Bangala (Bengale) est frontière au
midi de celle de l'Inde. Le Grand Khan ne l'avait pas
encore subjuguée lorsque j'étais à sa cour; mais il
avait envoyé une armée pour cela. Le pays a un roi
et un langage particuliers. Tous les habitants sont ido-
lâtres; ils vivent de viande, de riz et de lait; ils ont
de la soie en grande quantité , et on en fait beaucoup
de traÛc. Il y a aussi des épices, du gingembre et du
sucre en abondance, de même que diverses sortes de
parfums, il y a encore de grands boeufs qui égalent
en grosseur les éléphants^ mais non pas en grandeur.
i. Les découvertes faites SLUx temps modernes dsiTi* te%^V\gvû\v^ «:»^-
ffrmeaf le? nssertioDs de l'ancien voyageur, .
248 VOYAGES EN ASIE
Il y a en cette province beaucoup d'esclaves que
Indiens viennent quérir pour les vender en dive
pays.
XLVI
De la province de Gangigu.
Après la susdite province et avançant vers l'orier
on trouve celle de Cangigu *, qui a aussi son roi
une langue particulière. Ses habitants sont idolât
et tributaires du Grand Khan ; leur roi a environ tr
cents femmes. On trouve beaucoup d'or dans cette pi
vince et beaucoup de parfums, mais on ne peut pas les
transporter aisément ; parce que ce pays-là est fort
éloigné de la mer. Il y a aussi beaucoup d'éléphants
et de grandes chasses de toutes sortes de bêtes sauvages.
Les habitants vivent de chair, de lait et de riz, ils n'ont
point de vin ; mais ils font une boisson de riz et d'aro-
mates, qui est fort bonne. Les hommes et les femmes
ont coutume de se peindre avec des couleurs le visage,
le cou, les mains, le ventre et les jambes, représen-
tant des lions, des dragons et des oiseaux, et ils les
gravent si profondément qu'il est très difffîcile de les
effacer; et plus ils ont de ces gravures, plus on les
trouve beaux ou belles.
XLVII
De la province d'Amu.
La province d'Amu ^ est située à l'orient et sujette au
Grand Khan. Les habitants sont idolâtres et ont une
langue particulière. Ils ont beaucoup de troupeaux
1. Après de longues discussions sur la situation de ce royaume de
Cangigu, M. Pauthier croit pouvoir affirmer qu'il correspondait à la
province de Pa-pe-si-fou, ou des huit cents belles femmes, située entre le
Laos et Tempire birman.
2. « C'est, dit M. Pauthier, FAnnam ou Toung-King qui est décrit
sommairement dans ce chapitre, »
MARCO POLO 249
de toutes sortes d'animaux, et ils ont en abondance
tout ce qui est nécessaire à la vie et de très bons che-
vaux, que les négociants mènent dans l'Inde. Ils ont
aussi des chevreaux et des bœufs en quantité, parce
que les pâturages y sont excellents. Les hommes et les
femmes portent à leurs bras des bracelets d'or et d'ar-
gent de grand prix.
XLVIII
De la province de Tholoman.
La province de Tholoman* est éloignée de celle
d'Amu de huit journées du côté de l'orient et sujette
du Grand Khan, ayant un langage particulier et ado-
rant les idoles. Les hommes et les femmes sont fort
bien faits, quoiqu'ils aient le teint brun. La terre est
très fertile ; on y voit plusieurs châteaux et des villes
très fortes. Les hommes sont exercés aux armes et
accoutumés à la guerre. Ils brûlent les corps morts,
et ils enterrent les cendres et les os dans des cavernes
sur les montagnes, pour qu'ils ne soient point foulés
aux pieds des hommes ni des bêtes. Il y a beaucoup
d'or, et ils se servent pour monnaie des coquillages
que l'on trouve dans la mer.
XLIX
De la province de Gingui.
De la province de Tholoman en allant vers l'orient
on rencontre celle de Gingui (Kouei-tcheou), et Ton
marche pendant douze jours le long d'une rivière jus-
qu'à ce que l'on trouve une grande ville nommée Fun-
gul 2. Elle est sujette du Grand Khan, de même que tout
le pays ; les habitants sont adonnés au culte des idoles.
1. Aujourd'hui département de Taï-ping (P.)
S. Aujourd'hui détruite. (F.)
250 VOYAGES EN ASIE
Qa fabrique en cette- provinoe de belles étoffes d'éco
d'arbre, dont on fait des habits d'été. Il- y a des li(
en quantité, eft sorte que personne n'oserait sortir la ^
nutt hors de sa maison, car ils déchirent et dévor
tous' ceux qu'ils rencontrent. Les navires qui mont
et descendent sur la rivière ne sont point attachés au
rivage à cause de ces lions; mais ils se tiennent à
l'ancre au niilieu , autrement les lions viendraient pen-
dant la nuit et entreraient dans les vaisseaux et man-
geraient tout ce qu'ils y trouveraient ayant vie.
Quoique ces lions soient grands et féroces, il y a ce-
pendant dans le pays des chiens si forts et si har
qu'ils ne craignent point de. les attaquer, et il ar
souvent qu'un homme à cheval avec son arc .et d
chiens détruit un de ces lions. Car lorsque les* chi
sentent le lion, ils courent sur hii en aboyant ; surtvuv
lorsqu'ils se voient soutenus du secours de Fhomme, ils
mordent le lion au derrière et à la queue. Et quoir'»''
le lion les menace de ses griffes, se tournant de C
et d'autre pour les attraper et les déchirer, les chii
s'en dbnnent de garde et n'en'sont pas aisément bl
ses. Car pendant qu'il est occupé des chiens, le ca
lier prend son temps pour lui décocher une tlèche ;
pendant le lion s'enfuit' craignant que l'aboi^m
des chiens. ne fasse venir d'autres chiens et d'auti
hommes sur lui. Et lorsqu'il peut trouver un arbre,
-il se met à couvert derrière comme dans un fort, et,
se tournant du côté des chiens, il se défend de toi
.sa force contre eux'. Le. cavalier, s'approchant de 1
tire encore des flèches, jusqu'à ce qu'il soit mort,
lion ne voit pas les coups qui lui sont tirés, jusq
ce qu'enfin il tombé. Le pays abonde en soie, que
marcliands transportent en diverses provinces.
Des villes de Cacausu, ^« CAn^Va^. ^t de Giangli.
Après la province deGVugîûL\cycvV\rauN^^Nxi\^xx^^
MARCO POr^O 251
et châteaux, et après- qu'on a fait quatre journées de
chemin on rencontre la très belle ville de Gacausu (Ho^
Kian-fou), qui est de la province de Gathay, située au
midi et abondante en soie, dont roYi fait de belles
étoffes et des toiles mêlées d'or. A trois journées de
cette ville du côté du midi, on trouve une autre grande
ville nommée Gaa^a (Tchang-lou), qui abonde en sel,*
car le terrain est fort salineux. Voici comment ils tirent
le seL Ils amassent la terre en monceaux, où ils ver-
sent de Teau pour attirer en bas Thumeur salée de la
terre; puis ils tirent cette eau une seconde fois sur
cette élévation de .terre, et la cuisent devant le feu
jusqu'à ce qu'elle soit tout à fait coagulée et réduite
en masse de sel. Cinq journées par delà la ville de Can-
glu on trouve encore une autre ville nommée Ciangli
(Thoi-nan), au travers de laquelle passe une grande
rivière, très commode pour l'abord des vaisseaux char-
gés de marchandises ; il se tient là une foire considé-
rable. ■ - ',
LI ' '
Des villes de Gudinfu et Singuiàiatu.
En avançant plus avant vers le midi on trouve, à six.
journées de là, une grande Ville nommée Gudinfu *, qui
a eu autrefois son roi, avant qu'elle fût réduite sous
la domination du Grand Khan. Elle a quarante autres
villes dans sa dépendance, qui ont toutes de beaux
plantages. En continuant d'aller vers le midi, après
avoir fait trois journées de chemin, on rencontre une
autre ville remarquable nommée Singuimatu*, près de
laquelle coule une grande rivière venant du côté du
midi, que les habitants ont partagée en deux bras, l'un
qui va à l'orient vers Mangi, et l'aulre à l'occident vers
Gathay. Il vient par ces deux ruisseaux un nombre
1. Yen-tcheou, capitale de la province où naquit le phllosoçhe Khoun^-
fou-tae (Confucius). (P.)
2. Tsi'wing-tcheou, chef-lieu d'arrondiaseiaent ap^îvtVetvviavX. ";4.Vi^t^-
rince de Chang-toun.'(P.) •
252 VOYAGES EN ASIE
infini de petits bateaux chargés de marchandises
Singuimalu si vous faites douze journées vers le midi,
vous trouvez continuellement des villages où Ton tient
beaucoup de foires. Les habitants de ces pays-là sont
idolâtres et obéissent au Grand Khan.
LU
Du grand fleuve Garomoran et des villes Conigangoi
et Gaigui.
L
h
P.
pie
cr(
roi
Tir
I
En suivant le premier chemin dont nous avons parlé,
on rencontre un grand fleuve nommé Garomoran*, que
Ton dit prendre sa source dans le royaume du grand
Prètre-Jean. Il est large d'un mille et si profond qu'il
porte les plus grands navires; il est aussi fort poisson-
neux. Non loin de l'embouchure de ce fleuve et à l'en-
droit où il se décharge dans l'Océan, il y a bien quinze
mille navires, formant une flotte, que le Grand Khan
entretient là afin d'être toujours en état de mener une faii
armée dans les îles de la mer qui sont de sa dom'
tion, au cas qu'il en soit besoin. Parmi ces vaissea
y en a de si grands qu'ils peuvent porter quinze cuc-
vaux et autant d'hommes pour les monter, sans comp-
ter les vivres et le fourrage nécessaires pour les uns et
les autres. Il y a outre cela environ vingt matelots dans
chaque navire. Tout près de l'endroit où se tient cette
flotte, il y a deux villes bâties sur le rivage, dont l'une à p;
s'appelle Conigangui et l'autre Gaigui, Après avoir tra- I li
versé ce fleuve, on entre dans la province de Ma
dont nous allons parler.
1. Ou fleuve Noir, à cause de ses eaux troubles. C'est le fleuve J
actuel.
cr
MARCO POLO 283
LUI
De la province de Mangi, et de la piété et de la justice
du roi.
La province de Mangi * a eu un roi nommé Facfur,
jui était riche et puissant, et, excepté le Grand Khan,
l n'y en avait pas de plus grand que lui dans tous ces
>ays-là. Son royaume était bien fortifié, il le croyait
nexpugnable et ne craignait point les irruptions de
les voisins, ce qui fit que ce roi et ses peuples tombèrent
lans la mollesse et dans la nonchalance par trop de
)résomption. Les villes étaient munies de larges fossés
)leins d'eau. Ils manquaient de chevaux, parce qu'ils
Toyaient n'avoir rien à craindre, ce qui faisait que leur
^i vivait dans de continuelles délices. Il entretenait en-
riron mille parasites et il avait une nombreuse garde.
1 exerçait cependant la justice, conservait la paix et
limait la miséricorde; personne n'osait offenser son
prochain ni troubler l'amitié fraternelle, autrement il
iurait été puni. Il régnait dans ce royaume-là une si
»rande concorde, que les artisans laissaient souvent
leurs boutiques ouvertes pendant la nuit sans crainte
des voleurs. Les voyageurs et les étrangers pouvaient
aller le jour et la nuit par tout le royaume sans rien
craindre. Le roi était pieux et bienfaisant envers les
pauvres, et il secourait tous ceux qui étaient dans l'in-
digence. C'est pourquoi il avait soin de faire recueillir
tous les enfants trouvés, qui se montaient quelquefois,
dans une seule année, jusqu'à vingt mille; et il les fai-
sait nourrir à ses dépens. Car en ce pays-là les pauvres
femmes abandonnent communément leurs enfants, afin
que quelqu'un les prenne et les nourrisse. Le roi ce-
pendant donne des enfants trouvés aux riches de son
royaume pour en avoir soin, principalement à ceux qui
i. Sous ce nom se tfoave désignée la Chine méTvàvoTv«\e, <çjft\^^«vvN^
haae sépare du Catbay ou Chine septentrionale»
254 VOYAGES EN ASIE
n'en ont point, et il- leur ordonne d'adopter ceuj
A l'égard de ceux qu'il nourrit à ses dépens, il les :
rie ensemble et leur donne de quoi vivre.
LIV
De quelle manière Baian, général de l'armée du Gr
Kan, réduit la province de Mangi sous la puissa
de son maître, .
L'an de Notre-Seigneur 1268, le grand khan Koubilaï,
convoitant la province de Mangi, s'en rendit le ma
de la façon que nous allons dire : il envoya une gra
armée composée de cavalerie et d'infanterie, doi
donna le commandement à Baian-Cbinsan , ler
nom signifie « lumière à cent yeux » ; celui-ci en ent
dans la province de Mangi commença par assiège
'ville de Conigangui, et la somma de se soumetti
l'obéissance de l'empereur son maître ; mais^ les hi
tan ts ayant refusé de le faire, il se retira sans a
fait aucun dommage, et alla faire la même somma^
à une seconde ville. Celle-ci refusant, comme, l'au
il alla à une troisième et de là à une quatrième i
une cinquième, ayant été refusé partout ; mais et
venu à la sixième ville, il l'assiégea avec beaucoup de
hardiesse et l'emporta. Après quoi iLen fit autant des
autres, en sorte qu'en fort peu de temps il en sou
une douzaine. Car son armée était composée de v;
lanls guerriers. Le Grand Khan lui envoya une ai
armée qui ne cédait en rien à la première, ce
jeta une grande épouvante dans le cœur des habita
de Mangi, et qui leur fit perdre couragfe. Or Baian
marcher son armée vers la capitale nommée Quin
et où le roi de Mangi tenait sa cour. Le roi, vo}
l'audace et le courage des Tartares, fut dans
extrême peur et se retira avec une gj;'ande suite dan
certaines nies inexpugnables, ayant mené avec lui
viron mille navires, el \a\?»sîw\\, vv.\^\^\w^ ^^ ^^mme
jqui' il avait beatucoup de eoTvV\îywç,^A^ ^««v $ifc ^y^^
I
MARCO POLO 255
î de Quinsai. La reine se comporta avec un cou-
u-dessus de -son sejfi 6t n'otrblia rien de tout ce
crut nécessaire pour la défense de la ville ; et
sntendu que le général de l'armée tartare s*ap-
Baian-Ghinsan ou Cent- Yeux, elle en fut fort
6, et son courage commença à se ralentir, sur-
^ant été informée par ses astrologues et les ma-
i que la ville de Quinsai* ne serait jamais prise
ir un homme à cent yeux. Et parce qulil semblait
nature qu'un homme pût avoir cent yeux, et
nom de ce général devait signifier le pronostic,
manda et lui remit volontairement la ville et
aume, ne voulant pas davantage résister, aux
;. Ce que les habitants de la viile et du royaume
appris, ils se soumirent aussitôt au Grand Khan,
é une seule ville, nommée-Sanisu, laquelle ne
e soumise en trois ans. La reine alla se rendre . *
ur du Grand Khan, qui la reçut avec beaucoup
eur. Le roi son mari demeura dans ses îles, où
va le reste de sa vie.
LV
De la, ville de Goiugangui.
•remière ville qui se présente à ceux qui vont
. province de Mangi s'appelle Conigangui. Elle
nde et considéfable par ses richesses; elle est
iir le fleuve de Carômoran ; il y a là'des vais-
3n quantité ; on fait aussi là beaucoup de sel,
3 que quarante villes en reçoivent leur provision,
i le Grand Khan tire un grand profit. T.es habi-
le celte ville et des lieux circonvoisins sont
3S, et brûlent les corps morts.
i
256 VOYAOÉS EN AÔIE
LVI
Des villes de Panchi et de Chain.
Par delà la ville de Conigangui, après une journée !
de chemin et allant vers le septentrion, on trouve la ?r
ville de Panchi (Pao-ying) grande, belle et bien mar-Uc
chande ; elle abonde en soie et en toutes choses néces-
saires à la vie ; la monnaie du Grand Khan a cours dans
cette ville. Le chemin qui mène de Conigangui à Panchi
est pavé de belles pierres, h droite et à gauche*, et il
n'y en a point d'autre pour entrer dans la province
de Mangi. De cette ville de Panchi jusqu'à Chain (Pao-
yeou), il y a une journée de chemin; c'est aussi une
belle ville ; il y a quantité de poisson, de bêtes fauves
et d'oiseaux pour la chasse.
II:
rj
lr>-
r '
LVJI
De la ville de Tingui.
A une journée de là, on vient à la ville de Ti
(Toung-tchéou) , qui, quoiqu'elle ne soit pas
grande, a cependant en abondance toutes les cl
nécessaires à la vie : car il y a ici beaucoup de
seaux, vu qu'elle n'est pas loin de l'Océan. Dans l'inter-
valle de cette ville à la mer il y a plusieurs salines,
auprès desquelles celte ville est bâtie. En sortant de
Tingui, à une journée de chemin, en allant ver" ''
septentrion, on trouve une fort belle ville nom
Zanguy (Yan-tchéou), située dans le plus beau pays (ittll
monde, et qui a vingt-sept autres villes sous sa dé]
dance. Et moi, Marco, j'ai commandé dans celle
pendant trois ans par ordre du Grand Khan.
1. Chaussée qui suit le canal Impérial, (P.)
MARCO POLO 257
LVIII
Gomment la ville de Sianfu fut prise par machines.
A Toccident, il y a un pays nommé Nanghi (Gan ou
Ngan-Khin), qui est riche et agréable, où Ton fait une
grande quantité d'étoffes de soie et or ; il y a aussi du
froment en abondance. La ville principale de ce pays-
là se nomme Sianfu (Siang-yang) ; elle a douze autres
villes qui sont de sa dépendance. Cette ville a été
assiégée pendant trois ans par les Tartares, sans
qu'ils aient pu la prendre, pendant que toute la pro-
vince de Mangi fut subjuguée. Car elle est entourée de
tous côtés de marais, en sorte que l'on n'en saurait
approcher, sinon du côté du septentrion. Car, pendant
que les Tartares l'assiégeaient, les assiégés recevaient
continuellement des vivres et autres rafraîchissements
par mer, ce qui chagrinait beaucoup le Grand Khan.
Ce fut dans ce temps-là que j'allai à la cour dudit
empereur, avec mon père et mon oncle ; et nous lui
donnâmes un conseil, pour prendre, en peu de temps,
cette ville par le moyen de certaines machines dont
l'usage n'était pas connu en ce pays. Ayant approuvé
notre conseil, nous fîmes faire, par des charpentiers
chrétiens, trois machines si grandes qu'elles jetaient
des pierres de trois cents livres pesant. Après en avoir
fait l'épreuve, le roi les fit mettre sur des vaisseaux
et les envoya à son armée ; ils les dressèrent devant
la ville de Sianfu, et commencèrent à les faire jouer
avec tant d'impétuosité contre la ville, que la première
pierre étant tombée sur une maison l'écrasa presque
entièrement. Les Tartares, ayant vu l'effet de ces ma-
chines, en furent fort étonnés; mais ceux de la ville,
voyant le danger où ils se trouvaient, vu qu'ils n'étaient
plus en sûreté dans leurs maisons ni sous leurs mu-
railles, capitulèrent et se rendirent au Grand Khan,
pour éviter une ruine totale *.
/. Ce chapitre a donné lieu h de nombreux C0TOtaeTvla.Vcçi% *, c^t > ^>aJ«^
•a
m VOYAGES EN A8IE
LIX
De la yille de Singui et d'une grande rivière.
On compte quinze milles de la ville de Sianfu à C(
de Singui, qui, quoiqu'elle ne soit pas grande, possi
néanmoins un grand nombre de vaisseaux. Elle
bâtie sur le bord d'une très grande rivière, telle q
n'y en a point de pareille dans le monde, nommé Qui
(le fleuve Kiang); elle est large en quelques endroits
dix milles, en d'autres de huit, et en d'autres de six
sa longueur est de cent journées de chemin. Il
sur ce fleuve quantité de vaisseau?, qui vont et vi
nent en si grande quantité que l'on dirait qu'en t
le monde on n'en pourrait pas trouver un si gn
nombre. Il y a dans cette ville une foire très célèb
où l'on amène des marchandises de toutes sortes d'
droits, par le moyen de cette rivière. Il y a envi
deux cents autres villes sur le bord de cette riviè
car elle arrose seize provinces, et il n'y a pas une de
provinces qui n'ait au moins mille navires. Les p
grands vaisseaux de ces pays-là sont couverts d'un s
pont, et chaque navire n'a qu'un mât pour mel
voile. Ils ne se servent point de cordes (de chanvre
ce n'est pour le mât et les voiles; mais ils font les r
nœuvres et les autres cordes de grands roseaux (ba
bous), dont on tire ordinairement les vaisseaux sur
fleuve. Ils coupent ces roseaux, qui peuvent av
quinze pas de long, et, ramassant les débris de
roseaux, ils les tordent et en font des -cordes t
que les textes de Marco Polo offrent beaucoup de variantes, des hL
riens chinois qui parlent de ce siège semblent dire qu'on y flt usage
Téritables « canons à feu » ; mais ce sont là de simples hypothèses,
question de priorité d'invention de 1% poudre est encore trop mal él
dée pour que l'on puisse rien admettre de certain à ce sujet. S(
les uns, les premiers « corpa exTg\oav^ft n» %feT«À«v»\.*at\^x!kÇi«Aia.ti(çae;
loD d'autres, l'Europe po\WTa\t eu Te^eTvd^j\çx\\\««vk>C\wv.'\ws:Yi>^
MARCO POLO 239
longues dont quelques-unes sont de trois cents pas de
long ; et ces manœuvres sont plus fortes que les cordes
de chanvre mêmes.
LX
De la ville de Gaigui.
La ville de Caigui (Koua-tcheou) est une petite ville
bâtie sur le rivage de la rivière, vers le sud-est, dont nous
avons parlé. Il croît dans son terroir une si grande pro-
vision de blé et de i-iz, qu'on en apporte jusqu'à la cour
du Grand K-han. Car il y a plusieurs lacs que le Grand
Khan a fait réunir, et qui donnent un passage conve-
nable à des bateaux qui vont et qui viennent, quoique
souvent plusieurs vaisseaux y doivent charger et porter
du froment par toute la terre, jusqu'à un autre lac où
il y a d'autres navires pour les décharger et qui vont
plus loin. Il y a, auprès de la ville de Cedgui, une cer-
taine ville bâtie au milieu de la rivière, où l'on voit un
monastère rempli de moines qui servent les idoles; et
c'est le principal monastère de tous ceux qui s'adon-
nent au service des idoles,
LXI
De la ville de Gingianfu.
Cingianfu (Tchin-kiang-fou) est une ville dans la pro-
vince de Mangi, où l'on fait beaucoup d'ouvrages d'or
et de soie. Les chrétiens nestoriens y ont des égliseis,
qu'y a fait bâtir un nommé Masareis, nestorien, qui
commandait en cette ville-là de la part du Grand Khan
vers l'an de Notre-Seigneur 1288,
260 VOYAGES EN ASIE
LXII
De la ville de Gingingui, et du massacre de ses
habitants.
Après être sorti de la ville de Cingianfu, à Ir
journées, on vient à la viUe de Cingingui (Tchai
tchéou), et l'on trouve sur la route beaucoup de vil
et de villages, où il se fait un grand trafic de tou
sortes de marchandises, et où les habitants s'adonn
à toutes sortes d*arls. La ville de Cingingui est grai
et riche, et abondante en tout ce qui est nécessaire '■
vie. Lorsque Baiam, général des Tartares, assiégeai
province de Mangi, il envoya de certains chrétiens i
l'on appelait Alains* contre cette ville, qui l'assié
rent si vivement que les habitants furent obligés de
rendre. Étant entrés dans la ville, ils ne firent ma
personne, parce que tout le monde se soumit de 1
cœur au Grand Khan. Comme ils trouvèrent en cette \
de fort bon vin et en quantité, ils burent si copieusem
qu'ils s'enivrèrent, et, accablés de sommeil, ils ne s
gèrent point à poser des gardes pendant la nuit,
qu'ayant remarqué les habitants, qui les avaient re
d'abord de bonne volonté, ils se jetèrent sur (
pendant qu'ils dormaient et les tuèrent tous sans
excepter un seul. Baiam, ayant appris cette nouve
envoya contre la ville une autre armée, qui, s'em
rant bientôt de ses défenses, mit à mort sans mis
corde tous les habitants, pour venger les victimes.
1. Ces Alains, d'origine scythe, envahirent l'Asie, dans la seconde
tié du iii« siècle, en compagnie des Vandales, des Suèves et des Bur,
des ou Bourguignons. Ils habitaient des contrées du Caucase où ils
aujourd'hui connus sous le nom d'Assetes. Ils furent subjugués en
tie par les lieutenants de Djengis-Khan ; et la population, emmené
Tartarie et en Chine, se retrouve sous le règne de Koubilaï-Khan. j
fils de Djengis. (P.)
:^
MARCO POLO 261
LXIII
De la ville de Singui.
Singui (Sou-lcheou) est une belle et grande ville qui
peut avoir soixante milles de circuit; elle est fort peu-
plée, de même que toute la province de Mangi; mais
les habitants ne sont pas belliqueux; ils sont bons mar-
chands et bons artisans, et il y a beaucoup de méde-
cins et de philosophes. Il y a dans la ville de Singui des
ponts de pierre dont les arches sont si hautes que les
plus grands navires, sans baisser leurs mâts, peuvent
passer dessous. Il croît en cette province de la rhubarbe
et du gingembre en quantité. Cette ville a sous sa dé-
pendance seize autres villes fort marchandes; les habi-
tants sont habillés d'étoffes de soie, car l'on y fait de ces
étoffes en quantité. Le nom de Singui signifie en leur
langue « ville de la Terre », de même qu'ils ont une
autre ville nommée Quinsai, qui veut dire « ville du
Ciel », qui sont deux villes très remarquables dans ces
pays orientaux.
LXIV
De la noble ville de Quinsai.
A cinq journées de la ville de Singui, il y a une autre
ville remarquable nommée Quinsai*, qui veut dire
« ville du Ciel » ; elle est une des plus grandes du monde.
Moi Marco, j'ai été dans cette ville et l'ai examinée dili-
gemment en remarquant les coutumes et les mœurs du
peuple. C'est pourquoi je rapporterai en peu de mots
ce que j'ai vu et remarqué. Cette ville a cent milles
de circuit; elle a douze mille ponts de pierre, dont les
arches sont si hautes que les plus grands vaisseaux
peuvent y passer dessous sans baisser leurs mâts. La ville
/. Ilang-tcheou, ancienne capitale de V empire Aes ^oxwv^^ o^v VvvN.vy'Cv
des principaux centres où se forma la civiUsatiou cYûtvo\se>.
262 . VOYAGES EN ASIE
est bâtie dans un marais à peu près comme Ven
en sorte- que sans le grand nombre de ses ponts il sei
impossible d'aller d'une rue h Tautre. Il y a des ai
sans et des négociants en si grand nombre que c(
paraîtrait incroyable si je le rapportais. Les maîtres
travaillent point, mais ils ont des garçons pour ce
Les habitants de cette ville vivent dans les délices, m
surtout les femmes; ce qui les fait* paraître plus bel
qu'ailleurs. Du côté du midi il y a un grand lac àa
l'intérieur des murailles de la ville, qui a trente mil
de circonférence'*, sur'lequel on voit plusieurs mais(
de gentilshommes, ornées dehors et dedans. Il y a
aussi des temples des idoles. Au milieu du lac il )
deux petites îles, où l'on voit dans chacune un trèsn
gnifique château ou palais, dans lesquels on garde te
les ustensiles nécessaires, à de grands festins; car t(
les citoyens donnent de grands repas et mènent
leurs invités pour les recevoir avec plujs d'honneur. 1
a dans cette ville de Quinsai des maisons très magn
ques; il y à aussi dans chaque rue des tours publiqu
où chacun relire ses effets dans les incendies. Car ce
ville a beaucoup dfr maisons de bois; ce qui f
qu'elle est sujette au feu. Les habitants sont idolâtn
ils mangent la chair de cheval, de chien et d'auti
animaux impurs ;.ils se servent de la monnaie du Gra
Khan. Le Grand Khan y a* mis une forte garnison, pc
la tenir en bride; et, pour empêcher les vols et
homicides, il y-a une patrouille de dix hommes, la ni
sur chaque pont. Il y a dans l'enceinte de cette viwc j
une montagne qui soutient une tour, sur le haut
laquelle il y a des tables* de bois que l'on y cônser,
les gardés qui font sentinelle toutes les nuits, (
qu'ils aperçoivent le feu en quelque endroit de la vil
frappent sur ces tables aviec des maillets de bois, dont j
le bruit se fait entendre par toute la ville et révei"
V * *
f. La. Grande Géograp\iVe c\i\tvo\âft ô^*.<\v3LÇiW V^^W^ xskvvc^ de «
viJle avaient six mille quatre ceula lc>gjvçt, <» ^xs^iio^vàx^xvV a. ^^
vingf-quatre kilomètres.
MAUCO t»OLO '2é3
les habitants et les met en état d'éteindre le feu.
On frappe aussi ces tables lorsqu'il arrive quelque
sédition. Toutes les places de la ville sont pavées de
pierres, ce qui la rend très propre. On y voit aussî
plus de trois mille bains qui servent aux hommes
pour se laver : car cette nation fait consister toute -la
pureté dans celle du corps. Cette ville est éloignée
de rOcéan de vingt-cinq milles à l'orient. Il vient en
cet endroit-là une infinité de vaisseaux de l'Inde et
des* autres pays. La rivière, sur laquelle on amène
toutes sortes de marchandises, vient de Quinsai à ce
port-là. Comme la province de Marigi est fort éten-
due, le Grand Khan l'a partagée en neuf royaumes, à
chacun desquels il a donné un roi. Tous ces rois sont
puissants, mais ils sont sujets du Grand Khan; c'est
• pourquoi ils lui rendent compte tous les ans de leur
administration et lui payent un certain tribut. Un de
ces rois demeure dans la ville de Quinsai et com-
mande à cent quarante villes. Toute la province de
-Mangi contient mille et deux cents villes, dans chacune
desquelles il y a des garnisons mises par le Grand
Khan pour tenir les peuples dans leur devoir. Les sol-
dats ou gardes de ces villes sont comme le ramassis
de plusieurs nations et tirés de Tarmée du Grand Khan.
Il y a dans cette province et principalement dans celle
de Mangi une grande attention pour le mouvement des
asti*es, par le moyen desquels on observe l'horoscope-
des enfants le jour de leur naissance, remarquant
exactement le jour et l'heure que l'enfant vient au
monde et la nature de la planète, qui présidait alors.
Ils se règlent par ces jugements astrologiques d^ns
toutes les actions de la vie, et surtout dans leurs
voyages. C'est aussi une coutume en ce pays-là, quand
quelqu'un meurt, que ses parents se couvrent de gros
sacs et portent le corps mort en chantant ; ils pei»
gnent sur du papier les images de serviteurs, de ser-
"vantes, de chevaux et de monnaie, et brûlent tout ceU.
avec'le cadavre, croyant que le mort *^o\ù\. ^^ \.q.\5\.çi^^ .
réellement en Vautre monde, el qu'VV îxwt^ ^>\\a»^ ^^ \
264 VOYAGES EN ASIE
serviteurs qu'il y en a eu de peints sur ces papiers. Aj.
cela ils font sonner plusieurs instruments de musiq
disant que leurs dieux recevront le mort en l'au
vie avec une pareille cérémonie. Il y a dans la ville ue i
Quinsai un palais fort magnifique où le roi Facfur f
sait autrefois sa résidence; le mur extérieur qui (
fend ce château est de figure carrée et contient (
milles de circonférence, et est large à proportit
Dans l'enceinte du mur il y a de beaux vergers c
donnent d'excellents fruits; il y a aussi plusieurs f(
laines et viviers remplis de poissons. Au milieu esl
palais royal, dont nous avons parlé, qui est très ara
et très beau, ayant vingt cours d'une égale grande
dans chacune desquelles dix mille hommes pourrai
se remuer. Toutes ces cours sont peintes et embeL
royalement. Au reste, on compte dans la ville de Qu
sai six cent mille familles, en comptant pour chac
famille le père, la mère, les enfants, les dôme:
ques, etc. Il n'y a qu'une seule église de chrétiens n
toriens. C'est aussi la coutume dans cette province
dans toute celle de Mangi que chaque chef de fami
écrive son nom sur la porte de sa maison, celui de
femme et de toute sa famille jusqu'au nombre des et
vaux qu'il a; et lorsqu'il meurt quelqu'un de sa famil
ou qu'on change de logis, on efface le nom du me
ou de celui qui a changé de lieu; mais l'on écrit le no
d'un nouveau-né ou d'un enfant adoptif. Par ce moyen
on peut savoir aisément le nombre de tous les hal
lants de la ville. Les hôteliers écrivent de même s
leur porte les noms des voyageurs et des hôtes qui ]
gent chez eux et quel jour et quel mois ils sont arriva
LXV
Des revenus que le Grand Khan tire de la province de
Mangi.
Le Grand Khan exige VowsXes^w-àXifevm^cCiXï^^xs.^^^
ron fait dans la ville de Qmtvsa\ef e).^^^^Q^\.^^^xV^x^^\
MARCO POLO 265
ire des autres choses, et surtout des marchandises,
e si grande somme d'argent qu'elle est incalcu-
ible. Cette province produit une grande quantité de
sucre, et toute espèce d'aromates. Le Grand Khan reçoit
trois et demi par cent mesures d'aromates ; il en fait
de même de tous les biens des marchands. Il tire aussi
un grand revenu du vin fait de riz et d'aromates ; les
artisans, surtout d'une douzaine de conditions, lui ren-
dent un certain profit. Il tire dix pour cent des aunes
de soie, qui, dans la province de Mangi, se font en
quantité. Moi Marco j'ai une fois entendu faire le récit
de tout ce que retire le Grand Khan de la province de
Quinsai chaque année, et qui n'est que la neuvième
partie de la province de Mangi : la somme montait,
excepté le revenu du sel, à quinze millions d'or et six
cent mille livres.
LXVI
De la ville de Tampingui.
En partant de la ville de Quinsai et allant vers le
septentrion, on trouve continuellement de belles plan-
tations et des champs cultivés, jusqu'à ce qu'à une jour-
née de chemin on vient à la très belle et très remar-
quable ville de Tampingui (Ghao-hing-fou, chef-lieu du
Tchékiang). A trois journées de cette ville, allant tou-
)urs vers le septentrion, on trouve des villes et des châ-
*eaux en quantité, et qui sont si près les uns des autres
u'on dirait de loin qu'ils ne sont tous qu'une grande
.-lie. Il y a grande abondance de vivres en ce quartier-
là ; il y croit aussi des roseaux (bambous) de la longueur
de quinze pas et de quatre paumes de circonférence.
Allant plus avant, et à trois journées de là, on ren-
contre une belle et grande ville, au delà de laquelle,
continuant toujours son chemin du côté du septen-
ion, on rencontre beaucoup d'autres \\l\e.% çA. ^^
àteaux, II y a dans ce pays-là beaweo\rç ^^ Xvwv^-»
(jul sont grands et féroces ; mais Von tvN \.town^ ^ovc^X
266 VOYAGES EN ASIE
de moutons, ni dans la province de Mangî; mais il
une grande quantité de bœufs, de chevreaux, de ho\
de porcs. A quatre journées de .chemin, on rencoi
une autre belle ville, nommée Ciangiam (Soui-tcbai
bien, chef-lieu d'un canton du département de Tchc
tcheou), qui est bâtie sur une montagne, laqu(
montagne partage une rivière en deux parties, •
prennent leur cours par des chemins tout oppo
A trois journées plus loin, on trouve la ville de Gw
qui est la dernière de la province.
LXVII
Du royaume de Fngui.
Ayant laissé derrière soi la ville de Cugui, on ei
dans le royaume de Fuguî (Fou-Tcheou) où, après a
marché six jolira, il faut aller par des moirtagnei
des vallées, où l'on trouve beaucoup de villes et
châteaux. Ce pays-là produit en quantité tout ce
est nécessaire à la vie; la chasse y est aussi abonda
tant pour les bêtes sauvages que pour les oiseaux
il y a des lions en quantité. Le gingembre croît là
abondance; il y croît aussi une certaine fleur. ai
semblable au. safran , c'est d'une autre espèce , qi
qu'on s'en serve au môme usage. L'on mange de la cl
humaine en ce. pays -là avec grand plaEisir, pou
que les hommes ne soient pas morts de mala(
Quand ils vont à la guerre, ils se font à chacun
marque au froiit avec un fer chaud ; et il n'y a pa
eux que le général seul qui aille à cheval. Ils se !
vent de lances et de boucliers ; et quand ils ont
quelqu'un de leurs ennemis , ils en boivent le *san
en mangent la -chair : car ce sont des gens très cri
MARCO POLO 267
LXVIII
Des villes de Quelinfu et Unquen.
Après avoir fait les six journées dont nous aVons parlé,
an vient à une ville nonamée Quelinfu , qui est grande
et considérable, bâlie sur le bord d'une rivière qui
passe près des murailles. Il y a sur cette rivière trois
-ponts de pierre ornés de colonnes de marbre très
magnifiques ; ces. ponts ont buit pas de largeur et mille
de long. Cette ville a en abondance de la soie, du gin-
gembre; les hommes et les femmes y sont beaux. On y
trouve des poules qui ont du poil au lieu de plumes,
comme les chats; leur poil est noir, mais elles pon-
dent de fort bons œufs. Et parce que ce pays-là est
rempli de lions, les chemins y sont fort dangereux. A
quinze milles de cette ville, on en trouve une autre,
nommée Unquen; il croît dans son territoire quantité
de sucre ,que l'on transporte à la cour du Grand Khan,
c'est-à-dire àia ville de Cambahi.
LXIX
De la ville de Fugui,
A quinze milles plus loin. on rencontre la ville de
Fugui % qui est la capitale et l'entrée du royaume de
Concha (Fo-Kien), qui est un des neuf royaumes com-
pris dans la province de Mangi. Il y a dans cette ville
une très forte garnison pour défendre la province et
les autres villes et pour réprimer les séditieux qui
voudraient se rebeller contre l'empereur. Il passe à tra-
vers cette ville une grande rivière qui a bien un raille
de largeur (le fleuve Min-rKiang); et parce que cette
ville n'est pas fort éloignée de la mer Océane, il s'y
/. Fou'tcheou, ville /nariéime, dont Tarsenal a clé ÀcVcxïaV^ ewV^'^'^'
parla flotte française, sous les ordres de Vamiral CourVict,
268 VOYAGES EN ASIE
tient une foire considérable où Ton apporte de 1.
un grand nombre de perles et d'autres pierres
cieuses; il y a aussi du sucre en abondance et toi
sortes de vivres.
LXX
Des villes de Zeiton et de Figui.
Après avoir traversé la rivière ci-dessus, et à (
journées de chemin, on va à la ville de Zeiton * ; l'oi
trouve jusque-là ni villes ni châteaux. Ce pays
abondant en tout ce qui est nécessaire à la vie; et
a des montagnes et des forêts ; sur les arbres des fo
on ramasse la poix. La ville de Zeiton est fort grai
elle a un fort bon port, où il vient une grande qu
tité de vaisseaux indiens, chargés de diverses sorteî
marchandises. Il y a un des plus beaux marchés
soient au monde ; car le poivre et tous les aromc
qui vont d'Alexandrie dans tous les pays chréti
sont transportés de cette foire à Alexandrie. Le Gr
Khan tire un fort grand revenu de cette ville, car
chaque vaisseau il a un certain droit qui monte
haut; peu s'en faut qu'il ne tire la moitié de cha
espèce de parfums. Il y a aussi en ce pays-là une ai
ville nommée Figui (Tek-Houa) qui est considéra
surtout par les belles écuelles (porcelaines) que I'j
fait. Cette province a une langue particulière. Ce
nous avons dit jusqu'ici de la province de Mangi sufl
et quoique nous n'ayons fait la description que de d
royaumes des neuf qu'elle comprend, nous avons ,i
à propos de passer les autres sous silence pour pa
de l'Inde 2 , où nous avons demeuré pendant quei
temps et où nous avons vu plusieurs choses admira
et que nous avons, pour ainsi dire, touchées du de
i. Thsiouan-tcheou, dans la. province du Fou-kîen.
2. Comme on le verra, \e \o"^a^e\w çqv£v\iTçtv^ ^«ws, t^ wwvsvVxsn
territoires asiatiques alors c.otvtvws «\xx\ tv^ low\ ^\v% -ç^-v^Cvç. ^ç.\ç>^-
Grand Khan, à coromenceT par Ye^Ja^oxv, ^^v^W^^^^X^v^Tà^^^^v^a^.
LIVRE III
I
Quelles sortes de navires il y a dans l'Inde.
Nous commencerons ce troisième livre, où nous
traiterons de l'Inde, par les vaisseaux (jonques) qui y
sont en usage. Les plus grands navires dont les Indiens
se servent sur mer sont faits ordinairement de bois
de sapin ^ ; ils n'ont qu'un pont, que nos matelots appel-
lent couverture, sur lequel il y a environ quarante
loges pour les marchands. Chaque vaisseau a un gou-
vernail, quatre mâts et autant de voiles; les planches
en sont jointes avec des clous de fer, et les fentes en sont
bien étoupées. Et parce que la poix ou goudron est
rare dans leur pays, ils goudronnent leurs vaisseaux
avec de l'huile d'un certain arbre, mêlée avec de la
chaux 2. Les grands vaisseaux peuvent porter deux cents
hommes, qui les conduisent en mer avec des rames;
chaque navire peut outre cela porter environ six mille
isses. Il y a de petites chaloupes attachées à la queue
vto ces grands vaisseaux, et qui servent à la pèche et à
3r les ancres.
II
De l'île de Zipangu.
L'île de Zipangu 3, qui est située dans la haute mer,
1. Ou de quelque bois analogue par sa légèreté, car le sapin n'est pas
fort répandu dans les régions chaudes de l'Asie.
". Ciment nommé gaUeg&te de Surate, composé de cVv^mxVviç» t^^xvxVr
toussière et d'huile dans laquelle on a fait fondre du )ùTa\ ^e^^- 'v^ •^
3. Le Japon, en chinois Ji-pen-kouet, royaume du SoWvWon^'»!^» V^ -^
270 VOYAGES EN ASIE
est éloignée du rivage de Mangi de quinze cents mt
elle est fort grande ; ses habitants sont blancs et '.
faits ; ils sont idolâtres et ont un roi qui est indéjj
dant de tout autre. Il y a dans cette île de Tor en
grande abondance ; mais le roi ne permet que :
difficilement qu'on en transporte hors de l'île. C
pourquoi aussi il n*y a guère de inarchands qui ail
négocier dans cette île. Le roi a un palais magnifit
dont la couverture est de lames d'or pur, de m<
que chez nous les grandes maisons le sont de pic
ou de cuivre. Les cours et les chambres sont a
couvertes de ce précieux métal. On trouve en ce p
là des perles en abondance, rondes, grosses, e
couleur rouge, qui sont bien plus estimées que
blanches. 11 y a aussi d'autres pierres précieuses,
quelles, jointes à la grande quantité d'or * qu'il y a i
cette île, la rendent très riche.
III
De quelle manière le Grand Khan envoie une ar
pour s'emparer de l'île de Zipangu.
Le grand khan Koubilaï, ayant appris que l'îh
Zipangu était si riche, songea aux moyens de ;
rendre le maître. C'est pourquoi, ayant envoyé d(
chefs, dont l'un s'appelait Abatan et l'autre Non
chum, il leva deux grandes armées pour l'assiéger,
généraux, étant partis des ports de Zeiton et de Quii
avec plusieurs vaisseaux chargés de cavalerie et (
fanterie, mirent à la voile vers l'île de Zipangu ;
ayant mis pied à terre, ils ravagèrent le plat pay
détruisirent tous les châteaux qui se trouvèrent àl
rencontre; mais avant que de subjuguer l'île, il sur
entre eux un fâcheux différend touchant la préé
nence, ni l'im ni l'autre ne voulant céder le comm
dément à son compa^uou, ce (\ui causa un obst
i. te Japon est en effet Vrè* tic^e eu mme* <Sot,
MARCO POLO 271
igereux au succès de leur entreprise. Car ils ne
pent qu'un, seul château, lequel étant pris, ceux qui
lient été chargés de le défendre par le roi de Zipangu
.-/ent condamnés parle général à être passés par le
fil de l'épée. Parmi ces misérables il s'en trouva huit
qui avaient de certaines pierres attachées à leurs bras,
dont l'efficace était telle, sans doute par les enchante-
ments diaboliques, qu'il fut impossible en aucune ma-
ère de les blesser, bien moins de les tuer avec le fer,
Cil sorte que l'on résolut de les assommera coups de
l'^viers^
Les vaisseaux des Tartares se brisent et périssent.
1 arriva un jour que, s'étant levé sur mer une fu-
,use tempête, les vaisseaux des Tartares furent jetés
ries côtes; sur quoi les matelots ayant pris conseil
lignèrent de terre leurs vaisseaux, sur lesquels
lient les deux armées tartares. Mais, la tempête aug-
mtant, plusieurs des navires s'entr'ouvrirent, etbeau-
v,oup de monde fut submergé. Il y en eut parmi ceux-ci
qui se sauvèrent sur des planches et autres débris à une
petite île dont ils n'étaient pas fort éloignés, et qui est
assez près de l'île de Zipangu 2. Ceux qui échappèrent
ec leurs vaisseaux s'en retournèrent chez eux ; on
oumpta jusqu'à trente mille hommes de ceux qui
Uaient sauvés du naufrage dans cette petite île,
rès que leurs vaisseaux furent rompus. Et comme ils
savaient comment faire pour sortir de là, et que
e, qui était inhabitée, ne pouvait leur fournir des
pes, ils n'attendaient plus que la mort.
. Marco Polo parle ici d'après ce qu'il a pu entendre dire par des sol-
;s ayant fait partie de Texpédition. Les Orientaux, comme le remarque
s justement M. Pauthiér, ne sont pas seuls à croire au pouvoir dos
»lettes. « On pourrait citer chez nous, dit-il, des militaires qui ont
être préservés des boulets et dos balles pat ceTVvVna <>Vi\ç\%\iiètÀV^
's portaient sup eux, »
Apparemment VUe de Sado.
272 VOYAGES EN ASIE
De quelle manière les Tartares évitent le danger
de la mort, et s'en retournent à l'île de Zips
La tempête étant apaisée, les habitants de
Zipangu vinrent avec beaucoup de vaisseau:
grand nombre pour attaquer les Tartares qui
sans armes dans cette petite île, où ils ne pc
recevoir du secours de personne. Ayant donc ç
h terre , et laissé leurs vaisseaux près du ri\
allèrent chercher les Tartares; mais ceux-ci, u
prudence, se cachèrent non loin du bord de la
attendant que les arrivants fussent un peu loii
ils sortent de leurs retraites, entrent dans les \i
des Zipanguiens, et se sauvent adroitement (
ger, en laissant leurs ennemis dans l'île. Et a
ce pas à l'Ile de Zipangu avec les pavillons et le
gnes zipanguiens, qu'ils avaient trouvés dans 1
seaux, ils se rendirent dans la principale ville
Les habitants, voyant les enseignes de leur n
croyant que c'étaient leurs gens qui revenaiei
rieux, sortirent au-devant d'eux et les introdi
sans les savoir leurs ennemis, dans leur ville. (
y étant, les chassèrent tous, excepté quelques f
VI
De quelle manière les Tartares sont chassés à le
de la ville qu'ils avaient surprise.
Or le roi de Zipangu, ayant appris tout ce
passait, renvoya d'autres vaisseaux pour déli
gens, qui étaient enfermés, comme nous av<
dans la petite île. Il assiégea la ville que les 1
avaient surprise, et il en fit fermer toutes les ■<
avec tant de dlUgeiiC^ c\\\!*\\ti^ ^Q\i.^^\\. ^^^Ux n
personne. Car i\ iu^eîxvV Vc^^s mç*^^'s.^\^^ ^s^^
MARCO POLO 273
j assiégés ne pussent pas donner avis de ce. qui se
passait au Grand Khan, leur prince; autrement c'eût
été fait de son île. Le siège dura sept mois, au bout
desquels les Tartares, voyant qu'il n'y avait pas d'appa-
rence de secours, rendirent la ville au roi de Zipangu,
et s'en retournèrent sains et saufs chez eux. Cela arriva
Tan de N,otre-Seigneiir *289.
VII
De ridolâtrie et de la cruauté des habitants de l'île
'de Zipangu.
^ Les Zipanguiens adorent plusieurs idoles différentes :
: car les unes ont la tête d'un bœuf, d'autres d'un cochon,
d'autres d'un chien, et enfin d'autres de divers ani-
maux. Ils en ont qui ont quatre faces dans une même
tête, d'autres trois, une à l'ordinaire et les deux autres
à côté, sur chaque épaule. Il y en a enfin qui ont plu-
sieurs mains, les unes quatre, les autres vingt, et
•d'autres jusqu'à cent ; celles qui ont le plus de mains
Sont estimées plus véritables. Et lorsqu'on demande à
Ces gens-là d'où ils tiennent celte tradition, ils répon-
-dent qu'ils imitent en cela leurs pères, et qu'ils ne
doivent point croire autre chose que ce qu'ils ont
i^eçu d'eux *. Les Zipanguiens ont une autre coutume ;
quand ils attrapent quelque étranger, s'il peut se rache-
ïw de leurs mains par argent ils le laissent aller;
Éaais s'il n'a point d'argent, ils le tuent et le font
cuire ; après quoi ils le mangent avec leurs amis et
leurs parents ^,
1. Tout ce qui vient d*ètre dit se rapporte au culte bouddhique, qui de
loDgae datc^s'était répandu dans toute TÂsie orientale et dont chaque
peuple personnifiait à sa façon les mythes symboliques.
2. D*^auciens récits de voyageurs confirment cette assertion. (P.)
V^
274 VOYAGES EN ASIE
VIII
De la mer de Gim.
La mer où sont ces îles (de Zipangu et autres) s'a
pelle la mer de Cim*, ce qui veut dire la mer qui av
sine le Mangi : car dans leur langage les habitants
ces îles appellent le Mangi du nom de Cim. Or, d<
cette mer, selon le témoignage des pêcheurs et mari
il y a sept mille quatre cents îles, qui sont pres<
toutes habitées et qui produisent en grande quani
toutes sortes d'épices et choses précieuses, tantcom
produits des arbres et des plantes que comme métî
et pierreries. A vrai dire, la distance de ces îles
grande, et les marins de la province de Mangi sont
seuls qui s'y rendent. Ils y vont pendant Thiver et
reviennent pendant l'été, parce qu'il n'y a que de
sortes de vents qui y régnent et qui sont directem
opposés : le vent d'hiver, servant pour y aller, et le v
d'été, pour en revenir 2.
IX
De la province de Giamba.
En partant du port de Zeiton et naviguant vers
sud-ouest, on vient à la province de Ciamba^, qui
éloignée de ce port de mille et cinquante milles. E
est fort grande et a des moutons en abondance. ï
habitants sont idolâtres et ont un langage particuli
1. Cim ou Tchin, dont les Occulentaux ont fait le nom do Chine.
nom fut donné par les Japonais au grand empire continental à l'époi
où le famcui Chi-IIoang-Ti, de la dynastie de Tksin (221-208 avant ne
ère), étendit ses conquêtes sur une grande partie de l'Asie. (P.)
2. Ces îles innombrables, dont Marco Polo ne parle d'ailleurs que
ouï-dire, sont évidemment ceWea AotvWe?, %éQçea.\jh.es modernes fornu
le vaste archipel de la Ma\a\s\e.
3. Province de la Cocbmclvme tvcVweW^»
MARCO POLO 275
L'an de rincarnation du fils de Dieu 1268, le Grand
Khan envoya un général nommé Sogatu avec une
puissante armée pour subjuguer celte province; mais
lorsqu'il fut arrivé dans le pays, il reconnut que les
villes y étaient si bien fortifiées et les châteaux si forts
qu'il était comme impossible de les prendre. Il brûla
cependant toutes les maisons de campagne, coupa les
arbres et causa tant de dommage dans cette pro-
vince que le roi se rendit de lui-même tributaire du
Grand Khan, afin qu'il fît retirer ce général hors de
ses terres. Ils firent un accord, à savoir, que le roi de
Ciamba enverrait tous les ans au Grand Khan vingt
éléphants des plus beaux. Et moi, Marco, j'ai été dans
cette province, dont le roi avait alors une si grande
multitude de femmes qu'il avait trois cent vingt-six fils
ou filles, et dont cent cinquante de ses fils étaient déjà
en âge de porter les armes. Il y a beaucoup d'éléphants
en ce pays-là, et du bois d'aloès en abondance ; on y
trouve aussi des forêts d'ébène.
De l'île de Java.
Après avoir laissé la province de Ciamba, on navigue
vers le midi pendant quinze cents milles, jusqu'à la
grande ville nommée Java, qui peut avoir de circuit
trois mille milles. Elle a un roi qui n'est tributaire de
personne. Il y a du poivre en abondance, des noix
muscades et autres aromates. Plusieurs marchands
vont là trafiquer, car ils gagnent beaucoup sur les
marchandises qu'ils en apportent. Les habitants de
l'île sont idolâtres, et le Grand Khan n'a pu jusqu'ici
les réduire sous sa domination.
276 VOYAGES EN AStË
XI
» •
De la province de Soucat,
En naviguant de Tîle de Java, on compte sept c
milles jusqu'aux lies nommés Sondur et Gondur* j
delà lesquelles en avançant entre le midi et l'oiœst,
compte cinquante milles jusqu'à la province de Sou
(Bornéo^ qui est très riche et très étenducr; elle a :
propre roi et un langage particulier. Les habits
sont idolâtres. L'on nourrit en ce pays-là detrès gra
ours apprivoisés. 11 y a aussi beaucoup d'éléphant*
de l'or en quantité. Ils se servent pour monnaie
grains d'or. 11 y a peu d'étrangers qui abordent d
cette province, parce que les gens y sont trop in
mains.
XII
Da rile de Petan.
• En s'éloignant de la province de Soucat, on navi,'
l'espace de cinq cents milles vers le midi jusqu'à '.
de Petan (Bintang dans la presqu'île de Malacca), d
le terroir est la plus grande partie en forêts* et en bc
les arbres y sont odoriférants et rendent un grand p
fit. De là on vient dans le royaume de Maletur (I
lacca), où il y a une grande abondance d'aromal
les habitants y ont une langue particulière.
xm
De l'îljB qui est appelée la petite Java.
Par delà l'ile de Petan en naviguant par le vent
siroch, an trouve- la petite Java (Sumatra), éloigner
i Iles (les I)cux*T?ttrcs cV Ac'Ç.oTvAot.^.'^
:«3
MARCO POLO ^ 271
in de cent milles. On dit qu'elle a de circuit deux
»"i«le milles. Cette île est divisée en huit royaumes, et
habitants ont une langue particulière. Elle produit
divers parfums qui ne sont point connus en notre pays.
Les habitants sont idolâtres.* Cette ile est si avancée
dû côté du midi, que l'étoile tramontane (étoile polaire)
n'y peut plus être vue^. Moi 'Marco j'ai été dans celte
- province, et j'a'i parcouru- six de ses royaumes, à savoir
celui de Ferlech, celui de Basman, celui de Samara,
celui de DragOiam, celui de Lambri et celui de Fan-
sur; je n'ai point été dans les deux autres.
XIV
Du royaume de Ferlech.
Les habitants de ce royaume, qui occupent les mon-
tagnes, ne suivent aucune loi, mais vivent en bêtes,
adorant la première chose qui se rencontre le matin
dans leur chemin. Ils mangent la chair des animaux
purs et impurs, et même celle des hommes. Ils sont
mahométans, ayant appris celte loi des marchands
saracénieAs qui viennent là.
XV
Du royaume de Basman.
Il y a dans ce royaume une langue particulière , et
les habitants vivent en bêtes. Ils reconnaissent le Grand
Khan pour leur seigneur, mais ils ne lui payent aucun
tribut, si -ce n'est qu'ils lui envoient quelquefois des
présents de bêtes sauvages. On trouve là une grande
1 . L'île de Sumatra est en effet placée sur la ligne équatoriale, point
extrême de visibilité de l'étoile polaire, que les anciens marins appe-
laient la tramontane. On sait que Texpression proverbiale jaerrfre la tra-
montane est un souvenir du temps ou, la boussole n'étant pas inventée,
les navigateurs ne pouvaient plus se diriger quand ils cessaient de voi"
l'étoile correspondant au pôle boréal.
278 VOYAGES EN ASIE
quantité d'éléphants et de licornes *, et ces anim
sont un peu plus petits que les éléphants, ayant le \
d'un buffle et le pied comme un éléphant; ils onl
tête faite comme un éléphant, et ils cherchent au
bien que les cochons la boue et Fordure; ils porleni ,
une grosse corne noire au milieu du front; ils ont la I
langue rude et ils en blessent souvent les hommes
les animaux. Ce pays abonde aussi en singes de
verses espèces, de grands et de petits, qui sont t
semblables aux hommes. Les chasseift*s les prenn
et les épilent, excepté à l'endroit de la barbe et de c
taines autres parties du corps; et après les avoir tu
ils les assaisonnent de plusieurs herbes odoriférant
après cela ils les font sécher, et ils les vendent aux i
gociants, qui les portent en divers endroits de la t(
et font accroire que ce sont de petits hommes que 1
trouve dans les îles de la mer.
XVI
Du royaume de Samara.
J'ai été, moi Marco, dans le royaume de Samara a
mes compagnons pendant cinq mois; mais ce ne
pas sans beaucoup d'ennui : car nous attendions
que le temps fût propre à naviguer. Les habitant
vivent comme des bêtes, mangeant la chair huma
d'un grand appétit. C'est pourquoi, méprisant leur co
pagnie, nous nous bâtîmes de pelites baraques
bois tout près de la mer, où nous nous tenions sur
défensive contre les insultes de celte canaille. On
voit dans ce rovaume-là ni la Grande ni la Petite Oi
(constellations polaires boréales), comme les asl
nomes les appellent, tant cette île est éloignée du s
tentrion. Les habitants sont idolâtres ; ils ont là de 1
bons poissons, et en abondance ; mais il n'y croît p(
1. Sous le nom de UcoTtve ov\ uxùcottvc, «viciTv ^ç^ww^ %Çk\vH<îi\\
nimal fabuleux, Marco Po\o àés\^TveêV\0.evcvKv^\vX\ft xXvvç^^ç^^'ç^'î»,
MARCO POLO 279
blé. Ils font du pain de riz. Ils n'ont point de vignes
-n plus, mais ils tirent une boisson de certains arbres
la manière suivante. Il y a en ce pays-là beaucoup
arbres qui n'ont que quatre branches (sorte de pal-
liers), lesquels ils coupent dans une certaine saison
î l'année et dont il sort une liqueur qu'ils ramassent.
Jle coule en si grande abondance que dans un jour et
une nuit ils peuvent remplir du flux d'une seule branche
une cruche; après quoi ils en emplissent une autre,
jusqu'à ce que la branche ne coule plus, et c'est là leur
vendange *. Us ont un moyen de rendre ce flux plus
l)ondant par les arrosements des eaux, qu'ils répan-
3nt sur les racines de l'arbre lorsqu'il pleure trop
ntement ; mais alors cette liqueur n'est pas si agréable
que lorsquelle coule naturellement. Ce pays est aussi
très abondant en noix d'Inde (cocos).
XVH
Du royaume de Dragoiam.
Les hommes de ce royaume sont pour la plupart
très sauvages; ils adorent les idoles et ont un langage
particulier et un roi. Ils ont une coutume parmi eux
qui est que quand quelqu'un est malade, ses amis et
ses parents assemblent les magiciens et les enchanteurs,
pour leur demander si le malade en réchappera; et
ceux-ci répondent ce que les démons leur suggèrent.
S'ils disent qu'il n'en réchappera pas, ils ferment la
bouche du patient pour lui empêcher la respiration; et
ainsi le font mourir, pour qu'il ne meure pas de mala-
die. Puis ils dépècent sa chair, la cuisent et la mangent,
et ce sont les parents et les meilleurs amis qui font
cette horrible action. Ils disent pour leurs raisons que
si sa chair pourrissait, elle serait convertie en vers, et
que ces vers enfin, ne trouvant plus à se repaître sur son
/. Chacun a entendu parler du vin de palimcr, Wvssotv V.v^%^^Vç.^\çv
cf très capiteuse.
280 VOYAGES EN ASIE
cadavre, mourraient à la fin de faim, de quoij'âiii
défunt souffrirait de grandes peines en Tautre mo
Ils enterrent les os dans les cavernes des montag
de peur qu'ils ne soient foulés aux pieds des homi
et des animaux. Et lorsqu'ils prennent un homme c"
pays étranger, s'il ne peut pas racheter sa vie avei
l'argent, ils le tuent et le mangent.
XVIII
Du royaume de Lambrl.
11 y a encore un autre royaume dans la susdite
nommé Lambri, où il croît des arbres de brésil '
grande quantité; lorsqu'ils ont poussé, on les trj
plante et les laisse trois. ans en terre; après quoi on
déracine de nouveau. Moi, Marco, j'fii apporté
graines de ces arbres avec moi en Italie, et je les ai
semer; mais ils n'ont pas poussé, faute de chaleur j
fisahte. Les habitants de ces pays-là sont idolâtres,
trouve quelques hommes qui ont une queue eom
un chien, de la longueur d'une paume; mais ils se r
rent dans les montagnes. Il y a aussi des' licorne
plusieurs autres sortes d'animaux.
XIX
Du royaume de Fansur.
Il croît dans le royaume de Fansur d'excellent ca
phre qui se vend au poids de l'or. Les habitants f
du pain de riz, car ils n'ont point de blé. Ils font i
boisson de la liqueur des arbres, comme, nous av
expliqué ci-dessus. Il y a en ce pays-là de certains arbi
1 . Le bois dit de brésil était dès longtemps connu en Europe, oi
l'apportait comme matière tinctoriale, sans que ceui qui remploya
en connussent la provenatvc© exacle. ^oVo^v* <\\ve^ tcIus tai'd,.le Bi
actuel dut son nom à cela que cexu. c\\s\\e àftCQ>3L\\\tev».H.^\xç>\5LS>sç«Kv\\
bre qui fournit ce précieux \io\a.
MARCO POLO- 281
dits « mori » (sagouou arbi-e à pain), qui ont l'écorcé
une, et sous laquelle on trouve une espèce de farine
excellente, qu'ils apprêtent fort bien. C'est un mets
délicat j et dont j'ai quelquefois mangé avec délectation,
«
XX
. De l'île de Necurtm.
On compte par mer de File de Java cent cinquante
milles jusqu'aux îles Necuram et Anganiam (îles Nico-
bar). Le peuple de l'île de Necuram vit tout à fait bestia-
lement, il n'a point de roi : ils vont tout nus, tant les
hommes que les femmes. Ils ont des parcs remplis
d'arbres, du sandal, des noix d'Inde et des clous de
girofle; ils ont aussi des brésils en abondance et quan-
tité d'aromates.
XXI
De File d'Angania.
L'île d'Angania est grande, les liabitants y vivent en
bêtes, ils sont sauvages et très cruels, ils adorent les
idoles et. vivent de chair, de riz et de lait ; ils mangent
aussi de la chair humaine. Les hommes sont mal bâtis,
car ils ont la tête faite comme celle d'un chien, de
même que les dents et les yeux. Il y a dans cette île
une étrange abondance de toutes sortes de parfums, de
même que des arbres fruitiers de toutes les sortes.
XXII
De la grande île de Seilam.
Depuis la susdite île du côté du siid-ouest, on compte
mille milles jusqu'à L'île de Seilam (Ceylan), qui est es-
iiméepour une des meilleures îles duiïvoivâie,^^^^\>X.^^^^ m
mille et quarante milles de circuit. ¥A\e îx. ^V^ î^wVç^i'^'^và. ^
282 VOYAGES EN ASIE
plus grande. Car l'on dit dans le pays qu'elle avait ai]
fois trois mille et six cents milles de tour; mais le }
du septentrion soufflant avec impétuosité pendant ]
sieurs années, les vagues de la mer ont tellement empi
sur cette île qu'avec le temps elles ont englouti j"*!-
qu*à des montagnes et beaucoup d'autres terres. Ce
île a un roi très riche et qui ne paye tribut à person
les habitants sont idolàti*es et vont presque tout nus
n'ont point d'autre blé que le riz, dont ils vivent et
lait. Ils ont en abondance de la graine de sésame, d
ils font de l'huile. Ils tirent leur boisson des arl
suivant la manière expliquée ci-dessus. Cette île j
duit plusieurs pierres précieuses, entre autres des
bis, des saphirs, des topazes et des améthystes. Le
de cette île a un rubis que l'on croit être le plus b'
qui soit au monde, car il est long d'.une paume et
la grosseur de trois doigts; il brille comme le fei
plus ardent et n'a aucun défaut. Le Grand Khan a vo
donner à ce roi une belle ville pour ce rubis; maii
refusa de le donner, sous prétexte qu'il le tenait
ses prédécesseurs. Les habitants de cette île ne s
point guerriers ; mais lorsqu'ils sont obligés de f
la guerre, ils prennent des étrangers à leur solde, s
tout des mahométans.
xxin
Ou royaume de Maabar, qui est dans la grande Ind
Par delà l'île de Seilam, et à soixante milles, on tro
la province de Maabar*, qui est appelée aussi
grande Inde. C'est une terre ferme et non pas une
Il y a cinq rois dans cette province, qui est très ri(
Dans le premier de ces royaumes , nommé Lar, rè,
Senderba; on y trouve des perles en grande quant
t. Malgré l'analogie de nom, il ne s'agit pas ici du Malabar, mai
Coroniandel, qui est au nord-csl Av\ c,îvv^^^^^^^^^^^^^* <m6 le Mal
est au nord-ouest, sur la. côle o^^o^ii^, e\ \\ *itv «îiqtisc a^wtVî, ^>\%
sous ienom (Je MéUbar, (,l\)
MARCO POLO 283
ire ce continent et une certaine île, il y a un
LS de mer presque à sec et vaseux; en quelques
iroits il n'a pas plus de dix pas de profondeur, en
v^^elques autres il n'en a que trois et même deux : c'est
que Ton ramasse les perles. Plusieurs marchands
nnent là avec beaucoup de vaisseaux grands et
petits, et font descendre des hommes au fond de la
mer, et pèchent des coquilles dont on recueille des
ries. Ces pêcheurs, quand ils ne peuvent plus res-
? sous l'eau, reviennent dessus en nageant; après
cela ils replongent de nouveau, ce qu'ils font plusieurs
jours de suite. Il y a aussi dans ce bras de mer de
grands poissons qui tueraient facilement un homme,
si on ne se servait contre eux de l'arlifice suivant. Les
marchands amènent avec eux de certains magiciens,
que Ton appelle « abrajamin » (brahmanes ou prêtres
de Brahma) : ces magiciens conjurent ces poissons par
leurs enchantements et leur art magique, en sorte
qu'ils ne peuvent plus faire de mal à personne. Or pen-
nt la nuit, qui est le temps où les négociants font
pêche des perles, ces magiciens interrompent l'effet
î leurs conjurations, de crainte que les voleurs,
sentant qu'il n'y aurait pas de danger, ne se jettent
dans la mer et n'enlèvent les coquilles avec les perles
Or il n'y a personne que ces enchanteurs qui sache
les paroles dé cette conjuration. Cette pêche des perles
ne se fait pas pendant toute l'année mais seulement
pendant les mois d'avril et de mai ; mais on pêche
une très grande quantité de perles dans ce peu de
temps. Les marchands donnent au roi le dixième, aux
magiciens le vingtième et récompensent libéralement
les pêcheurs. Au reste, depuis la mi-mai on ne trouve
plus de perles en cet endroit, mais on en trouve dans
un autre, qui est éloigné de trois cents milles de
celui-là ; et on les pêche là pendant les mois de sep-
tembre et d'octobre. Les habitants de cette province
vont tout nus; le roi va nu tout comme les autres,
portant au col un coUier d'or orné ^e ç»^\\v«'5»> ^^
rubis et d'autres pierres précieuses. W 9l aw"î>^\ ^etv^
's?^a
284 VOYAT.ES £N ASIE
— ' — ^%"
• «
au col un cordon de soie . où il y a cent et 41
pierres précieuses, h savoir des perles de moy
grosseur, qui est comme une espèce de chapelet,
lequel if récite pendant la journée autant d'orais
qu'il marmotte à ses dieux. 11 porte aussi h chr
bras et à chaque jambe trois cercles d'or, où il
des pierres ' précieuses enchâssées. Les doigts de
pieds et de ses lïiains sont -aussi oraés de pet
pierres très précieuses, enchâssées aussi dans de
XXIV
Du royaume de Lar et des diverses erreurs de $<
habitants.
Tous les habitants du royaume de Lar sont idolâl
plusieurs adorent .un bœuf comme une divinité,
pourquoi ils n'en tuent aucun; et quand il en m
quelqu'un, ils oignent leurs maisons de sa grais
Il y en a cependant parmi eux qui, quoiqu'ils ne t
point de bœuf, en mangent cependant bien la c
quand ils ont été tués par d'autres. On dit que l'ap
saint Thomas a été mis à mort dans cette provij
et que l'on y a conservé son corps jusqu'à pré
dans une église. 11 y a dans ce pays-lâ beaucoup de
giciens, qui s'adonnent aux augures et aux divûiati*
Il y a aussi beaucoup de monastères où l'on sert
idoles; certains habitants leur consacrent leurs fi
quoiqu'ils les gardent dans leurs maisons , excepté
jours que les prêtres des idoles veulent faire leurs
lennités. Car alors ils font venir ces filles et ils ch
tent avec elles à l'honneur de leurs faux dieux, c
ton aussi déplaisant que forcé. Ces filles portent a
à manger avec elles, et présentent ces mets à l'id
Et pendant qu'ils chantent et trépignent , ils s'imî
nent que leurs dieux mangent de ce qui leur a
1. On sait que le bœuf et la rache sont considérés comaïc anir
sacrés par les Hindous,
MARGO POLO • 285
_ ^ , — _ — , — ,
enté ; et surtout ils répandent en leur présence
i.s des viandes, à quoi ils croient que leurs dieux
ment un singulier plaisir. Ces cérémonies étant
?vées, les . filjes s'en retournent cliez elles. Elles .
inuent de servir ainsi les idoles" jusqu'à ce qu'elles
nt mariées. On observe encore en ce pays-là une
tume, que quand le roi est mort et qu'on le mène
r être- brûlé, plusieurs de ses soldats se jettent
s le feu dans l'espérance que dans l'autre vie ils
seront point séparés de lui; les femmes font la.
ne chose lorsque leurs maris doivent être brûlés,
s l'espérance qu'elles seront leurs épouses en
tre monde. Et ceux qui .n'observent point cela
sont aucunement estimés parmi les gens du pays,
a encore une autre coutume étrange en ce pays-là :
uelqu'un est condamné pour crime, il regarde
ime une faveur de s'égorger lui-même à l'honneur
[uelque dieu. Car si le roi' lui accorde cette grâce-
ilors tous ses parents et ses amis s'assemblent, et
ou douze lui. mettent le couteau sur la gorgé-; ils
îoient sur Une chaise et le mènent par toute la
; en criant : « Cet homme se doit tuej* à l'honneur
.el ou tel dieu. » Après quoi il se perce lui-même,
triant : « Je liie tu-e en l'honneur d'un tel dieu. »
i dit, il écarte sa plaie, et l'achève lui-même avec
autre. fer; et il se fait tant de plaies qu'enfin il en
irt. Les parents brûlent son corps avec beaucoup
oie.
XXV
plusieurs différeutes' coutumes du royaume de Lar.
'est une coutume en ce pays-là que le roi aussi
1 que ses sujets s'assoient à terre ; et lorsqu'on les
rend de cette coutume, ils ont coutume de répon-
: « Nous sommes nés de la terre et nous devons
)urner en terre, c'est pourquoi- nous voulons
orerla terre* » Ils nn .sont point accoutumés à. lei
2S6 VOYAGES EN ASIE
guerre, et quand ils y vont, ils ne se revêtent p
d'habillements propres à se garantir des coups, e
ils portent des boucliers et des lances. Ils ne tu
aucun animal ; mais quand ils veulent manger d(
viande, ils font en sorte que des gens d'une autre
tion tuent les animaux. Tant les hommes que
femmes se lavent le corps deux fois par jour; e
quelqu'un voulait se dispenser de cette règle, il sei
regardé comme un hérétique. Ils punissent rigour
sèment les vols et les homicides. Ils n'ont pas l'us
du vin; et si quelqu'un avait été surpris à en boire
serait regardé comme un infâme et comme incapr
de témoigner en justice. On refuse aussi comme
moins ceux qui ont osé s'exposer aux dangers d<
mer, car on les regarde comme des désespérés.
XXVI
De quelques autres circonstances de ce pays-là.
Il ne vient point de chevaux dans le pays; mal
roi de Lar et. les quatre autres rois dépensent i
grande somme d'argent, tous les ans, pour en ache
Car il n'y a point d'année qu'ils n'en achètent plus
dix mille, que les négociants amènent d'autres pays
dont ils tirentun grand profit. On achèteplusieurs fois
chevaux dans une année, parce que les chevaux ne s
raient vivre longtemps dans ce pays-là, et que ceux
en ont soin ne savent par quel moyen guérir leurs m;
dies; quand quelques cavales mettent bas leurs p
lains, ils ont toujours quelques défauts qui les rend
inutiles, car ils viennent avec les pieds tordus ou q\
ques autres incommodités. Il ne croit aucun blé d
cette province; mais il y a beaucoup de riz, dont il
impossible de nourrir les chevaux, à moins qi
ne leur donne ce riz cuit avec de la viande. Er
pays-là il ne pleut guère que dans les mois de ;
juillet et août : s'il ne pleuvait pas dans ces moi
personne ne pourrait vivre à cause de l'extrême
MARCO POLO m
r. Le pays est fertile en toutes sortes d'oiseaux que
1 ne connaît point en notre pays.
XXVll
le la ville où est enterré le corps de saint Thomas.
■Dans la province de Maabar, qui est la grande Inde,
-^ conserve le corps de saint Thomas apôtre, qui a
souffert le martyre en cette province pour l'amour de
us-Christ. Son corps repose dans une petite ville où
' a beaucoup de chrétiens et de mahométans, qui
rendent l'honneur qui lui est dû. Il vient peu de
rchands en cette ville-là, parce qu'il y a peu de né-
e. Les habitants du pays disent que cet apôtre a été
grand prophète et ils l'appellent Avoryam, qui veut
; « saint homme ». Les chrétiens qui viennent de
i pour honorer son corps emportent avec eux quand
s'en vont de la terre où l'on dit qu'il a été mis à
rt, et en mêlent à la boisson des malades pour leur
'ison, croyant que c'est un remède souverain.
s disent qu'en Tan 1277 il fut fait le miracle sui-
t à son tombeau : Le prince, ayant une grande
isson de riz à faire et n'ayant pas assez de place
ir le serrer, s'empara de l'église et des maisons
dépendaient de cette église dédiée à saint Thomas,
y serra son riz malgré ceux qui gardaient ces
X. Or il arriva quelque temps après que le saint
Lpparut la nuit, tenant une verge de fer à la main,
. lui présentant au gosier le menaçait de le tuer, en
mt : (c Si vous ne.sortez au plus tôt de mes maisons,
vous avez témérairement occupées, vous mourrez
le mort honteuse. » Lorsqu'il s'éveilla, il laissa, sui-
. le commandement de l'apôtre, son église ; de quoi
chrétiens furent fort consolés et remercièrent Dieu
n saint.
288 VOYAGES EN ASIE
XXVIII
De ridolâtrie'des païens de ce royaume-là.
Tous les habitants du royaume de Maabar, tî
hommes que femmes, sont noirs; mais ils emploie
quelque moyen pour cela, s'imaginant que plus on
noir et plus on est beau. Car ils frottent les enfa
trois fois la semaine d'huile de sésame, ce qui les rc
très noirs ; celui qui parmi eux est le plus noit est
plus estimé. Les idolâtres rendent aussi noires les ima
de leurs dieux, disant que les dieux sont noirs et t(
les saints; mais ils peignent le démon blanc, assur
que les démons sont de cette couleur. Et lorsque «
qui adorent le bœuf vont à la guerre, ils portent a
eux du poil d'un bœuf sauva'ge et le Itent au crin
leurs chevaux. Les gens de pied l'attachent à leurs c
veux ou à leurs boucliers, croyant que cela les gan
tira de tout danger; car ils regardent un bœuf sauvî
comme 1res saint.
XXJX
Bu royaume de Mursili, où l'on trouve les diamant
Par delà le royaume de Maabar, à mille milles,
trouve celui de Mursili (Masulipatan), qui ne paye 1
but à personne. Les habitants vivent de chair, de riz
de lait et sont mahométans. On trouve en quelqi
montagnes de ce royaume-là des diamants : car lo
qu'il pleut les hommes vont aux endroits où les ru
seaux coulent des montagnes, et ils trouvent be(
coup de diamants dans le gravier. En été ils mont
aussi sur les 'montagnes, quoique avec beaucoup
peine à cause de l'extrême chaleur qu'il fait, et s'(
posent à un danger èNvd^ivl k ç.^w^^ des^rands serpe
qui sont là en grand TvoT[\\iTç^^^X% Ockfe\0«ùfc\>\. ^^^^î.
valiées'des monlagwea ^V da\x?»\^^ ^x^Nx^'s.Xvev^^ ^^
MARCO POLO 289
X, des diamants, et quelquefois ils en trouvent en
•ndanc.e. Et voici comment : il y a dans ces mon-
nes des aigles blancs, qui mangent les serpents
dont nous avons parlé ; les hommes allant par les
montagnes, et souvent, à cause des chemins difficiles et
des précipices, ne pouvant pas descendre dans les val-
lées, y jettent des morceaux de viande fraîche ; les aigles,
apercevant ces morceaux, viennent pour les prendre, et
de cette manière ils emportent les diamants qui se
sont attachés à la viande. Les hommes, ayant vu où
l'aigle est allé, courent à cet endroit et trouvent les pe-
tites pierres qui sont autour du nid; mais si les aigles
mangent la viande sur-le-champ, les chasseurs pren-
nent garde où il se retire la nuit pour dormir, et ils
t chercher les diamants au milieu et parmi leur
te. Les rois et les gens de qualité achètent les plus
ux diamants, et ils permettent aux marchands d'em-
ter les autres. Cette province abonde en tout ce qui
nécessaire h la vie, et surtout il y a un grand nombre
éliers de très forte taille.
XXX
Du royaume de Laê.
près avoir quitté la province de Mâabar et allant
vers Toccident, on trouve la province de Laë, qui est
habitée par les abrajamins (sectateurs de Brahma),
qui ont en horreur tout mensonge. Ils n'ont chacun
qu'une femme, ils ont en abomination le rapt et le vol,
ils ne se servent pour la vie ni de chair ni de vin et
ne tuent aucun animal. Ils sont idolâtres et s'attachent
aux augures. Quand ils veulent acheter quelque chose,
ils considèrent premièrement leur ombre, et suivant le
jugement qu'ils forment, ils payent la marchandise. Ils
mangent peu et font de grandes abstinences. Ils usent
dans leur boisson d'une certaine herbe qui aide beau-
p à la digestion. Us ne se font jamais sa\^xv^t.>\^ ^
ni eux quelques idolâtres, qui Vivervl Vt^^ ^w^Vfet^-
200 ' VOYAGES EN ASIE
ment à l'honneur de leurs idoles. Us vont tout nu
. disent qu'ils n'ont pas de honte de ce qui est sans pé<
Ils adorent les bœufs et se frottent avec beaucoup
révérence le corps d'une huile qu'ils font de leurs
Ils ne se servent point de couteaux en mangeant; n
ils mettent ieur manger sur des feuilles sèches, qu ««'<
- prennent aux arbres qui portent les pommes dites
Paradis (bananiers) ou de quelques autres arbres. Us
mangent ni fruits ni herbes vertes, Car ils disent
toutes ces- choses, si elles sont vertes, ont vie et â
C'est pourquoi ils ne veulent point les tuer, de peu
faire un grand péché en privant de la vie aucune c
t«re. Ils dorment sur la terre nue et ils brûlent Jesc
morts.
XXXI .
Du royaume de.Goilum.
*En allant du royaume de Maabar à l'autre parti
la côte, on trouve h cinq cents milles le royaume de
lum S où il y a beaucoup de chrétiens, de juifs e
païens. Le roi de ce pays-là ne paye tribut à perso
et les peuples ont un langage particulier. Il y c
beaucoup de poivre, car les forêts et autres lieux
pleins des petits arbres qui le portent. On le reçu
dans les mois de mai, juin et juillet. 11 y a en ce pa^
de si grandes chaleurs qu'il est impossible de vivre,
rivières même y sont si chaudes qu'on peut y cuin
-œuf. On fait beaucoup de sortes d'ouvrages er
pays-là, à cause-du grand gain que les négociants
viennent les acheter y apportent. On trouve auss
beaucoup d'animaux qui ne sont point, dans les au
pays. Car on y trouve des lions gris, des papai
(perroquets) qui ont les pieds blancS et le bec ro
des poules toutes différentes des nôtres. Ils en
que cette diversité vient de la grande chaleur di
mat. Il n'y croît point de froment, mais du ri:
I. Quilou ou Koulem, sur la c^te du Mulabar.
MARCO POLO 29l
t une boisson avec du sucre au lieu de vin: Il y a.
sieurs astrologues et médecins. Ils vont presque
t nus, tant hommes que femmes. Ils deviennent
rs et difformes par la trop grande ardeur du soleil,
is ils croient au contraire en être plus beaux. Ils
jnnent des femmes parmi leurs parents au troisième
jré, et ils épousent aussi leur belle-mère quand le
père est mort, et leur belle-sœur quand le frère est
mort, ce qui se pratique d'ailleurs dans toute l'Inde.
XXXH
De la province de Gomar.
.e pays de Comar* est la partie de l'ïnde où le pôle
tique peut encore être vu, mais on ne peut le voir
)uis Fîle de Java jusqu'à ce pays-là, parce que tous
pays qui sont entre deux sont 'au delà de la ligne
linoxiale. Ce pays est fort sauvage ; il y a beaucoup
nimaux qui sont inconnus dans les autres pays,
surtout des singes, qui ressemblent parfaitement aux
nmes ; il y a aussi des lions et des léopards en
nd nombre.
XXXIII
Du royaume d'Eli.
En sortant de la province de Comar et allant vers
l'occident, on trouve à trois cents milles le royaume
d'Eli, qui a son roi particulier et une langue particu-
lière. Les habitants sont idolâtres. Le roi est très riche
et possède de grands trésors ; mais il n'a pas un grand
iple, quoique le pays soit fortifié par. nature. 11 y
It une grande quantité de poivre, de gingembre et
itres aromates. Si quelque navire chargé est obligé
relâcher dans cette province, par tempête ou par
Apparemment la région que termine le cap Comorln* .
292 VOYAGES EN ASIE
nécessité, les habitants s'emparent de tout ce qu'il
dans le vaisseau et disent aux commandants : « \
aviez résolu d'aller ailleurs avec vos marchandi
mais notre dieu et la fortune vous ont adressés ici : (
pourquoi nous profitons de ce qu'ils nous envoien
XXXIV
Du royaume de Mélibar.
Après le royaume d'Éli on vient au royaume
Mélibar (le Malabar actuel), qui est dans la gra
Inde vers l'occident, qui a son roi particulier, qui
paye tribut à personne et a une langue particuli
Les habitants sont idolâtres. 11 y a en ce royaume be
coup de pirates, qui tous les ans écument la mer a
cent navires et prennent tous les vaisseaux marcha
qu'ils trouvent. Ils mènent avec eux leurs femmei
leurs enfants et passent tout l'été sur mer, ferm
le passage h tous les marchands, en sorte que I
difficilement ils peuvent s'échapper de leurs lacs,
avec vingt navires ils tiennent les passages de cent mil
mettant un de leurs vaisseaux de cinq milles en cinq
milles ; lorsqu'ils aperçoivent un vaisseau chargé de
marchandises, ils donnent un signal avec de la fumée,
pour avertir le plus proche de leurs navires, et ainsi
de l'un à l'autre ils savent dans un moment qu'il "
un navire à prendre, et alors on détache autant
vaisseaux qu'il est nécessaire pour prendre celui <
arrive. Ils ne font point d'autre mal aux hommes de
navire que de les mettre à terre, les priant d'aller cli
cher d'autres marchandises et de revenir par le mô
chemin. Il y a en ce pays-là une grande abondance
poivre, de gingembre et de noix d'Inde (cocos).
MARCO POLO 293
XXXV
Du royaume de Gozurath.
y a auprès du royaume de Mélibar un autre royaume
mé Gozuralh, qui a un roi particulier et une langue
îculière. Ce royaume est dans la petite Inde, vers
ident ; on y voit le pôle arctique sur l'horizon à
)rasses de hauteur, ce qui fait sept ou huit degrés
tes. 11 y a aussi en ce royaume des pirates, qui,
id ils ont pris quelques marchands, les obHgent de
i du tamarin avec de l'eau de la mer, qui leur
le d'abord le flux de ventre. Us font ainsi parce que
id les marchands aperçoivent de loin les pirates,
nt coutume d'avaler les perles et les pierres pré-
les qu'ils portent, de peur qu'ils ne les prennent;
; ceux-ci, qui n'ignorent pas leur finesse, les obli-
de rendre les pierres qu'ils ont avalées. U y a
3 pays-là grande abondance de poivre sauvage et
ingembre. 11 y a aussi certains arbres dont on
îille une grande quantité de soie. Cet arbre croît
i hauteur de six pas, et rapporte du fruit pen-
vingt années ; après quoi il ne vaut plus rien. On
are aussi en ce royaume du cuir très beau et aussi
qu'on en puisse trouver ailleurs*.
XXXVI
; royaumes de Tana, de Gambaeth, et de quelques
autres.
i royaume dont nous avons parlé ci-dessus on va par
aux royaumes de Tana, de Cambaeth (Cambay),
emenath , qui sont situés à l'occident, où l'on
plusieurs sortes d'ouvrages. Chacun de ces ro^^au-
a son roi et sa langue particulière. Je ne peux
en dire beaucoup de choses, ^TVTce ^vs^'Css» 's^^xvV
la Grande Inde, dont je n'a\ pas Ôl^'^s^vcl ^^\^v
294 VOYAGES EN ASIE-
1er, si ce n'est de quelques endroits situés sur le
de la mer..
XXXVII
Des deux îles où les hommes et ïbë femmes vive
fépacément.
#■
A cinq cents milles par delà du royaume de S<
nalh, dil côté du midi, il y a. deux îles éloignées
de Taiître de trente milles : dans l'une les hommes
meurent,- elle est pour cela appelée île Mâle; U
que Taulre où habitent les femmes est appelée îl(
melle*. Ils sont chrétiens, tant les hommes qu(
femmes, et se marient ensemble. Les femmes ne
nent jamais à l'île des hommes , mais les hou
viennent à celle des femmes, et ils demeurent
dant trois mcfis de suite avec elles, à savoir ch
avec sa femme et dans sa maison. Après quo
s'en i;etournent dai>s leur île, où ils demeurent le
-reste de Tannée. Les femmes gardent les fils qu
ont de leurs maris jusqu'à Tâge de quatorze ans ;
quoi, elles les renvoient à leurs pèresi. Ces femmi
font pas autre chose que d'avoir soin de leurs fils
recueillir les , fruits de la terre ; mais les hommes
vaillent pour nourrir leurs femmes et leurs enfanf
sont adonnés à la pêche et prennent des poissoi
quantité, qu'ils vendent, étant desséchés, aux
chands et dont ils tirent un grand profit. Ils vivei
chair, de poisson, de riz et de lait. Cette mer ab
en baleines et en grands poissons. Les hommes
point de roi; mais ils ont un évêque qu'ils rega
comme leur seigneur, et qui est suffragant de l'a
vêque de Scoira, dont nous allons parler. - -
1. Les commentateurs ne se sont pas encore accordés sur la s*
et ridentité de ces îles.
MARCO POLO 295
XXXVIII
De rîle de Scoira.
En avançant vers le midi, à la distance de cinq cents
milles, on trouve une autre île nommée Scoira *, dont
les habitants sont chrétiens et ont un archevêque. On
fait en cette île beaucoup de sortes d'ouvrages, car
elle abonde en soie et en poissons. Ils n'ont point
d'autres graines que le riz. Ils vont tout nus et vivent
de chair, de lait et de poissons. Les pirates apportent
dans cette île beaucoup de biens qu'ils volent el qu'ils
y viennent vendre. Car les habitants, sachant qiie toutes
ces choses ont été enlevées aux Turcs et aux idolâtres,
les achètent volontiers. Il y. a dans cette île^ parmi
les chrétiens,' beaucoup d'enchanteurs, qui peuvent par
leur art conduire les vaisseaux en mer comme ils veu-
lent, quand même ils auraient un vent favorable ; car
alors^ils peuvent leur donner un vent contraire et ame-
ner les vaisseaux dans l'île malgré eux 2.
XXXIX
De la grande île de Madaigascar.
Après avoir quitté l'île de Scoira et naviguant du côté
du midi pendant mille milles, on vient à Madaigascar
(Madagascar), qui est mise au nombre des plus riches
lies du monde. On dit qu'elle contient quatre mille
milles de tour; les habitants sont-mahométans. Ils n'ont
point de roi, mais ils sont gouvernés par quatre des plus
anciens. Cette île produit beaucoup plus d'éléphants
qu'aucun pays du monde. Il y a une île nommée Zan-
zibar qui fait un grand trafic d'ivoire, car en tout le
monde je ne pense pas qu'il y ait une si grande quantité
/. Socotra, à l'entrée du golfe d'Ormuz,
2. Toujours les choses que Marco Polo a cTilenàM ^Q,
i
296 VOYAGES EN ASIE
d'éléphants que dans ces deux îles. On ne m
point dans cette île d'autre viande que celle de charae
laquelle chair est fort saine aux habitants; il y a
multitude presque infinie de ces animaux dans cette
11 y a outre cela dans cette île des forêts de sanda
de bon rouge, dont on fait plusieurs ouvrages. On pi
aussi dans la mer de grandes baleines, d'où l'on tin
l'ambre. 11 y a des lions, des léopards, des cerfs,
daims, des chevreuils et plusieurs autres sortes d'r
maux et d'oiseaux propres à la chasse. Enfin on y trc
diverses espèces d'oiseaux dont on n'a jamais ente
parler chez nous. Plusieurs marchands viennent en c
île à la faveur du tlux de la mer. Car on peut venir
vingt jours de la province de Maabar à cette île de 5
daigascar avec le tlux de la mer; mais on a de la pe
à en sortir ; et il faut quelquefois trois mois pour s
monter les difîcultés de ce flux , parce que* la mer po
toujours vers le midi avec beaucoup d'impétuosité*
XL
D'un très grand oiseau nommé rue.
11 y a encore d'autres îles par delà Madaigasc*
mais l'accès en est très difficile à cause de l'impét
site de la mer. Il paraît dans ces îles, en un certj
temps de l'année, une espèce d'oiseau fort surprena
nommé rue 2, ayant la figure d'un aigle, mais d'i
grandeur extraordinaire. Ceux qui ont vu de ces oiseaux
disent que la plupart de leurs plumes sont de dix pas
de long, qu'elles sont grosses à proportion et que tout
1. Ces remarques sur les courants de la mer africaine sont absolum
confirmées par les observations scientifiques modernes. (P.)
2. C'est l'oiseau fabuleux rue, rouk ou roc, dont il est souvent ..
mention dans les légendes indiennes et dans lequel les naturalistes r
dernes pensent reconnaître VEpijornis ou quelque autre représent
des espèces d'oiseaux gigantesques dont la race est aujourd'hui éteir
mais dont l'existence est attestée par des restes d'ossements, et nota
ynent par les œufs énormes qu'oiv retrouve parfaitement conservés.
»:?r-*^:r-.-- ^
MARCO POLO 297
leur corps répond à cela. Cet oiseau est si fort qu'il
prend sans aucun secours que de ses propres forces
lin gros éléphant et l'élève en haut, puis le laisse tom-
ber pour en faire sa pâture. Moi, Marco, ayant entendu
parler de cet oiseau, je pensais que c'était un griffon,
qiû est un animal à quatre pieds, quoiqu'il ait des
plumes. Il est en tout semblable au lion, si ce n'est
qu'il a la mine d'un aigle ; mais ceux qui avaient vu
de ces rues assuraient constamment qu'ils n'avaient rien
ie commun avec tous les autres animaux , et qu'il
n'avaient que deux pieds comme les autres oiseaux. De
non temps, l'empereur Koubilaï avait un certain cour-
ier qui avait été détenu prisonnier dans ces îles, et
[ui, ayant été relâché, raconta à son retour des choses
urprenantes de ces pays-là et des diverses sortes d'ani-
naux que l'on y trouve.
<
XLI
De l'île de Zanzibar.
On trouve là aussi une autre île qui contient deux
lilles de circuit, ayant un roi particulier et un langage
istingué. Les habitants sont idolâtres, les hommes
3nt gros et courts; et s'ils étaient grands à proportion,
5 pourraient passer pour des géants. Ils sont si forts
u'un de ces gens-là portera la charge de quatre ou
inq autres. Us sont grands mangeurs, et un repas
'un de ces hommes-là pourrait suffire à cinq de notre
ays. Ils sont noirs et vont nus. Ils ont beaucoup de
heveux et si crépus qu'il faut les mouiller pour
pouvoir les étendre. Ils ont la bouche grande, les na-
ines larges et retroussées, les oreilles grandes et le
égard aflreux. Les femmes sont aussi laides, ayant les
^ux affreux, la bouche grande et le nez gros. Us vivent
^e chair, de riz, de lait et de dattes. Us n'ont point de
tn; mais ils font une certaine boisson avec du riz, du
^cre et autres épices. Plusieurs marchaivàs ÔLfe\i^\a^^\v\.
cette lie parce qu'il y a beaucoui^ à^ ^ù^ràife's. ^\*
298 VOYAGES EN ASIE
d'éléphants. Ces insulaires sont forts et harcLo
comme ils n'ont point de chevaux, ils se servent
guerre de chameaux, et d'éléphanis , bâtissant su
derniers des châteaux de bois, qui peuvent con
jusqu'à quinze et vingt hommes tout armés. 1
armes consistent en des lances, des poignards et
pierres. Ces sortes de châteaux portatifs sont cou
de cuir. Quand ils vont à la guerre, ils donnent au)
phants un breuvage qui les rend plus hardis.' Cet
abonde en lions, léopards et autres bêles sauvages
l'on ne voit point dans les autres pays. Ils ont ei
une espèce d'animal qu'ils appellent « gaffa » (gii
qui a le col long de trois pas; il a les jambes de de
bien plus longues que celles de derrière ; il a 1?
petite, et il est de plusieurs couleurs et marquât
le corps; cet animal est doux et ne fait de r
personne.
XLII
De la multitude des îles qui sont dans rind<
Outre les îles ci-dessus mentionnées, il y en v.
sieurs autres dans l'Inde, qui sont sujettes et dt
danles des premières et des principales. Le nomb
ces îles est si grand que l'on ne saurait le dire au j
Si nous t;royoi>s les pilotes et ceux qui ont na'
longtemps dans ces mers-là, ces îles -sont au no
de douze mille et sept cents.
XLllI
De la province d'Abasia.
Nous avons -fait jusqu'à présent la descriptio.
pays difïérents de l'Inde Majeure et Mineure
Grande Inde commence depuis la province de Mf
et finit au royaume de Rescomaran; l'Inde Mî
commence depuis le royaume do Ciaraba et f -
MARCO POLO E99
_ ^ «ume de Mjirfîli. Maintenant nous parlerons . de
llnde Moyenne, qui est proprement nommée Abasia*.
-~C*est un pays très grand et divisé en sept royaumes qui
' ont chacun leur roi, dont il y en a quatre chrétiens et
trois màhométans. Les chrétiens portent une croix d'or
"«ur le front, qui leur est appliquée au baptême; les ma-
hométan^ de leur côté, ont une marque qui leur tient
depuis le front jusqu'au milieu du nez. Il y a aussi
beaucoup de juifs, qui sont marqués avec Un fer chaud
_ sur les deux mâchoires. 11 y a tout près de ce pays-là
5 autre province nommée Aden, où l'on dit que saint
jmas, apôtre de Notre-Seigneur Jésus-Christ, a prê-
^^^ la foi et qu'il en a converti plusieurs ; après quoi
illa trouver le roi de Maabar, où il mourut pour la
ifession du nom de Jésus-Christ,
XLIV
un certain homme ^ui fut maltraité par ordre du
sultan.
'an^de Notre-Seigneur Jésus-Christ 1258, le premier
rois d'Abasia voulut, pour un motif de dévotion,
r visiter les Lieux* Saints à Jérusalem , de sorte
lyant fait part de son dessein à ses conseillers, ils
#
L'Abyssinie, ancienne Ethiopie. — On pourra trouver singulier que
yageur donne le nom d'Inde Moyenne à une contrée africaine fort
ttte d'ailleurs des'deux autres Indes; mais peut-être ne faut-il pas
idre la désignation Moyenne comme s'appliquant à un territoire in-
îdiaire. II semble que Marco Polo ait voulu établir l'ordre par
idue des pays dont il parle, et la région abyssinienne viendrait, selon
11 deuxième rang. A cette époque, d'ailleurs, la conOguration des
jes partiesdu monde connu n'était pas encore bien nettement indi-
par les travaux des géographes, et nous avons vu dans le récit de
iiquis (chap. xv) qu'il éjait alors admis que « le cours du Tanaïs ou
servait de limite entre l'Europe et l'Asie, comme celui du Nil sépa-
'Aàe de l'Afrique ». Quoi qu'il en soit, selon Marco Polo, l'Inde Ma-
I se compose de la région comprise entre les bouches du Gange et
I de r Indus (Hindouslan^ actuel), et Vlnde Wmewe, àft% -ç^^ç.^^çft^
les bQucbes du Gange et les frontières mêTV9i\otv^ft^ '^a ^^ ^^^^^
emeat dite (lado-Chine d'aujourd'hui).
300 VOYAGES EN ASIE
le dissuadèrent d'entreprendre ce voyage, lui repré
tant les dangers des chemins, particulièrement {
qu'il fallait passer en plusieurs endroits sur la 1
des mahométans ; mais ils lui conseillèrent d'y envi
plutôt quelque évoque en sa place et de le charger
quelque présent pour Jérusalem. Le roi agréa ce (
seil et envoya un évoque venant dans le pays d'A
(encore ainsi nommé), qui est habité par les mabo
tans, qui haïssaient Jésus-Christ d'une haine im
cable ; il fut pris par ces infidèles et mené au roi d'Ai
Le roi ayant appris de lui qu'il était envoyé de la
du roi d'Abasia à la Terre Sainte, il le chargea
menaces pour lui faire renoncer le nom de Jésus-Cl
et embrasser l'Alcoran. L'évêque, persévérant dan
foi, répondit qu'il aimait mieux mourir que d'al
rer Jésus-Christ pour suivre Mahomet. Alors le sul
rempli de rage en mépris de Jésus-Chrit et du
d'Abasia, lui fit infliger les plus cruels outrages; a
quoi il le renvoya au roi d'Abasia. Ce roi, voulant
ger l'injure faite à Jésus-Christ, leva une grande ar
d'infanterie, de cavalerie et d'éléphants portant des
teaux sur leur dos, et déclara la guerre au roi d'A
Mais le sultan, ayant fait alliance avec deux autres
s'en alla à la rencontre du roi d'Abasia. Le con
s'étant donné, beaucoup des gens du roi d'Ade
furent tués, et le roi d'Abasia demeura jvictori»
C'est pourquoi il entra dans le pays d'Aden avec
armée et commença à le ravager d'une étrange '
nière, tuant tous les mahométans qui voulaient f
résistance. 11 resta dans ce royaume un mois ent
et, après avoir causé beaucoup de dommage h son
nemi, il retourna dans son pays chargé de gloin
d'honneur, se réjouissant d'avoir châtié la perfidie
sultan.
MARCO POLO 301
XLV
les sortes de différentes bêtes on trouve dans la
province d'Abasia.
habitants d'Abasia vivent de chair, de lait et de
e pays a plusieurs villes et villages où l'on fait
lurs ouvrages ; on y trouve de très bon bouracan
; étoffes de soie en abondance. Les Abasiniens ont
beaucoup d'éléphants ; ils ne naissent point dans
^s, mais on les tire des îles. Les girafes, les lions,
opards, les chevreaux et diverses autres espèces
aux, que Ton ne trouve point ailleurs, y naissent
lantité. Outre cela il y a en ce pays-là de très
poules et de grands slrutchions (autruches),
ue aussi gros que des ânes, et plusieurs autres
et oiseaux propres à la chasse. Enfin Tony trouve
lats de plusieurs espèces, dont quelques-uns ont
e presque semblable à celle de l'homme.
XLVI
De la province d'Aden.
province d'Aden a un roi particulier qu'ils appel-
iltan, ayant sous sa domination des mahométans,
it les chrétiens en abomination. Ce pays est orné
lucoup de villes et de châteaux et a un très bon
où viennent plusieurs navires qui y apportent
es sortes d'épiceries. Les marchands d'Alexandrie
ïnt acheter ces aromates, et les chargent dans de
bateaux qu'ils conduisent par une certaine rivière
nt sept journées de chemin*; après quoi ils en
Bnt des chameaux, qui les portent à trente jour-
le là, jusqu'à un autre fleuve appelé d'Egypte (le
semble ici que la mer Rouse sovl couavviêt^ft çQvcvvcvt ww^
P.)
302 VOYAGES EN ÀSfë
Nil), où étant arrivés, il les chargent de nowea,
des vaisseaux qui les mènent à Alexandrie ; et il
point de plus court chemin qae celui-là pour aller de
ces pays orientaux à Alexandrie*. Ces négociants
amènent outre cela beaucoup de chevaux quand ils
vont dans l'Inde pour trafiquer. Le roi d Aden exige de
ces marchands qui passent par son pays et empor-
tent des parfums et autres marchandises, un très fort
droit, ce qui lui rapporte un grand profil. Lorsque le ;
sultan d'Egypte, eh l'an 1200, assiégeait Acre pour
la reprendre aux chrétiens, le sultan d'Aden lui en- ;
voya trente mille cavaliers et quarante chameaux. Ce
n'est pas qu'il fût aise qu'il réussît dans son e
prise, mais parce qu'il sauhaitait la destructioi
chrétiens. A quarante milles du port d'Aden, en allant
vers le septentrion, on trouve la ville d'Escier 2, quia.;
^ous sa dépendance plusieurs autres villes et château?;
et qui appartiennent tous au roi d'Aden. Il y a aussi
près de cette ville un très bon port, d'où l'on transporte ^
un nombre infini de chevaux dans l'Inde. Ce pays^^
abonde en encens blanc qui est très bon, qui découle^
de certains petits arbres peu différents des sapius. Les
habitants font des ouvertures dans Técorce de ces ar-
bres pour en tirer l'encens, et , malgré la chaleur qui ]
est fort grande, il en coule beaucoup de liqueur. Il y a 1
aussi en ce pays-là des dattiers et des palmiers;. mais |
il n'y a point de grains, si ce n'est un peu de riz ; i' '" '
en récompense, de très bons poissons, surtout des 1
qui passent pour excellents. Ils ii'ont point de vin,
ils font une bonne boisson avec du riz, des dattes .
sucre. Les moutons que l'on trouve en ce pays-là "*
petits et, n'ayant point.du tout d'oreilles, ils ont s
ment à la place deux petites cornes. Les chevau^,*w-|
bœufs, les chameaux etl'es moutons vivent dépoissonsîj
c'est leur manger ordinaire, vu qu'à cause de l'ext-**""
1. Ce passage indique bien que Marco Polo, par une erreur j
phique très concevable, couaidète (e territoire abyssinien comme
tachant au conlment BtS\aVv(\VLÇi,fe\. ^^x ç.c»xi'abc^ç'\v\,%>3x\\svxv'*»i«'*«
2. Entre Aden et Oman. ^V.'i
MARCO >0L0 -3Ô3
jF il est impossible de trouver de l'herbe sur terre,
fait trois mois de l'année une pêche, où il Se prend
ii grande quantité de poisson qu'il est impossible
exprimer : ces mois sont mars, avril et mai. Ils
ent ces poissons et les gardent; et ils en donnent
; l^année à leurs bêtes au lieu de pâturage. Ces ani-
X mangent plus volontiers de ces poissons secs que
poissons frais. Les habitants font aussi du biscui.t
oisson sec, et voici comment : ils coupent le poisson
menu et le réduisent ea poudre, après quoi ils en
une pâte et la laissent sécher au soleil ; et ils man-
, eux et leurs bêtes, de ce pain-là toute l'année.
i prend fin en réalité la relation régulière de Marco
; mais les divers manuscrits qui nous Vont conservée,
% jusque-là s'accordent comme disposition. générale des
lères, offrent "une partie supplémentaire plus ou moins
due, où sont rangés, sans qu'un même ordre y soit
rvé, des notes détachées, des récits épisodiques. Sans
m doute, ces fragments émanent de la même main que
^rps du livre. Son récit principal achevé, l'auteur a
u y joindre maints souvenirs qui n avaient pu y trou-
}lace; mais les copistes sont venus, qui ont fait, chacun
ur manière, un choix dans cet ensemble accessoire. Le
e que nous avons suivi a gardé quatre chapitres con-
'es aux pays qui s'étendent entre les frontières sep-
vionales de la Chine et tes régions polaires. Ces
], qui forment ce qu'on appelle aujourd'hui la Rus-
VAsie et qui restèrent absolument inconnus des Occi-
aux jusqu'au siècle dernier, durent forcément de très
lie date être, comme aujourd'hui, en relations fré-
lies et suivies avec le grand empire qui les avôisine,
iant son séjour au Cathay, Marco Polo fut donc à
le de se renseigner très exactement sur ces contrées
•r leurs habitants i Nous en trouvons-la preuve daris
301 VOYAGES EN ASIE ;
ces chapitres, que nous avons d'autant mieux cru àv^u»
conserver que, contrôlés par les récits modernes, 4ls dé-
montrent une fois de plus jusqu'à quel point sont dignes
de crédit les assertions du célèbre Vénitien,
XLVII
D'un certain pays habité par les Tartares.
Jusqu'à présent j'ai parlé des pays orientaux qui
sont du côté du midi; je toucherai à présent en peu de
mots quelques contrées situées au septentrion, ayant
oublié d'en parler dans les autres livres. Dans les pays
septentrionaux il y a beaucoup de Tartares qui ont un
roi de la race des empereurs de cette nation; ils gar-
dent les mômes coutumes et les mêmes manières de
vivre que les anciens Tartares. Ils sont tous idolâtres,
et ils adorent un certain dieu qu'ils appellent Natigai,
et qu'ils croient maître souverain de la terre et de tout
ce qu'elle produit. Ils font beaucoup d'images et de
simulacres de ce dieu. Ils ne demeurent point dans les
villes ni dans les villages, mais sur les montagnes et .
dans les campagnes de ce pays-là. Ils sont en grand ^
nombre, ils n'ont point de blé, mais ils vivent de chair
et de lait. Ils vivent ensemble en bonne intelligence et
obéissent de bon gré à leur roi. Ils ont un nombre j
presque infini de chevaux, de chameaux, de bœufs, de ^
moutons et d'autres bêtes à cornes. Ils ont aussi de
très grands ours, de fort beaux renards, et l'on y trouve j
des ânes sauvages en grande quantité. Entre les petitesj
bêtes, ils en ont une certaine espèce dont on tire dm
très belles peaux, appelées vulgairement zibelines. Il jr|
a aussi plusieurs autres sortes d'animaux sauvages, doi
ils tirent de la Vvaivdft ?»\v^Ç\?>BAxv\svfe\\\.^w« «sa uouri
^>««
MARCO POLO 305
XLYIII
^D'un autre pays presque inaccessible à cause des boues
et ides glaces.
li y a encore d'autres pays dans cette partie du sep-
tentrion, mais plus avant que celui dont nous venons
de parler, dont l'un est plein de montagnes et produit
divers animaux, comme des ermelines. (hermines),
diverses sortes d*erculiens (écureuils), des renards noirs
et d'autres, dont. les habitants tirent de fort belles pel-
leteries, et que les marchands y vont acheter pour ap-
porter en no.s pays; mais les -chevaux, les bœufs, les
ânes , les chameaux et autres gros ariimaui pesants
ne sauraient aller dans ces endroits -là, car c'est un
pays plein de marais et d'étangs, à moins que ce soit
en hiver lorsque tout est gelé. Car dans d'autres temps,
quoiqu'il y ait toujours de la glace et qu'il y fasse un
fort grand- froid , la glace n'est cependant pas assez
forte pour porter un chariot ou des bêtes pesantes,
puisque les hommes ont bien de la peine à marcher
sur cette terre, tant c'est fangeux et marécageux. Ce
pays peut avoir vers le septentrion treize journées
d'étendue, et c'est là que les habitants ont de ces ani-
maux qui donnent ces belles pelleteries, dont ils tirent
un gain considérable. Car il vient là des marchands de
toutes sortes de pays pour acheter de ces pelisses, et
qui en emportent tous les ans une grande quantité.
Voici comment ces marchands sont introduits dans ce
pays-là : ils ont des chiens accoutumés à tirer des car-
rosses (traîneaux); ces voitures n'ont pas de roues,
et sont faites de bois fort léger et fort uni ; deux
hommes peuvent tenir dans ces traîneaux, sans crainte
de renverser dans la boue, parce qu'ils sont fort
larges d'assiett€. Quand il vient donc quelque mar-
chand, il se sert d'une pareille voiture, à laquelle on
attache six de ces chiens d'une certaine manière, et en
quelque endroit que les conduise le conducteur^ cyii
306 VOYAGES EN ASIE
est assis dans le traîneau avec le marchand, ils ti
nent ce petit engin au travers de l'eau et de la boi
sans aucune résistance. Et comme ils ne pourraic
supporter ce travail plus d'un jour, à la fin de la jour-
née on les détache et on en reprend d'autres, y ayant
dans ce pays-là beaucoup de villages qui nourrissent de
ces chiens exprès pour cet usage, et de cette mani('
un marchand peut aller jusqu'au fond de ces pays-
Ces traîneaux ne sauraient porter de lourds fardeaux,
les chiens ne pouvant pas traîner plus que le marchai
le voiturier et un paquet de peaux. Le marchand
donc obligé de changer de pareille voiture tous
jours, jusqu'à ce qu'il soit arrivé dans les montag'
où l'on vend de ces pelisses.
XLIX
Du pays des Ténèbres.
Il y a encore un autre pays bien plus avant dan?
septentrion que ceux dont nous venons de par]
car c'est tout à fait à l'extrémité. On appelle ce pa
là Ténébreux, parce que le soleil n'y parait pas p(
dant une grande partie de l'année*, de sorte que les
nèbres n'y régnent pas seulement pendant la ni
mais aussi pendant le jour. Il ne paraît qu'un fai
crépuscule fort obscur ; les hommes de ce pays
sont beaux, grands, de bonne corpulence , mais p{
de couleur. Ils n'ont ni roi ni prince , vivent en bête!
font tout ce qui leur plaît, sans s'embarrasser de c;
lité ni d'humanité. Les Tartares, qui sont voisins
cette nation, font souvent des courses dans ce p;
Ténébreux, leur enlèvent leurs bêtes et tout ce qu
rencontrent, et leur causent bien d'autres dommages,
comme ces brigands sont en fort grands dangers da
leur irruption, à cause de la nuit, qui tombe inec
i. On sait que les régions "botéalea oiA. Osï5v.çç\^ ^-mà^ Çi-vwVvtw
nuit de plusieurs mois et en été un \ovn: deTn^xti^ ^w\^çi»
\
4
MARCO POLO 307
tînent et qui pourrait les surprendre, voici la ruse
dont ils se servent pour l'éviter. Quand ils sont résolus
à faire quelqu'une de ces courses, ils amènent avec
eux des cavales avec leurs poulains, qu'ils laissent à
l'entrée du pays avec des gardes, ne menant avec eux
que les cavales. Et quand ils reviennent avec leur
butin et que la nuit les surprend, alors, par le moyen
de leurs cavales, qui s'empressent de retourner à leurs
poulains, ils retrouvent leur chemin sans aucune diffî-
cuUé. Car ils lâchent dans ce temps-là la bride à leurs
cavales et les laissent aller à leur volonté. En quoi je
trouve qulls ont raison de leur faire cette gracieuseté,
vu le service considérable qu'elles leur rendent. Car la
nature les porte tout droit à l'endroit où sont leurs pou-
lains, et par ce moyen les hommes retrouvent leur che-
min, qu'ils n'auraient pu trouver sans l'assistance de
ces bêtes. Les habitants de ce pays-là ont aussi diverses
sortes d'animaux dont ils tirent de précieuses pelisses,
qu'ils portent dans les autres pays et dont ils tirent un
grand profit.
" De la province de Rutheni.
Les Ruthéniens (ou Russes, Russiens) occupent une
très grande province, qui s'étend presque jusqu'au
pôle arctique. Ils sont chrétiens selon les rites des Grecs ;
ils sont blancs et beaux, tant les hommes que les
femmes ; ils ont les cheveux plats. Ils payent tribut au
roi. des Tartares, auxquels ils sont voisins du côté de
l'orient. Il y a aussi chez eux une grande quantité de
pelleteries précieuses, et ils ont beaucoup de mines
d'argent; mais le pays est très froid, parce qu'il
s'étend du côté de la mer Glaciale. Il y a cependant
quelques îles dans cette mer où l'on trouve des ger-
fauts et des faucons en abondance, que l'on transporte
en différentes parties du monde...
FIN
i
TABLE DES MATIÈRES
Avant-Propos. 5
VOYAGE DE GUILLAUME DE RUBRUQUIS
^ — Notre dépari de Constantinople, et notre arrivée k
Soldaïa, première ville des Tartares 23
fl. — De la demeure des Tartares 28
^11. — De leurs lits, de leurs idoles et cérémonies avant .
de boire. 30
V. — De leur boisson et de quelle manière ils invilent.et
excitent les autres à boire. . • 31
^» — De leui: nourriture et manière. de manger. .,. . , . 32
^• — Comme ils font leur boisson de koumis 3^
vît. — Des animaux dont ils se nourrissent, dé leurs habil-
lements et de leurs chass.es 35
^III. — De la façon dont les hommes se rasent et des orne-
ments des fenunes ^ . . 37
^' — Des.ouvrages des femmes et de leurs mariages . . • 38
'■• ^ De leur justice, jugements, de leurs mort et sépultures. 4t>
^^' — De notre entrée sur les terres des Tartares. • • . . 42
-II. ^ Delà cour de Scacatay; difficulté que les chrétiens
foR4de boire du koumis ii
'^^I. — Gomnre les Alains vinrent devers nous la veille
de la Pentecôte . . " 4(>
*^. — D'un Sarrasin qui disait se vouloir faire baptiser
et de certains hommes qui semblent être lépreux « • « 47
^» — Des souffrances et incompftodiléa q^vigX^^ tvç\\^'s» ^^-
^ dorèrent en ce Voyage et de la sèpuUut^ ^^^ C»o\ûasîL'^ • •
ivSîk
i/'
310 TABLE DES MATIÈRES
XVI. — Du pays où était Sartach et des peuples qui lui -
obéissent
XVII. — De la coup de Sartach et de sa magnificence. . .
XVIII. — Gomment nous reçûmes commandement d'aller
trouver Baatu, père de Sartach '
XIX. — L'honneur que Sartach, Mangu-Khan et Ken-Khan
font aux chrétiens ; l'origine de Cingis et des Tartares. .
XX. — De Sartach, des Russiens, Hongrois et Alains et de
la mer Caspienne
XXI. — De la cour de Baatu et comment il nous reçut. .
XXII. — De notre voyage à la cour de Mangu-Khan. . .
XXIII. — Du fleuve Jagag et de divers pays et nations de ce
côté-lk
XXIV. — De la faim, de la soif et des autres misères que
nous souffrîmes en ce voyage
XXV. — De la mort de Ban et de l'habitalion des Allemands
en ces pays -là
XXVI. — Du mélange des nestoriens, sarrasins et idolâtres.
XXVII. — De leurs temples et idoles et comment ils se com-
portent au service de leurs dieux "^^ j
XXVIII. — Des diverses nations de ces endroits-là, et de I
ceux qui avalent la coutume de manger leur père et
leur mère ''^ '
XXIX. — De ce qui nous arriva en allant au pays des
Naymans ^^
XXX. — Du pays des Naymans; de la mort de Ken-Khan,
de sa femme et de son fils aîné ^*
XXXI. -^ De notre arrivée à la cour de Mangu-Khan. . . ^*
XXXII. — D'une chapelle chrétienne, et de la rencontre
d'un faux moine nestorien nommé Sergius
86
I
XXXIII. — Description du lieu de Taudiencc et ce qui s'y
00
passa ''
XXXIV. — D'une femme de Lorraine et d'un orfèvre pari-
sien, que nous trouvâmes en ce pays-là
XXXV. — De Théodolus, clerc d'Acre, et autres ^
XXXVI. — De la fête de Mangu-Khan, et comment sa prin-
cipalB femme et son fils aîné se trouvèrent aux cérémo-
nies des nestoriens
XXXVIL — Du jeûne des nealomu* , ài'xjiTi^ ^YQç,ft^^\ciw
TABLE DES MATIERES 311
que nous fîmes au palais de Mangu et de plusieurs vi-
sites ... 102
SCVIII. -^ Gomment la dame Cotta fut guérie par le faux
moine Sergius 104
CIX. — Description des pays qui sont aux environs de la
cour du Khan ; des mœurs, monnaies et écriture. . . . 107
— Du second jeûne des peuples d'Orient en carême. . 110
. — De l'ouvrage de Guillaume l'orfèvre, et du palais
du Khan à Garacorum 112
I. — Gélébration de la fête de Pâques 116
II. — De la maladie de Guillaume l'orfèvre, et du prêtre
Jonas 117
V. — Description de la ville de Garacorum, et comment
Mangu-Khan envoya ses frères contre diverses nations. 119
\ — Gomment ils furent examinés plusieurs fois, et de
leurs conférences et disputes avec les idolâtres 123
'I. — Gomme ils furent appelés devant le Khan à la Pen-
tecôte; de la profession de foi des Tartares, et comme il
fut parlé de leur retour. . . ^ 126
II. — Des sorciers et devins qui sont parmi les Tar-
tares 130
III. — D'une grande fête, et des lettres que le Khan en-
voya au roi de France saint Louis 135
X. — Gomme ils partirent de Garacorum pour aller vers
Baatu, et de là à la ville de Saray 140
VOYAGE DE MARCO POLO
LIVRE PREMIER
Comment Nicolas et Marco Polo s'en allèrent en Orient. 147
— Gomment ils allèrent à la cour du grand roi des Tar-
tares ..... 148
— Avec quelle bonté ils furent reçus du Grand Khan . . 149
— Ils sont envoyés au pontife de Rome par le Grand
Khan 150
— Ils attendent l'élection d'un nouveau pontife 151
— Ils retournent vers le roi des Tartares 1 52
— Gomment les Vénitiens sont reçus par l'empereur des
Tartares. .....»»•••»
312 TABLE DES MATIERES
— * — — ■
VIII. .. — Gomment Marco Polo se renflit agréable au Grand
Khan.
IX. — Après plusiours^années passées à la cour du -Grand
Khan, ils obtiennent de retourner à VenisQ
X. — Leur retour à Venise. , .
XI. — De l'Arménie Mineure ;......
XII. — De la province de Turquie .• . .
XIII. — De l'Arménie Majeure .,,...
XIV. — De la province de Géorgie
XV. — Du royaume de Mosul
XVI. — DelavilledeBaldachi.
XVII. — DelaviiledeTaurisium
XVIII. — De quelle manière une certaine montagne fut trans-
portée hors de sa place •
XIX. — Du pays des Perses
XX. — De la ville de Jasdi
XXI. ^- De la villede Kerman.
XXII. — De la ville de Gamandu et du pays de Reobarle -^ .
XXIII. — De la ville de Cormos
«
XXIV. — Du pays qui est entre les villes de Cormos et de
Kerman
XXV. — Du pays qui est entre Kerman et la ville de Gobinam,
XXVI. — De la ville de Gobinam ,. .
XXVII. — Du royaume de Trimochaim et de larbre du so-
leil, appelé par les Latins « l'arbre sec »
XXVIII. — D'un certain fameux tyfan et de ses affaires . .
XXIX. — Gomment le susdit tyran fut tué
XXX. — De la ville de Ghebourkan
XXXI. — De la ville de Balac .............
XXXII. — Du royaume de Taican
XXXIII. —De la ville de Gassem
XXXIV. — De là province de Balascia • : •
XXXV. — De la province .de Bascia. . • . .
XXXVI. — De la province de Ghesimur
■XXXVII. — De la province de Vocam et de ses hautes mon-
tagnes
XXXVIII. — De la. province de Casser •
XXXIX. — De la ville de Samarcham. .
XL. — De ia province de Yarchan.- ^
TABLE DES MATIERES 313
T-
i la province de Gotam. . . 180
►e la province de Peim 181
De la province de Giartiam. 181
Oe la ville de Lop et d'un fort grand désert. . . . 182
e la ville de Sachion et de.la coutume qu'on ob-
B brûler^les corps morts ... 183
)e la province de Gamul, 185
De la province Ghinchinthalas 186
De la province de Suchur. , ^ 187
De la ville de Gampilion, ..." 187
i ville d'Ézina et d'un autre grand désert. . . . 188
la ville de Garacorum et de l'origine de la puis-
es Tartares. •••••.. 189
i Tartares élisenl un roi d'entre eux, lequel fuit la
auroiUncham • 190
î roi Uncham est vaincu par les Tartares. ... 191
lite des rois tartares et de leur sépulture sur la
rne d'Altaï 192
i mœurs et coutumes les plus générales des Tar-
/ -, 193
33 armes et des vètemeuls des Tartares 19 i
>a manger des Tartares. .••.. 19 i
>e l'idolâtrie et des erreurs des Tartares \95
la valeur et de l'industrie des Tartkres 196
la justice et des jugements des Tartares 196
s campagnes de Bargu et des îles qui sont à l'cx-
i du septentrion * . . 197
u pays d'Erigimul et do la ville do ïiingui . . . 198
)e la province d'Egrigaia, , 199
)e la province de Teuduch , de Gog el ^la^'o^ , et
ille des Gianiganiens. .•••••...••• 200
e la ville de Giandu et de son bois, cl de quel-
les des Tartares. • ^ . . , 201
)e quelques moines idolâtres 204
LIVRE II
i puissance et de la magnificence dé Koubilaî,
and foi des Tartares ••.....
314 TABLE DES MATIÈRES
II. — De quelle manière le roi Koubilaï a souffert la rébel-
lion de son oncle Naiam
III. — De quelle manière Koubilaï se précautionna contre
ses ennemis
IV. — De quelle manière Koubilaï vainquit Naiam. . . .
V. — De quelle manière mourut Naiam
VI. — Koubilaï impose silence aux juifs et aux mahoraé-
tans
VII. — De quelle manière le Grand Khan récompensa ses
soldats
VIII. — Portrait du roi Koubilaï, de ses femmes et de ses fils.
IX. — De son palais dans la ville de Gambalu, et de sa belle
situation . ... .'..•.•.•.'.•.•
X. — Description de la ville de Cambalu
XI. — Des faubourgs et des marchands de la ville de Cam-
balu
XII. — Le Grand Khan aune fort nombreuse gardu. . . .
XIII. —^ Du magnifique appareil de «es festins
XIV. — Comment on célèbre le jour de naissaûce du roi. .
XV. — Du premier jour de l'an, jour solennel parmi les
Tartares
XVI. — Des bêles sauvages que l'on envoie de tous côtés au
Grand Khan
XVII. — De quelle manière le Grand Khan fait prendre les
bêtes sauvages à l'aide des bêtes apprivoisées
XVIII. — De l'ordre observé quand le Grand Khan va à la
chasse
XIX. — De la chasse aux oiseaux par le Grand Khan. . .
XX. — Des tentes magnifiques du Grand Khan
XXI. — De la monnaie du Grand Khan.
XXII. ' — ■ Des douze' gouverneurs des provinces et de leur
office •^
XXIII. — Des courriers et des messagers du Grand Khan,
et des maisons qui leur sont destinées sur les routes. .
XXIV. — De la prévoyance de l'empereur pour les cas de
cherté des vivres. j • •
XXV. — De quelle boisson on use dans la province de Gathay,
à la place du vin
VI. — Des pierres qui fet^Ycïvl <iomm^\^\i^\^.
» » V
TABLE DES MATIÈRES âi5
— De la rivière de Pulisachniz et de son pont ma-
îue 230
— Des lieux au delà de la rivière de Pulisachniz , 231
— Du royaume de Tainfu 231
Du château de Ghincui, et de son roi pris par son
mi 232
— De la grande rivière appelée Garomoran, et du
voisin 233
— Delà ville de Quenquinafu 234
— De la province de Chunchi 231
— De la ville d'Achalechraangi 235
— De la province de Sindinfu . . . . . • . . . . 235
— De la province de Tebeth 236
— D'un autre pays de Tebelh 237
. — De la province de Gaindu 238
— De la province de Garaiam. 239
)'un pays situé dans la province de Caraiara, où il y
irès grands serpents 2 iO
De la provîhce d'Arciadam 2 12
Du grand combat entre les Tarlares et le roi de
2ii
— D'un certain pays sauvage. 246
De la ville de Mien et du tombeau du roi. . . . 246
De la province de Bangala 247
— De la province de Gang igu 248
— De la province d'Amu 248
— De la province de Tholoman 249
De la prjDvince de Gingui 249
s villes de Cacausu, de Ganglu etde Ciangli . . . 250
!s villes de Gudinfu et Singuimatu 251
)u grand fleuve Garomoran et des villes Gonigangui
igui f 252
De la province de Mangi, et de la piété et de la jus-
u roi • 253
De quelle manière Baian, général de l'armée du
1 Khan, réduit la province de Mangi sous la puis-
1 de son maître 254
e la ville de Gonigangui
)es viJJes de Panchi et de Ghain
\^*.
3ie TABLE DES MATIÈRES
■ ' . ; » —
LVII. — De la ville de Tingui •- • • •
LVIII. — Gomment la ville de Sianfu fut prise par ma
chines
LIX. — De la ville de Singui et d'une grande rivière ^ . .
LX. — ; De la ville de Gaigui
-LXI. — De la ville de Cingianfu ...........
LXII. — De la ville^ de Cingingiii, - et du massacre de ses
habitants. •
LXIII. — Delà ville de Singui . .
LXIV. — De la noble ville de Quinsai
LXV. — Des revenus que le Grand Khan* tire de là provinc
de Mangi -^
LXVI. — De la ville de ïampingui ►
LXVII. — Du royaume de Fugui
LXVIII. — Des villes de Quelinfu et Unquen. . . , . .
LXIX. — De la ville de Fugui.
LXX. — Des villes de Zeiton et de Fîgui.
LIVRE III
>
I. — Quelles sortes de navires il y a dans l'Inde
II. — -De l'île de Zipangu. •• •
III. — De quelle manière le Grand Khan envoie une annii
pour s'emparer de l'île de Zipangu
IV. -^ Les vaisseaux desTartares se brisent et périssent. .
V. — De quelle manière les Tartares évitent le danger pré-
sent de la mort, et s'en retournent à l'île de Zipangu." .
VI. — De quelle manière les Tartares sont chassés à leui
lourde la ville qu'ils avaient surprise. .......
VII. — De l'idolâtrie et de la cruauté des habitants de l'il
de Zipangu
VIII. — De la mer de Gim
IX. — De la province de Giambd. . . . . •. . , . . . .
X. — De l'île de Java.
XI. — De la province de Soiicat. ....'.-
XII. — De l'île de Petan. , • .'
XÏII. — De l'ile qui est appelée la petite Java
XIV. — Du royaume de Ferlech. . . , , , , . . , . .
XV, — Du royaume de Basman.
TABLE DES MATIÈRES 317
^ix, . — Du royaume de Samara. . . . . . .... . . . 27S
5|Vn. — Du royaume de Dragoiam. 279
JtVIII. — Du royaume de Lambri. , 280
|SIX. — Du royaume de Fansur ", . . « 280
^X. — De l'île de Necuram... 281
XXI. — De nie d'Angania 281
XXÏI. — De la grande de Seilam. 281
XXIII. — Du royaume de Maabar, qui est dans la grande
Inde. •••..•.. 282
-KUV. — Du royaume de Lar et des diverses erreurs de ses
habitants 284
^V. — De plusieurs différentes coutumes du royaume de
-- " Lar ^ .... 'i 286
XXVI. — De quelques autres circonstances de ce pays-là. 286
^VJL — De la ville où est enterré le corps de saint Tho-
mas ■ 287
XXVIII. — De l'idolâtrie des païens de ce royaume-là. . . 288
*"^ï"«' — Du royaiime de Mursili, où l'on trouve les dia-
nts 288
•RXX. — Du royaume de Laé 289
ICXXI. — Du royaume de Goilum 290
ÉlXXII. — De la province de Comar. 291
^XIII. — Du royaume d'Elî 291
?5tXXIV. — Du royaume de Melibar 292
JXXV. — "Du royaume de Gozurath. 293
toxvi. — Des royaumes de Tana, de Cambaeth, et de
i'': quelques autres • • . 293
PKXVII. — Des deux îles où les hommes et les femmes
vivent séparément 294
XVIII. — De l'ilede Scoira 295
ax. — De la grande île de Madaigascar 295
— D'un très grand oiseau nommé rue 296
— De l'île de Zanzibar 297
, — De la multitude des îles qui sont dans l'Inde. . . 298
iIII. — De la province d'Abasia 298
— D'un certain homme qui fut maltraité par ordre
du sultan. 299
V. — Quelles sortes de différentes "bêle* ow Vxqxvs^ ^-ôxvs»
Ja province d'Abasia •.«••«*««« ^'^*^
318 TABLE DES MATIÈRES
XLVI. — De la province d'Aden
XL VII. — D'un certain pays habité par les Tartares. . .
XLVni . — D'un autre pays presque inaccessible à cause des
boues et des glaces
XLIX. — Du pays des Ténèbres .
L. — De la province de Rutheni
SOCIÉTÉ ANONYME d'iMPRIMERIE DE VILLEFRANCHE-DE-RODER
^ , Jules Bardoux, Directeur.